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Vendredi, 01 Janvier 2010 15:09

LA DICTATURE DES CLOWNS

      Troisième planète du système d’Herculanum. Pas folichon comme décor : un sol soufre, une atmosphère acide et pour soleil une géante rouge ! On ne reste jamais longtemps sur MR 57… Mais je suis ici invité par mon ami Karl… et puis, on trouve derrière ces fumerolles quelque chose d’unique dans l’univers… quelque chose d’extrêmement dangereux… et pour y faire face, Karl et moi, nous sommes équipés de fusils à antimatière… Dès que les balles atteignent la cible, elles créent un océan de Dirac, où les particules contraires se détruisent, en produisant par intermittence de mini trous noirs…. L’objet touché se crevasse et se désintègre, mais, dans notre cas, même cela peut ne pas suffire… Expliquons tout de même que nous sommes à la chasse, activité qui ne me sied guère, mais pour l’occasion l’animal garde toutes ses chances ! Il n’est pas rare d’ailleurs que les rôles s’inversent et que le chasseur devienne la proie, ce qui m’a finalement décidé, quoique Karl me nommant le gibier j’eusse tressailli : le Molkaure ne laisse personne indifférent ! Les premiers colons qui ont eu affaire à lui ont été décimés sans rien comprendre.
      Karl me fait un signe, son détecteur l’avertit et en fixant le ciel, nous nous préparons à l’attaque. Soudain, l’air prend la forme d’une géante mosaïque et des horizontales et des verticales se décalent. Puis surgit une tête hideuse, issue du fond des âges, à l’expression aussi mélancolique que cruelle… Karl tire sans hésiter, mais il est blessé par une sorte d’aiguillon. Je n’ai que quelques secondes pour agir, je sais que le point faible est un pore spécial et maintenant je reconnais la vibration caractéristique de mon arme. La bête hurle et se tord et c’est comme une montagne qui s’écroule à nos pieds, mais alors nous avons un rire nerveux, car le cadavre retrécit et nous reconnaissons le dernier prix Goncourt, Trois Femmes puissantes, de Marie Ndiaye, chez Y’en-a-marre !

      La tradition veut que les vainqueurs goûtent au foie du Molkaure et j’ouvre les entrailles, qui fument encore, et voici ce que j’y vois…. D’abord le titre : Trois Femmes puissantes… Utiliser le qualificatif puissant pour une femme n’est pas courant et se veut donc revendicatif ! D’autre part, le nombre trois est synonyme d’équilibre, de force… Allez bouger un triangle ! Nous avons donc affaire à une volonté déterminée, qui prend sans doute sa source dans des blessures… J’en frémirais si je n’avais pas cette carcasse sous les yeux !
      Mais regardons les premiers organes… Examinons par exemple la langue… Curieux, curieux… Elle se veut poétique, lyrique, comme enfiévrée… Veut-on de l’effet comme en produit aujourd’hui une littérature bien parisienne ? une littérature légèrement scolaire, du Pagnol sophistiqué, un style léché avec une pointe de condiments exotiques, pour faire moderne (mixité oblige) ; quitte à montrer des alliages en fer-blanc ? Bref, n’avons-nous pas là une langue un peu jaune, un peu douteuse, trempée dans les Editions de Minuit, tout ce qui convient au poulailler de Ca Balance à Paris (pour tous ces gens-là le mal n’existe pas, ni l’alcoolisme précoce des jeunes !) ? 
      Mais je parle, je parle et vous voulez bien sûr juger par vous-mêmes et je vais donc, vous…. han ! hum ! vous montrer (si j’arrive à le détacher…) ce poumon droit… (j’en ai plein les mains…) qui toutefois (à lire avec la voix de Nicolas Hulot en plein effort !) nous permettra… voilà… de nous faire une idée de… la respiration de l’auteur… Celle-ci… han ! hum ! (un dernier coup de couteau !)… celle-ci révélant son rythme, son art et donc sa mentalité ! 
      Voilà ! en pleine lumière la première page donne ceci : « Et celui qui l’accueillit ou qui parut comme fortuitement sur le seuil de sa grande maison de béton, dans une intensité de lumière soudain si forte que son corps vêtu de clair paraissait la produire et la répandre lui-même, cet homme qui se tenait là, petit, alourdi, diffusant un éclat blanc comme une ampoule au néon, cet homme surgi au seuil de sa maison démesurée n’avait plus rien, se dit aussitôt Norah, de sa superbe, de sa stature, de sa jeunesse si mystérieusement constante qu’elle semblait impérissable. »
      Notez que le passage et donc le livre commence par « Et » et c’est cela qui est destiné à donner une musique au texte, en procurant l’impression que nous prenons en marche une litanie éternelle, un souffle immuable ! Mais qu’est-ce qu’on nous dit ? On nous dit qu’un homme apparaît sur le seuil de sa maison et qu’à ce moment-là le soleil le frappe d’une lumière si éclatante que c’est l’homme lui-même qui semble être illuminé ! Un peu comme s’il était transfiguré !
      Mais au sujet de la lumière, on ne s’arrête pas là, on rajoute que le même personnage diffuse un éclat blanc comme une ampoule au néon ! Question : est-ce que cela élève encore d’un cran la puissance de l’image que l’on veut donner ? Hélas, non, pensez, un néon ! un néon à l’éclat blanc et nous voilà dans une ambiance glauque, des murs décrépis et le néon nu ! quand il n’est pas devenu graisseux, etc.
      Ah ! mais on veut du blanc, de l’éclat ! Ah ! mais, moi, je vais vous en donner du blanc ! et du plus pur encore ! (Ah ! on veut jouer ! mais on va jouer !) Non, mais écoutez-moi ça : « Il était assis sur un trône, son visage brillait comme le soleil dans sa force, et ses pieds comme de l’airain fondu dans la fournaise ; ses yeux étaient deux flammes. Un glaive à deux tranchants sortait de sa bouche ; dans la main droite il tenait sept étoiles ; dans la gauche, un livre scellé de sept sceaux. Un fleuve de lumière était devant ses lèvres. Les sept esprits de Dieu brillaient devant lui comme sept lampes ; et de son marchepied sortaient des voix, des foudres et des éclairs ! » (Apocalypse).
      Alors ? Hein ? C’est assez ? On abdique ? Non mais ! Et puis si j’ai cité ce passage, c’est pour montrer aussi que de représenter quelqu’un de lumineux, de fortement éclairé, c’est une façon de symboliser sa puissance, son rayonnement, sa vitalité ! Or, ici, on nous explique que l’homme qui pourrait être le miroir du soleil est petit, alourdi et qu’il a perdu sa superbe, sa stature et sa jeunesse ! Avouez que cette description conviendrait mieux à une découverte effectuée dans la pénombre d’un hôpital de brousse ? Non ? comprends pas ! comprends pas ! Mais il faut que je me reprenne ! Tout n’est sûrement pas perdu ! Hein ? Continuons !
      Juste après, nous lisons : « Il gardait les mains croisées sur son ventre et la tête inclinée sur le côté, et cette tête était grise et ce ventre saillant et mou sous la chemise blanche, au-dessus de la ceinture du pantalon crème. »
      Remarquez qu’on reprend le même système, on réutilise le « et » comme si on donnait au propos l’amplitude de la houle, une vague succède à une autre vague, vers le large infini ; chaque « et » nous conduit plus avant dans la magie de la description, le coup de pinceau est de plus en plus sûr, l’art de plus en plus merveilleux ! Et pourtant réellement où allons-nous ? Nous allons sous la chemise blanche, au-dessus de la ceinture du pantalon, qui lui est crème ! Un tel procédé si favorable à la poésie pour nous emmener au rayon lingerie, lingerie homme ! Que s’est-il passé ? L’auteur a-t-il été débranché quelques instants ? Un malaise vagal ?
      Allez, bourreau, fais ton office ! Lis-nous la suite (éloignez les enfants, il ne sert à rien de les éprouver trop jeunes !) : « Il était là, nimbé de brillance froide, tombé sans doute sur le seuil de sa maison arrogante depuis la branche de quelque flamboyant dont le jardin était planté, car se dit Norah, elle s’était approchée de la maison en fixant du regard la porte d’entrée à travers la grille et ne l’avait pas vue s’ouvrir pour livrer passage à son père… »
      Mon Dieu, que c’est compliqué ! D’après certains cosmologues l’univers serait chiffonné, il ferait des plis, il serait replié sur lui-même… eh bien, je viens d’en avoir la preuve ! Mon Dieu, comme c’est tordu ! aux antipodes de la simplicité, de la clarté, du travail somme toute ! D’abord, l’homme (toujours le même !) est nimbé d’une brillance froide ; voilà une remarque absolument artificielle ! Vous avez déjà vu quelqu’un qui brillait froidement, peuh ! Mais quand la lumière est froide, on exprime un contraire et donc on veut dénoncer une fausseté, comme celle du… du serpent ! Hein, c’est l’image même de la sournoiserie ! Et puis on nous dit bien (vous ne rêvez pas !) que l’homme qui est en fait le père est … tombé d’une branche, d’un arbre, d’un flamboyant, comme un reptile !
      Auparavant, signalons tout de même l’expression : maison arrogante ! Imaginez le dialogue suivant : « Bonjour, monsieur, vous avez une maison… comment dire ? Une maison arrogante ! » « Vous trouvez ? Moi, à vrai dire, je pense qu’elle est méchante ! Oui, méchante ! car il y a une seconde, elle m’a coincé le doigt ! » 
      Cependant, Norah arrive à cette conclusion étrange que son père est tombé d’un arbre, parce qu’elle se dit : « Je n’ai pas vu passer mon père par la porte d’entrée… » Non, ce n’est pas ça qu’elle pense ! Elle pense : « je me rapprochai de la maison en fixant du regard (notez que dans ce sens on fixe toujours avec le regard !) la porte d’entrée à travers la grille (elle se dit cela !) et je ne l’ai pas vue s’ouvrir pour… livrer passage (stop ! stop !) Si vous monologuez ainsi, je vous prie de consulter !
      Mais la phrase n’est pas finie, elle continue : « Et voilà que, pourtant, il lui était apparu dans le jour finissant, cet homme irradiant et déchu dont un monstrueux coup de masse sur le crâne semblait avoir ravalé les proportions harmonieuses que Norah se rappelait à celles d’un gros homme sans cou, aux jambes lourdes et brèves. »
      Interrogeons-nous sur le sens d’abord… On retrouve l’impossibilité vue plus haut : comment un homme irradiant, qui donc dégage de l’énergie, peut-il être en même temps déchu, éteint, abattu ? C’est une vision fausse de petite fille, ou tout du moins de mauvais poète. Mais il y a pire ! L’homme est donc là, « tombé de sa branche » et un monstrueux coup de masse semble avoir… ravalé ? Ravaler une façade, c’est la restaurer, non ? Mais dans ce cas, force est d’interpréter ravaler comme écraser (comme si on avait fait avaler ses formes au monsieur ! Mauvais choix de termes, caractéristique du mauvais poète ! et en fait beaucoup de haine chez l’auteur !)… et donc l’homme se présente avec ses formes harmonieuses écrasées, que Norah associe dans son souvenir à celles d’un gros homme sans cou, aux jambes lourdes et brèves ! Mais comment peut-on parler de formes harmonieuses quand on est sans cou, gros, avec des jambes épaisses, etc. J’ai payé vingt euros un tissu de bêtises et je l’ai quand même mauvaise !
      Mais jetons encore un dernier œil sur le style de ce passage : il y a une principale, qui fait office de tronc et c’est : « Il lui était apparu cet homme… » Puis vient une relative : « Dont un coup de masse… », qui a généralement la valeur d’un adjectif, je veux dire qu’elle apporte une précision sur un élément de la principale et ainsi elle forme une nouvelle branche au tronc. C’est un virage pour la phrase, or, ici, on fait suivre cette relative d’une autre relative : « Que Norah se rappelait… » et c’est encore une autre branche que l’on donne à la précédente, avec à chaque fois une nouvelle direction !
      Cela donne très vite une lecture éprouvante et on peut clamer : « Et maintenant, mesdames, messieurs, voici l’auteur Marie Ndiaye, la plus forte du pays, qui va devant vous tordre cette barre de fer ! Attention ! Elle va lui donner deux ou trois coudes et que les plus fragiles d’entre vous n’hésitent pas à reculer ! »
      Bon, je crois que ça suffit, je crois que nous avons tous compris que nous avons affaire à tout sauf à un écrivain, mais… mais alors un enchaînement de pensées m’étreint : et si Marie Ndiaye, sans doute d’origine africaine, était éditée pour observer des quotas ? Et si Y’en-a-marre avait eu le Goncourt parce que le Médicis était destiné à Grassouillet ? Et si la psychanalyse était le nouveau refuge des bas-bleus ? Et si la vie au fond n’était qu’une mauvaise plaisanterie ?
      Pensez ! Nous, perdus dans l’univers ! et toujours les mêmes qui s’en mettent plein la lampe ! et toujours les mêmes qui meurent la bouche ouverte ! Ce système ne peut que générer de la violence ! Pourquoi croyez-vous qu’il y ait de plus en plus d’actes de folie ! J’ai évoqué plus haut l’alcoolisme précoce des jeunes, mais pourquoi cherchent-ils à s’abrutir au plus vite ? Mais pour accéder au rêve, car le monde qui les entoure ne leur convient pas ! Nulle part ils ne trouvent un écho à leurs préoccupations, qui à cet âge sont essentiellement existentielles et qui sont donc sources d’angoisses ! Car, au-delà de l’hypocrisie, les adultes n’ont aucunement trouvé de réponses; ils ont seulement pris comme repères et pour boussole le triomphe de leur ego, et c’est pour cela que ce sont toujours les mêmes qui jouissent, puisque s’ils détellent le vide de leur vie les rattrape ! Il suffit de regarder quelques instants la télévision pour se rendre compte que c’est une immense crécelle qui jamais ne s’arrête ! Et c’est pourquoi encore ceux qui s’amusent au soleil forment une dictature, car il ne s’agit pas d’entendre un message qui dénoncerait le mensonge et les abus, et même si cette dictature est le fruit de clowns ou de pantins, elle n’en est pas moins oppressante et désespérante !

      En ce moment, je relis Le Génie du christianisme et on y traite des thèmes les plus profonds dans un style parfaitement clair et fluide ; ce qui fait qu’avec le Goncourt on a l’impression d’être revenu à l’âge de pierre ! Malheur aux hommes du vingt et unième siècle !