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Vendredi, 01 Janvier 2010 13:27

LA DORSALE DU MAL

      _ Oui !
      Le visage du docteur se ferma : bien sûr qu’elle se souvenait de ce terrible mal, son père lui-même en avait été atteint ! Le principal symptôme était que le malade était assailli d’hallucinations toutes plus horribles les unes que les autres ! Il voyait des monstres, des créatures hideuses, des bêtes féroces, qui semblaient sortir des enfers. Les gueules montraient des dents démesurées, les naseaux fumaient, les yeux rouges ne reflétaient que la haine et cette meute hurlante, déchaînée, harcelait sa victime, qui bientôt n’en pouvait plus, qui finissait par supplier et qui ne trouvait le salut que par une ultime fuite, celle du suicide. Sous le regard médusé de ceux qui assistaient à cet accès, le malade traversait une fenêtre ou se saisissait d’une arme, puis la mort imposait sa paix.
      Entre les crises, on avait pu recueillir des descriptions si vives qu’on crut un moment à une vie extraterrestre, faite de ces êtres terrifiants, sur l’exoplanète Teno et bien qu’il y eût déjà une colonie humaine, on y envoya un détachement de l’armée, car on connaissait mal certaines régions. Mais toutes les recherches restèrent vaines, même si quelques uns continuèrent à parler de manifestations psychiques, de traces de civilisations disparues, destinées à protéger ce monde !
      Le père du docteur Ross s’était senti souffrant après un voyage interstellaire et sa fille, comme la plupart des scientifiques qui furent à ce moment-là confrontés à d’autres cas, pensa à une psychose produite par une maladie dégénérative, telle Alzheimer. Elle traita donc son père au moyen de psychotropes assez puissants pour briser sa volonté morbide, mais dans un temps assez court une découverte fit qu’on reconsidéra entièrement la nature du mal : il était en fait provoqué par un virus, auquel on donna le nom de XLR 80.
      Le virus entraînait des encéphalites et notamment altérait le cortex visuel, ce qui au bout du compte transformait en visions cauchemardesques les images nées de la pensée et qui repassaient par cette zone responsable de la perception. On trouva un vaccin, mais la première fois qu’il fut commercialisé, ses effets secondaires, mal connus, s’avérèrent désastreux : les fonctions de l’hypothalamus se dégradèrent et spécialement l’adénohypophyse fut touché. La régulation de l’hormone somatotrope ne fut plus assurée et on assista chez les malades à un vieillissement précoce, voire spectaculaire. Dans la rue, on croisa de plus en plus ces êtres plaintifs et ratatinés, mais leur apparence n’évoquait en rien cet air noble que peut donner le sentiment d’une vie bien remplie et le regard ne trahissait que l’horreur d’une jeunesse subitement emprisonnée dans un corps de vieillard ! Malgré la pitié, on prit peur devant tant d’infortune et si on ne les chassa pas, on poussa tout de même ces malheureux à se réfugier dans les secteurs E des grandes villes, où ils fondèrent des communautés dont plus personne ne voulut entendre parler !
      Bien sûr, on entreprit d’améliorer le vaccin, mais la maladie brusquement disparut, à cause de l’atmosphère si particulière de la Terre, soutinrent les autorités. Entre-temps, malheureusement, alors que le docteur Ross se demandait si une vieillesse prématurée ne tuerait pas son père et si elle devait utiliser le vaccin, elle avait vu, le temps d’une crise, son malade échapper à sa surveillance et s’enfermer dans la cuisine, où en criant non, non, épouvanté, il s’était frappé mortellement de plusieurs coups de couteaux !
      Oui, le docteur Ross se souvenait du XLR 8O et elle eut un peu de peine à formuler sa nouvelle question :
      _ Mais quel rapport, monsieur Doll, y a-t-il entre la maladie des cauchemars et vos folies ?
      _ J’y viens, docteur, je travaillais sur Teno, où se déclarèrent les premiers cas…
      _ Oui.
      _ Comme d’habitude, j’y enseignais les langues… je m’en rapellerai toute ma vie, c’était un matin, j’étais très fatigué… je lisais le journal dans un bar… et spécialement un article sur… la maladie des cauchemars… A cette époque, on venait de découvrir le virus et on appelait la maladie la XLR 80 ! Dans l’article, on parlait longuement de toute l’horreur qu’enduraient les malades, on essayait de faire ressentir leurs souffrances, mais surtout on insistait sur le fait qu’ils étaient quasi systématiquement rejetés, que dès lors qu’on était atteint on n’avait plus de place parmi les hommes ! J’étais glacé devant tant de peine, mais aussi je pensais : comment pouvait-on espérer accepter les malades quand on nommait la maladie la XLR 80 !
      _ J’avoue que je ne comprends pas…
      _ Eh bien, en tant que psychologue, vous devez savoir que pour qu’il y ait appropriation ou intégration d’un nouveau sentiment ou d’une nouvelle chose, il faut que notre imaginaire y ait sa part ! Il faut qu’il trouve des prises sur la nouveauté, pour l’associer à nos images ou à nos rêves !
      _ D’accord !
      _ Or, ici, on fuyait les malades, non seulement parce qu’ils étaient contagieux, quoique ce fût dans certaines conditions, mais en plus l’imagination butait contre une sorte de matricule : la XLR 80. On aurait dit au pire le signe d’un ranch pour ses vaches, comme si les malades étaient eux-mêmes marqués au fer rouge, pour les distinguer, ce qui bien sûr renforçait l’effroi qu’ils produisaient déjà !
      _ Vous avez raison.
      _ C’est un des dangers du monde moderne, quand les scientifiques ne sont plus que des techniciens sans culture… Par contre, le mot cancer, qui évoque un crabe, fait comprendre la façon dont la maladie dévore les cellules et s’étend… Ce n’est pas grand-chose, mais nos pensées ont tout de même là un élément pour se poser, un peu comme un alpiniste sur une corniche… Mais alors…
      _ Oui ?
      _ Euh, non, ce n’est pas possible…
      _ Je vous en prie, c’est très important !
      _ Bon, tant pis, vous allez trouver ça bien ridicule, mais une idée m’est venue subitement… quand je dis une idée, c’est bien plus un abîme qui s’est ouvert devant moi…. Enfin, voilà le raisonnement que je me suis fait : puisque j’enseignais les langues, puisque je faisais partie de… la « maison des mots », en quelque sorte ! mon destin, ou ma mission, était maintenant de contracter moi aussi la maladie, afin d’éprouver sa nature et de lui donner un nom, un véritable ! Ainsi, on accepterait mieux les malades ! Je sais, c’était absurde… et quelle image je pouvais avoir de Dieu en songeant ainsi ? celle d’un sadique ou d’un pervers exceptionnel ? Mais, comme je vous l’ai déjà dit, je n’avais pas à ce moment de défenses psychiques, je n’avais plus aucune conscience de ma valeur… et peu à peu cette idée m’a pénétré comme un poison… J’en ai presque crié sous la douleur !
      _ Oui, je crois, monsieur Doll, que vous avez dû beaucoup souffrir et tout seul encore !
      _ Pendant des jours, j’ai lutté contre cette blessure ! Oh ! a priori, je veux dire sur le plan pratique, cela ne me demandait pas d’abord un grand travail : je devais simplement aller au dispensaire le plus proche, pour faire reconnaître que j’étais moi-même atteint… et à partir de là les choses suivraient leur cours… Mais c’était surtout l’idée, la fin de tout espoir qui me brisait !
      _ Et puis c’est passé ?
      _ Oui, je suppose qu’un peu de repos m’a rétabli… Pourtant, je gardais une certaine inquiétude, comme si j’avais trahi Dieu, comme si je l’avais déçu ! Vous voyez aussi que l’on peut faire la guerre contre soi d’autant que l’on a paradoxalement de la force de caractère ! Ma foi me conduisait à agir d’autant plus franchement ! En tout cas, cela rejoignait cette question qui déjà me tourmentait : comment être heureux quand tant de malheur parcourt l’univers ? Et j’ai subi cette façon de me blesser, ce processus bien d’autres fois… En fait les occasions ne manquent pas… combien de causes ne se présentent-elles pas chaque jour ? Mais on peut aussi se faire du mal dans sa relation avec les autres ! Par exemple, en couple, on donne à son partenaire bien plus que ce qu’on peut réellement donner, on est comme du beurre, il n’y a pas véritablement de limites à ce qu’on peut solliciter de soi ! Et ça se termine toujours de la même manière : tôt ou tard il y a une révolte, une révolte du corps. Une scène éclate où on adresse à l’autre toute une série de reproches, alors qu’au fond ils ne sont pas justifiés, c’est nous qui n’avons pas su nous protéger, nous préserver ! Enfin, c’est comme si on soumettait à l’autre l’addition de tous nos efforts et dans bien des cas et après plusieurs scènes de ce genre, c’est la rupture !
      _ Vos maux psychiques ne vous permettent pas une vie sociale !
      _ Exactement ! Et je crois qu’au bout du compte je me suis cassé en deux ! A force d’effectuer des choses qu’au fond je ne désirais pas faire ou qui dépassaient mon énergie, je me suis perdu, j’ai abusé de ma santé et voilà pourquoi aujourd’hui je suis si faible… et en proie à des angoisses qui feraient rire un enfant de dix ans ! Je ne sais pas si on peut parler de schizophrénie, mais pensez-vous que vous allez être à même de m’aider ? 
      _ Bien, jusqu’à présent j’ai noté fond dépressif, psychasthénie et TOC d’impulsion. Cela n’’est pas complet sans doute, mais nous avons avancé, car nous savons maintenant à peu près de quoi vous souffrez. Il nous reste à apprendre comment on en est arrivé là, quelles sont les causes précises de votre dépression par exemple. Vous avez parlé d’une relation conflictuelle avec vos parents et il est certain que celle-ci n’a pas été structurante pour vous, bien au contraire elle a été destructrice, sans doute parce qu’on vous a rejeté plus qu’à votre tour ! Nous allons essayer de savoir pourquoi… Apparemment, comme vous l’avez laissé supposer, votre père est moins en cause que votre mère…
      _ Oui, je n’avais pas de raisons de l’affronter directement, on aurait été tous les deux, on aurait pu s’arranger. Il faut dire qu’il vivait principalement à l’extérieur… Mais pour sa tranquillité, il cautionnait sans réserve ma mère et malheur à moi si je la brusquais de sorte qu’elle en venait à menacer son confort !
      _ Je comprends… et alors le noeud du problème était entre votre mère et vous… Mais votre frère, lui, semble-t-il, a réussi à obtenir un autre résultat…
      _ Oui, j’ai une réponse à cela, mais pour l’instant je préfère la garder pour moi, je voudrais surtout ne pas me tromper et pour cela il est nécessaire que j’y voie plus clair !
      _ Très bien et c’est la phase II du traitement : comprendre l’histoire du patient ! Mais ça se fera grâce à nouvelle technologie, comme le docteur Anderson vous l’a déjà suggéré. Pour remonter dans le passé, nous utilisons une… machine…
      _ Une machine ?
      _ Oui, l’Ubicom ! C’est un appareil très voisin de celui qui sert pour l’imagerie médicale, puisqu’il fonctionne à peu près sur le même principe. En fait, pour résumer, à chaque fois que vous penser à une personne en particulier, certaines zones de votre cerveau sont excitées, avec une certaine intensité. Il est possible à l’Ubicom d’analyser cette réaction et la reproduire en la faisant correspondre à un stimulation unique, qui sera transmise au moyen d’électrodes. Rassurez-vous, c’est absolument sans douleur ! Toujours est-il que tout ce que vous savez de la personne, tout ce que avez vécu avec elle vous revient alors à la mémoire et se reforme dans votre conscience. Ainsi, non seulement vous reconstituez votre histoire, mais aussi celle des autres, ce qui vous permet de mieux les comprendre : leurs comportements vous deviennent lisibles et à la fin vous devez être à même de sentir le plus exactement possible ce qu’il s’est passé autour de vous et la nature de ce que vous avez personnellement subi…
      _ Je serai éclairé ?
      _ Si vous voulez, reprit le docteur Ross avec un sourire. En tout cas, le savoir est la condition sine qua non de votre reconstruction ! Vous ne pourrez pas avancer sans vous avoir fait justice, ainsi qu’aux autres finalement… Vous allez voir, cette technique nous offre des résultats stupéfiants !

      (La suite, le mois prochain !)
Publié dans L'histoire du mois