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Vendredi, 01 Janvier 2010 13:56

SUR NERVAL

      L’histoire de Nerval va nous servir pour illustrer encore cette pensée de Rilke : « Des solutions faciles, l’homme choisit toujours la plus facile ! » En effet, nous savons que l’homme veut d’abord satisfaire son égoïsme et flatter son orgueil, ce qui se traduit par une position sociale forte et par l’aisance financière qui l’accompagne, et on peut raisonnablement penser que ce premier mouvement correspond à un penchant naturel et primordial : les animaux qui vivent en groupe ne se combattent-ils pas pour prendre la place du plus fort ? Bien souvent, seuls les dominants pourront s’accoupler, mais surtout ils seront sûrs de profiter de la proie ; quand ceux qui sont plus faibles devront se contenter des restes. Il n’est donc pas étonnant que l’homme cherche en priorité à se montrer au-dessus des autres !
      Mais alors il n’est pas plus surprenant qu’il ait une réponse toute faite sur des sujets qui pourraient lui poser problème, car réfléchir ou se remettre en question ne feraient que le retarder sur la route de ses ambitions ! Ainsi, toute société traîne des idées fausses, destinées peut-être à assurer sa cohésion, mais qui permettent surtout à ceux qui sont en haut de rester en haut, tout en condamnant ceux qui sont en bas à accepter leur sort ! Et malheur à celui qui se dresserait de toute sa hauteur contre cette mécanique, il en serait inévitablement broyé !
      Voilà ce qu’en dit notamment Baudelaire dans ses Notes sur Edgard Poe : « La société n’aime pas ces enragés malheureux, et, soit qu’ils troublent ses fêtes, soit qu’elle les considère naïvement comme des remords, elle a incontestablement raison. »
      Mais si la facilité ne profitait qu’à un petit nombre de privilégiés, elle n’aurait pas la vie aussi dure et force est de constater qu’elle fait l’affaire de beaucoup, notamment de la communauté scientifique et de la plupart des athées. Pourquoi est-ce que je mets les premiers comme les seconds dans le même sac ? Mais parce que tous les deux ont besoin de la même vision du progrès, d’une vision que j’appellerai « à la papa », puisqu’on pourrait la faire remonter à la deuxième révolution industrielle !
      A cette époque, fin dix-neuvième donc, on pense qu’il y a une raison à tout, que tout est analysable et que tout un jour sera expliqué. A l’horizon brille le bonheur de l’humanité grâce à la connaissance et on peut sans doute parler pour cette période d’âge d’or de la science. On faisait déjà fi du savoir perdu des civilisations précédentes, mais peu importait : l’esprit d’entreprise, l’enthousiasme étaient là, d’autant que des découvertes scientifiques majeures se multipliaient ! 
      Depuis, cette conception a dû subir bien des coups de boutoir : les guerres notamment, qui auraient tendance, n’en déplaise aux psychologues, à nous rappeler que le mal existe et qu’il ne se résume sans doute pas à l’histoire si troublée fût-elle d’un individu ; mais plus près de nous on pourrait citer le SIDA, qui a saisi l’humanité et qui a mis en échec la science dans un domaine où justement elle croyait avoir effectué un progrès définitif ! Le désemparement produit par cette maladie laisse entendre que tout n’est que recommencement et d’ailleurs un célèbre spécialiste du sang n’a pas hésité à déclarer dans les médias : « Le SIDA, aussi terrible soit-il, n’est pourtant pas un événement exceptionnel, car on peut considérer qu’un fléau touche la Terre tous les vingt ans ! » 
      Un tel propos n’est pas loin de faire voler en éclats l’idée d’un progrès linéaire, continu, mais je doute que le savant en question ait poussé jusqu’au bout son raisonnement, ainsi que le plus grand nombre qui n’éprouve jamais absolument sa philosophie générale et qui se laisse plutôt guidé par ses appétits ; à l’instar de la souris du labyrinthe qui est bien contente d’avancer vers le fromage et qui sinon reste dans son coin. 
      Cependant, comme il faut croire en quelque chose, afin d’éviter la dérive, certains veulent à tout prix conserver cette conception « à la papa » du progrès et sur chaque fuite de leur joli bateau ils mettent promptement un doigt, tout en continuant à chanter : « Ohé, marins du monde, allons toujours plus loin ! » Une telle ferveur, si elle n’était pas le fruit de la bêtise, forcerait l’admiration…
      Toutefois, parmi les écueils de cette navigation aveugle on trouve facilement ces célèbres rendez-vous manqués entre l’artiste indiscutable et ses contemporains ! Pourquoi ces exemples sont-ils menaçants pour les adorateurs du progrès ? Mais d’abord ils révèlent une injustice : des hommes travaillent, peinent, sont obstinés et ils ne sont pas payés de retour ! Voilà qui serait même capable de contredire la politique de Sarkosy, dans le cas où les hommes politiques auraient quitté la maternelle ! Mais il est vrai que l’injustice impose un bémol aux chantres de la logique !
      Ensuite, ces distorsions, ces dysfonctionnements induisent, sournoisement pourrait-on dire, induisent que l’homme ne contrôle que très peu son développement, car à travers l’art il s’agit bien d’un rayonnment de l’humanité ! De là à penser comme Rilke que les oeuvres d’art ont une vie propre, il n’y a qu’un petit pas, qui vous fait pourtant déjà sentir le fagot aux narines de celui que gouverne magnifiquement la raison… Pensez ! Le savant n’aurait pas son destin entre les mains ! Ne serait-il pas son propre maître ? Ne pourrait-il pas, comme tous ses collègues, demander sans honte que son nom soit associé à sa découverte et ce pour l’éternité, amen ! 
      Non, tout cela nous amène trop loin et la société (les jouisseurs et les fervents du progrès) a trouvé la parade ! Elle dispose d’explications aussi pratiques que des ciseaux pour un coiffeur, dont voici peut-être les meilleurs exemples et auxquels je vous demande de participer ! Attention : pour conserver le rêve américain et en ce qui concerne la fin tragique de Poe, on mettra en avant…. son… son alcoolisme, bien sur ! Vous avez bien répondu, vous, sur la droite ! Attention, on reprend… Pour Rimbaud jamais édité en France, on va parler de… de… de l’impatience du poète ! Mais oui ! Autrement dit, si ce cochon d’Ardennais avait pu se montrer aussi persévérant qu’un trader, on aurait bien fini par reconnaître sa valeur et il aurait profité de la retraite, comme tout travailleur ! 
      Allez, on continue : Baudelaire meurt paralysé et le coeur plein de haine et on dira qu’il… qu’il… qu’il était en avance sur son temps ! C’est madame qui a trouvé la bonne réponse et qui repartira avec notre boite : Comment devenir hypocrite en dix leçons ! Apparemment, cette explication à l’air anodine et même raisonnable, mais si on se demande si le génie n’est pas un don, on arrive très vite à penser que la nature est sadique, car ne condamne-t-elle pas des individus à la souffrance en les plaçant dans un milieu qui ne peut être en accord avec eux ? Ne serait-il pas plus intelligent de dire que personne n’est avance sur son temps, mais qu’il n’y a que des hommes en retard sur le leur ? Ce serait tout de même plus facile à vérifier… et pourtant la façon de voir précédente est toujours autant utilisée même par des gens qui gagnent plus que le SMIC !
      Mais il faut finir et pour Van Gogh et Nerval qui se sont tous les deux suicidés on évoquera la… la … folie ! (même chose pour le Christ qu’on aime à voir psychotique !). Bien, vous avez tous donné le meilleur de vous-mêmes (le 2 nous sommes à Cancale, le 3 à Maubeuge, le 10 à Clermont, avant de remonter doucement sur la capitale !) Mais maintenant nous pouvons nous poser la question : Nerval était-il vraiment fou ?
      Curieusement, c’est un film sans grande envergure, Jours de tonnerre de Tony Scott, qui va nous aider à comprendre de quoi souffrait le poète. Le réalisateur traite du milieu des NASCAR, ces courses automobiles américaines, où les accrochages sont fréquents, et justement on voit un patron d’écurie (Robert Duvall) raconter à un jeune pilote (Tom Cruise) le comportement d’une des légendes de ce sport, après que celle-ci a été victime d’un grave accident : « Alors des fois, il s’arrêtait en pleine course, explique le patron d’écurie, il rejoignait le stand pour nous dire que Dieu lui avait parlé dans la voiture et lui avait conseillé de ne pas continuer, etc. »
      Cette attitude est en fait commandée par la peur ; l’esprit est tellement sous son emprise, son désarroi est tel qu’il devient incapable de prendre une décision et qu’il s’en remet à des voix imaginaires. Nerval, lui, ne fait pas appel à Dieu, mais à la mythologie plus colorée qu’il préfère et qu’il connaît si bien. Ainsi, une nuit à Paris, l’auteur des Filles du feu se déshabille en pleine rue et aux gendarmes qui viennent l’arrêter, il explique qu’il obéit à telle étoile qui représente telle déesse.
      A ce genre de troubles on peut associer d’autres cas dont vous avez sans doute été les témoins ces dernières années. Mais citons d’abord un comportement qu’on pourrait qualifier de classique tant il est récurrent et répandu ! Quand une affaire judiciaire suscite bien des remous, certains personnes, déjà particulièrement sensibles au tumulte, se font la réflexion suivante : « Heureusement que je ne suis pas celui qu’on recherche ! », car alors elles devraient subir une pression, un stress insupportable. Pourtant, cette pensée, qu’un ego solide aurait déjà abandonnée, se retourne soudain contre son auteur et le pénètre inexorablement comme un poison, en l’absence de défenses psychologiques, le sujet étant d’une extrême fragilité. La question est devenue : « Et si c’était moi le coupable ? » et dans le doute et le visage marqué par l’hébétude, la personne va se dénoncer au commissariat. 
      De même, il y a quelque temps déjà, un Américain est abattu par les forces de l’ordre à sa sortie de l’avion, parce qu’il ne cessait de crier : « Je suis un terroriste ! » L’enquête montrera un peu plus tard que cet homme était déjà suivi médicalement et qu’il avait omis, ce jour-là, de prendre ses psychotropes ! Mais imaginons-le dans l’avion, se demandant : « Qu’est-ce qui serait ici le pire ? Ce serait d’être un terroriste… » Et comme pour l’exemple précédent, cette réflexion devient une cause d’angoisse irrépressible, jusqu’à ce que l’individu s’en libère en apparaissant justement tel qu’il le redoutait le plus !
      De même encore, cette jeune femme qui, après quelques actes antisémites qui ont secoué l’opinion, vient porter plainte en racontant qu’elle a été agressée dans le RER et qu’on a dessiné sur sa personne des croix gammées. Vous vous souvenez sûrement de cette histoire, mais à l’époque je n’ai vu qu’un psychiatre saisir le problème et parler de fragilité psychologique. Tout le reste : journalistes, autres spécialistes, chroniqueurs, personnalités avouaient ne rien y comprendre et même plus récemment autour de la sortie du film de Régis Wargnier : La Fille du RER, les élites ont encore montré leur totale incompréhension. Or, pour moi, cette ignorance crasse ne fait que révéler dans quel confort moral et à quelle place privilégiée vivent celles-ci, car on devient aussi psychologue en éprouvant soi-même le rejet, l’abandon et la solitude. Il s’agirait encore de porter un peu de la misère du monde !
      Certes, tous ces troubles psychiques peuvent paraître absurdes et ils prennent naissance soit à la suite d’un traumatisme puissant, soit dans une enfance perturbée, mais ils ont un dénominateur commun : c’est la peur et la peur de mal faire, de ne pas être à la hauteur et c’est vous dire le haut degré de civilité qui tourmente ces êtres fragiles ! Et non seulement nous sommes ici loin de la folie, mais encore on peut se demander si Nerval, comme Baudelaire, n’a pas eu en définitive une vie trop sage, car, toujours comme l’auteur des Fleurs du mal, il a cherché par tous les moyens à devenir un écrivain respectable, vivant de sa plume ; tandis que Rimbaud, lui, a eu assez de force pour tous nous mépriser !
      Toujours est-il que Nerval, voyant le peu de succès remporté par ses écrits propres, a l’idée de s’associer à Dumas père, afin d’écrire une pièce de théâtre qui serait aussi le fruit de l’écrivain le plus populaire et le plus riche de son siècle ! Pour la même raison, il collabore avec Gautier à des feuilletons et quand la mode est au récit de voyage, Nerval s’y adonne également, quitte à arranger certains faits ! Mais jamais le poète ne parviendra à toucher le jackpot, si je peux m’exprimer ainsi, et toujours en butte aux difficultés matérielles, d’autant que ses tourments le font errer, ce qui est contraire à l’épargne, Nerval, qui n’a que comme solution pour passer la nuit un refuge de misérables, décide de mettre fin à ses jours !
      Mais voici ce qu’en dit Baudelaire dans ses Notes sur Edgar Poe : « Il y a juste un an un écrivain d’une honnêteté admirable, d’une haute intelligence, et qui fut toujours lucide, est allé sans déranger personne et si discrètement que sa discrétion ressemblait à du mépris, est allé délier son âme dans la rue la plus noire qu’il pût trouver. » Baudelaire écrit ces lignes sans se douter qu’il mourra plus jeune que Nerval, puisqu’il s’éteindra à quarante-six ans, alors que l’auteur du mélancolique El Desdichado atteindra, lui, tout de même la quarante-septième année ! 
      Cependant, si j’ai montré que Nerval n’était pas fou, il ne faudrait pas pour autant tomber dans l’excès inverse : à savoir lui attribuer une communication spéciale avec d’autres dimensions ! Car j’ai entendu dans la bouche d’un rosicrucien que Nerval, le soir de sa mort, avait eu la vision de créatures de cauchemar, appartenant à un autre monde et sans doute destinées à servir l’enfer, ce qui l’aurait décidé à se tuer tellement il y avait là d’épouvante ! Non et non, ces propos ne sont que bêtises et enfantillages et si on perd toujours de sa lucidité, si on exagère toujours la noirceur de sa situation quand on veut se supprimer, on comprend sans peine combien à ce moment la misère matérielle peut peser et entraîner le drame ! 
      Pour finir et au regard de tant de « guignon », on pourrait se demander qu’est-ce qui fait le succès d’un livre et on pourrait envier le suspense d’une histoire, ou au contraire y déplorer un trop grand nombre de descriptions, mais quelle que soit la longueur du débat, on arriverait toujours au même résultat : quand le texte est le chant le plus pur d’une âme noble et qu’il s’élève au rang de la poésie, le destin de son auteur n’est compréhensible que si on considère comme un fait le mal et qu’il entraîne la perversion des sociétés ! « La lumière est venue dans le monde, nous dit Jean l’évangéliste, et le monde ne l’a pas reçue ! »

      Allez, bonne année aux hommes de bonne volonté… et que les autres se débrouillent ; je n’attends plus le réconfort d’une bastonnade, comme aurait dit Rimb !