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LES PUTES MEDIATIQUES
Plus je vieillis et plus je me dis qu’il fallait choisir ! Enfin choisir… il est difficile d’avoir une vue précise de l’ensemble, mais pour satisfaire ou non ses ambitions, il faut bien tout de même faire des choix : ou on décide de ne pas écouter sa conscience, ou on se met en peine de la suivre, au risque même d’y perdre la vie ! Ou on ment et on se ment, ou on fait l’effort d’examiner son coeur sous toutes les coutures, lui trouvant même parfois des défauts qu’il n’a pas ! Ou on s’aime et on s’adore, ou on doute et on se supporte ! Encore une fois, bien que la vertu dépende de la clairvoyance, il ne sera tout de même pas dit que les hommes ne sont pas responsables !
Nos vies se construisent donc d’après nos choix et il est un aiguillage qui avec le temps n’en finit pas de prendre du sens, car les deux voies qu’il a séparées ne cessent de s’écarter ! Mais de quoi je parle ? D’après ce qui a été dit juste au-dessus, on peut en avoir une petite idée : d’un côté, il y a ceux qui comme on dit communément réussissent ! Ils sont en pleine lumière, fortement sollicités, ils gagnent bien leur vie, leur amour-propre ne souffre d’aucune façon, ce sont des personnalités dans la société ; tel Beigbeder, notre auteur du mois, avec son dernier livre : Un Roman français, édité chez Grassouillet.
C’est en cela que notre aiguillage est bien réel ! Apportons-lui, si vous voulez, toutes les nuances qu’un esprit un tant soit peu critique pourrait lui donner, cela ne fera au fond que confirmer sa réalité ! Mais allons-y… Considérons le sport ! Peut-on dire que les noms connus du sport aient perdu leur âme ? Non, bien entendu, mais c’est parce que la performance sportive est un résultat quasi objectif ! Elle n’est pas en règle général le produit d’un débat et le sportif qui gagne s’impose quelle que soit sa personnalité. Par la suite, si en plus il a du charisme, sa popularité s’étendra et il est donc possible d’être célèbre sans être une canaille… , mais dans le domaine des idées, et donc de l’art, il en va tout autrement !
Une pensée qui triomphe est souvent une pensée qui convainc, qui emporte le jugement et pour arriver à ce stade, il faut bien de l’éloquence ou bien de l’influence. Aucun champ n’est mouvant comme celui des idées ! D’autre part, on parle toujours de l’économie comme du plancher des hommes, mais ce qui dirige le monde, ce qui le fédère et qui le met en mouvement, c’est tout de même les pensées ! Ce n’est pas les publicitaires qui me contradiront ! Trouver quelle idée représente un produit et vous produirez un courant de clients, un marché donc !
Aussi n’est-il pas rare que le terrain de l’esprit soit au prix du sang ! Il ressemble à une zone de combat : les pensées s’y affrontent et à certaines on oppose une résistance farouche ! Par exemple, on lutte volontiers contre les idéologies terrorisantes, mais il ne s’agit pas non plus que les travers, les vices, les difformités soient mis à nu, sinon ceux qui sont les plus riches et qui ont le plus de pouvoir seraient menacés !
Bien sûr, on peut encore faire remarquer qu’il n’est pas raisonnable de jouer les Alceste, de se montrer si féru de vérité qu’on en devient asocial et d’ailleurs de jeunes écrivains pleins de talents sont conduits à la lumière, on cherche à les faire connaître. Il est même étonnant de les voir se plier aux usages, à ceux de la presse notamment, qui contiennent de sages séances de photographies ; comme si le système, tel que nous le connaissons, était normal ! comme s’il n’était pas lui aussi à remettre en question ! comme s’il ne devait pas évoluer ! comme s’il était éternel ! comme si la mort n’existait pas !
En tout cas, cela prouve bien qu’on n’est accepté qu’à la condition qu’on ne dérange pas ! Car on ne dérange pas quand on sourit parce que le petit oiseau va sortir ! Mais au fond n’est-ce pas logique ? Pourquoi voudriez-vous qu’un tel vous aime, quand vous crachez sur lui ? A moins que vous n’essayiez aussi de le sauver de lui-même ? Ici, la persuasion est de mise…
Toujours est-il que si vous brillez là où les idées rejoignent la politique, où la littérature vient enrichir les modes de vie, si vous devenez un personnage influent de ce confluent, tels Nothomb, Sollers, Jean d’O et tant d’autres, si on vous laisse parler en cet endroit où les eaux grondent, c’est que vous êtes assez sot pour croire à toute la gloriole humaine, mais assez fin pour ne froisser personne !
A vous alors la couronne de pute médiatique ! car enfin vous mangez à tous les râteliers, vous vous racontez avec complaisance (comme si c’était le but !), vous acceptez tout du moment que votre image en profite, etc. (Quand je pense qu’un individu comme Bouvard a commencé par écrire un livre intitulé : Un Oursin dans le caviar ! Le marécage n’a pas tardé à absorber le rebelle !) C’est tellement vrai ce que je dis que Beigbeder a voulu, avec son dernier livre, effectuer un retour aux sources, afin de se refaire une virginité ! Rappelons-le : les mondes de Drucker, de Foucault, de Lepers ou de Denisot n’existent pas ! C’est notre ennui qui les laisse subsister…
Mais ouvrons Un Roman français, le livre du mois… Tiens, il commence par un prologue… Ah ! non ! ce n’est pas possible ! mais quelle horreur ! J’viens de prendre une paire de gifles, tellement c’est mauvais ! Allo ? Allo ? la base ? Mais qu’est-ce que vous foutez ? On nous canarde ici ! Envoyez les hélicos, bordel !
Mais qu’est-ce que c’est que ça ? On devrait avoir besoin d’un permis pour écrire, afin que certains n’en est plus l’autorisation ! Bon sang, et dire que rien que ce prologue je vais être contraint de le boire jusqu’à la lie, si je veux vous éclairer !
_ Capitaine ! Une fusée !
_ C’est les secours !
_ Mais non, c’est un pêcheur égaré !
_ La vérité, c’est qu’on va tous y rester !
_ Vos gueules, j’ai besoin de réfléchir !
Oh ! le bourbier ! Oh ! c’est vraiment n’importe quoi ! ouuah ! Tant pis, il faut que quelqu’un descende ! _ Sauf vot’ respect, commandant, mais y a bien cinquante mètres de fond et je ne sais pas si la corde… _ Vous voyez une autre solution ? Allez, tout se passera bien, assurez-moi, c’est tout !
Première phrase : « Je suis plus vieux que mon arrière-grand-père. » On commence par une énigme, genre celle du sphinx ; mais ne perdez pas un seul cheveu pour celle-là, le reste n’est pas du tout du même tonneau ; on prend plutôt le petit train pour le château de l’épouvante ! Cependant, « Je suis plus vieux que mon… », entendez par là : j’ai vécu plus longtemps que mon … , il est mort à un âge que j’ai dépassé ! Astucieux, non ? Sacré Beigbeder !
Après, attendez-vous à du fromage moisi, c’est de la gaudriole ! On se moque du monde, tous les clichés y sont, tous les mensonges aussi ! C’est un coup de pied entre les jambes du progrès ! C’est à se demander si ça vaut le coup de réfléchir, une seule fois dans sa vie ! Peut-être que non ! Peut-être vaut-il mieux se pendre définitivement à un sein, pour ne plus se réveiller. Ici, la saloperie devient institutionnelle ! Une belle boue ! Mais j’ai peur que vous ne me compreniez pas bien, alors je vous demande de la vigilance et de ne pas lâcher !
L’arrière-grand-père de l’auteur est le capitaine Thibaud de… et Beigbeder nous dit qu’il est mort à trente-sept ans, que c’est un héros et un soldat inconnu et que pour savoir tout cela, il a dû lui-même harceler sa mère. Déjà, cet intérêt pour un autre chez Beigbeder est suspect, mais de toute façon nous ne sentons ici que la rosée de la farce !
L’auteur nous décrit bientôt le capitaine d’après une photographie : « Un grand jeune mince en uniforme bleu, aux cheveux blonds coiffés en brosse. » Cela ne sent-il pas le cliché ? Pour un écrivain, la description est médiocre ; de quoi f… en rogne un commissaire de police si pour une enquête quelconque on avait dû identifier le capitaine :
_ Quoi ? c’est tout ce que vous avez ? Mais vous vous f… de moi ? Un soldat jeune ? mince ? dans un uniforme bleu ? avec les cheveux en brosse ? Mais je vais entrer dans la caserne et foncer sur lui ! Il doit déjà trembler !
L’auteur continue en nous précisant que dans sa dernière lettre, le capitaine se plaint de ne pas disposer de tenailles pour découper les barbelés ennemis ! Durant des années, par des expositions, des documentaires, des témoignages de toutes sortes, on s’est efforcé de rendre au poilu toute son humanité, en montrant toute l’étendue de son quotidien, qui était constitué de petits regrets au sujet du bien-être, de craintes, de faiblesses, mais aussi de fermeté et d’espoirs, ce qui au bout du compte n’a fait que grandir le courage des soldats !
Mais patatras ! Beigbeder arrive pour se servir et son capitaine est un héros pur et dur, qui ne rêve que de découper du boche ! Cela poursuit assez bien le cliché précédent en ce qui concernait sa photographie ! Mais pouvait-on attendre autre chose d’un soi-disant écrivain déjà pourri par le mensonge ? Il lui est impossible d’éviter les stéréotypes, en puisant dans un fonds qui n’existe pas !
Toujours dans la même lettre, le capitaine raconte que la Champagne est crayeuse, plate et pluvieuse… et la Bretagne, elle est comment ? _ Elle a une côte découpée et elle est sujette au crachin ! _ Très bien ! maintenant, ouvrez votre livre de géographie à la page douze… silence, s’il vous plaît !
Beigbeder nous explique que la lettre de son parent est comme un « snuff movie » ! On dirait : « A vos souhaits ! », si on avait affaire à quelqu’un de sympathique, mais ce qu’il faut entendre par cette expression (venue d’un cerveau vide, puisqu’il est capable de tout mélanger !), c’est que la lettre est comme un film d’horreur réalisé sans trucages ; le capitaine sachant qu’il va mourir le lendemain…
Voilà les amis, maintenant vous êtes prêts à avaler, comme je l’ai fait, ce qui suit du prologue… Cela doit se passer d’un trait, car si vous goûtez en route, vous serez tentés de vomir ! Attention : « A l’aube, il (le capitaine) a accompli son devoir en entonnant le Chant des Girondins : « Mourir pour la patrie, c’est le sort le plus beau, le plus digne d’envie ! » Le 161° Régiment d’Infanterie s’est jeté sur un mur de balles ; comme prévu, mon arrière-grand-père et ses hommes ont été déchiquetés par les mitrailleuses allemandes et asphyxiés au chlore. On peut donc dire que Thibaud a été assassiné par sa hiérarchie. Il était grand, il était beau, il était jeune, et la France lui a ordonné de mourir pour elle. Ou plutôt, hypothèse qui donne à son destin une étrange actualité : la France lui a donné l’ordre de se suicider. Comme un kamikaze japonais ou un terroriste palestinien, ce père de quatre enfants s’est sacrifié en connaissance de cause. Ce descendant des croisés a été condamné à imiter Jésus-Christ : donner sa vie pour les autres.
Je descends d’un preux chevalier qui a été crucifié sur des barbelés de Champagne. »
Non, mais quelle rasade ! Avouez que ça réveille et qu’on reprend aussitôt conscience que nous sommes bien en guerre ; mais pas contre nos amis allemands, non, contre la connerie ! Parce que tout ça, c’est pas loin de la « chiennerie française » dont parlait Beauvoir ; ça a un parfum de FN ! Beigbeder en ardent défenseur du sacrifice militaire ! et de la passion du Christ ! Nul doute que demain il sera leur plus farouche adversaire, mais pour l’instant il s’agit de se refaire une virginité, en dénonçant avec rage la fourberie de la France : c’est l’ascenseur rêvé pour être taxé de rebelle, c’est-à-dire d’homme contraire au système ; comme si Beigbeder ne léchait pas tous les culs qui passent sur canal + !
Jetons tout de même quelques remarques, au cas où certains d’entre vous seraient un tant soit peu séduits ! Bon, la mort en chantant, d’un seul pas, le coeur enivré par le patriotisme ; sans une once d’individualité, ni de lucidité, on laissera ça aux Anglais, s’ils en veulent encore ! Voilà en tout cas une description qui aurait mis dans une colère noire l’ami Balavoine !
« Comme prévu… », Beigbeder écrit ça à l’aise, dans un fauteuil… « Thibaud assassiné par sa hiérarchie », certains généraux ont sûrement été imbus d’eux-mêmes, mais Beigbeder connaît-il au moins le sens du mot assassin ? « la France lui a ordonné de mourir pour elle », non, la France a ordonné aux hommes d’aller combattre, c’était peut-être vain, mais elle n’ordonne pas de mourir ! « la France lui a donné l’ordre de se suicider ! », sans commentaires… « Ce père s’est sacrifié en connaissance de cause », là je bute un peu : le père savait quoi au juste ? qu’il allait mourir ? et il est allé au combat tout en étant persuadé que ça ne servirait à rien ? mais pourquoi ? pour obéir aux ordres ? Si c’était vraiment en pure perte, il n’a donc pas donné sa vie pour les autres ! En fait, il a obéi aux ordres, avec une espérance minime de réussir (voir Le Sentier de la gloire !) ! Même les kamikazes pensaient faire mal et changer le cours des choses ! C’est le cas aussi des terroristes palestiniens (mais d’abord quel rapport entre eux et des soldats en uniformes se faisant la guerre ?) Mais nous ne sommes pas à une incohérence près ! Exemple : « Ce descendant des croisés a été condamné à imiter le Christ », mais s’il a été condamné, il n’a aucun mérite… et on n’imite pas le Christ en étant condamné à le faire ! (et comment peut-on mettre sur le même plan le message d’amour de Jésus et et la hargne d’hommes qui s’entre-tuent ? « Dieu est absent des champs de bataille » disait Cendrars). Pouh !
Cependant, j’espère que de votre côté vous vous rendez compte sur quel cloaque vous avez les yeux ! Je ne peux pas en faire dix pages sans vous fatiguer ! Mais c’est la conclusion qui est la plus aberrante : « Je descends d’un preux crucifié, etc. » Si c’est vraiment le cas, nul doute que Beigbeder fait honte à ses ancêtres ! Enfin, bientôt Nothomb va nous dire qu’elle est parente de Jeanne d’Arc !
Que peut-on dire pour clore cette chronique ? Avec le temps, ceux qui demeurent dans l’ombre, parce qu’ils sont restés fidèles à eux-mêmes, ceux-là grincent de plus en plus des dents : les difficultés matérielles sont toujours là et la peine d’avoir quelque chose à transmettre sans avoir trouvé une oreille est une peine qui détruit sourdement. Quand on est jeune, on croit à la victoire, on croit que la vérité va finir par éclater et qu’elle va remettre les choses à leur place ; mais au contraire avec les années les positions se figent et les putes médiatiques rient de plus belle, en poussant leur palet sur le pont !
Alors quel est l’avantage de la sincérité et de l’effort ? C’est essentiellement de rester un arbre fruitier, c’est pouvoir toujours se nourrir de soi,ce qui permet tout de même la paix ! Si vous ne savez pas faire la différence entre une pute médiatique et un authentique créateur, si le cas est litigieux, sachez que la pute ne saurait vivre seule et qu’elle a incessamment besoin d’une cour (ce qui n’est pas gratuit et conduit à toujours plus de vie putassière !) Elle veut des hommages, elle veut entendre encore et encore qu’elle est la plus belle, car elle est poursuivie par un chien féroce et sans pitié, qui s’appelle l’oubli ! En fait, il est une chose bien curieuse en ce monde, c’est que tout ce qui n’est pas vrai finit par disparaître, et ce même malgré la vanité des hommes !
PS : « Ce mois-ci, sur le site le plus merveilleux du monde, aura lieu une souscription pour que l’auteur de ces lignes puisse faire paraître son premier livre : La Dorsale du mal ; une histoire à rebondissements et drôle, qui reprend les idées que vous dévorez déjà ici ! N’est-ce pas dommage de n’en avoir que pour une trentaine de minutes chaque mois ? Ne voudriez-vous pas que votre plaisir se poursuive un peu plus, avec un joli ouvrage entre les mains ? Vous pourriez boire du petit-lait et vous réjouir quand vous le voudriez ! Alors, allez voir les Informations de la rubrique Posters, au passage Souscription ! Et si celle-ci est un succès, on en fera d’autres, car j’en ai des boulets en réserve… A nous la résistance contre la bêtise et le mensonge ! Vous avez vu la rentrée littéraire ? A miner malgré tout un gagnant du loto ! »