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Jeudi, 01 Octobre 2009 13:25

LES TOURMENTS A GASPARD

      Gaspard était ce que les journalistes appellent sans réfléchir quelqu’un de tourmenté ! Et qu’il pût être tourmenté faisait à Gaspard un nouveau tourment ! Mais la question qu’il se posait était celle-ci : « Comment pouvait-on ne pas être tourmenté ? » « Mais en n’étant pas fragile ! » répondait joyeusement certains. Alors Gaspard était fragile… , mais… mais pourquoi l’était-il ? C’était son caractère ? son histoire ? « Sans doute, disaient d’autres tout aussi allègrement, mais tu peux te réparer, tu sais ! Tu peux par exemple suivre une psychothérapie… tu seras plus fort, tu seras plus apte au bonheur… Le tourment n’est pas une fatalité ! »
      Ah ? et pourtant aussi loin que remontaient ses souvenirs, Gaspard voyait du chaos, de la lutte, de la guerre, des drames, des pleurs et du brouillard… surtout du brouillard, l’impression tenace de ne rien y comprendre ! Une préhistoire confuse, il avait vécue, avec des monstres pleins de dents ! Il se rappelait des fuites éperdues et des mises à mort sanglantes. Il y avait encore des cris dans la jungle, auxquels personne ne répondait. La nuit, autour du feu, il avait assisté à des festins noirs, dont il aurait été incapable de nommer la nourriture !
      De cette enfance sauvage, dans une contrée terrible, il avait gardé une sensibilité à fleur de peau, un état de veille quasi permanent, des réflexes de survie. Jamais il ne s’endormait vraiment, ni ne s’abandonnait totalement et il désespérait un peu ceux qui l’approchaient ; mais lui avait plein de questions à leur poser ! Son expérience lui avait apporté maintes interrogations ! Et il demandait par exemple : « A quoi sert la vie, s’il y a la souffrance ? », ou bien : « Qu’est-ce que le mal ? est-ce que Dieu existe ? comment peut-on connaître la paix ? etc. etc. »
      Mais alors on haussait les épaules et on s’en allait ; à peine disait-on : « Mais pourquoi tu ne profites pas plutôt de la vie, au lieu de t’embarrasser avec tous ces problèmes ! » Mais Gaspard aurait bien voulu en profiter et c’était justement pour cela qu’il posait ces questions ! C’était bien pour avoir du bonheur qu’il aurait voulu des réponses ! Mais, si on ne lui répondait pas, c’était que pour soi on avait déjà résolu tout cela et Gaspard avait le sentiment de rester un imbécile avec son ignorance. Le noeud, c’était qu’il était tourmenté et il fallait donc qu’il changeât sa nature ! Les autres hommes, eux, ils avaient compris… et ils étaient sur les bons rails, comme les journalistes !
      Gaspard voyagea, pour connaître le monde, mais partout il traînait ses questions comme un boulet ! Car le monde entier semblait y avoir déjà répondu, tellement même qu’il s’en désintéressait ! Cependant, ces préoccupations étaient révélatrices des peurs de Gaspard, de ses inquiétudes, au point même que sa santé s’altérait ! En effet, il commença par subir des douleurs à l’estomac ; sans le savoir il pénétrait dans l’univers ô combien trouble de la dyspepsie ! Trouble, parce que les raisons d’une digestion pénible se partagent entre la neurasthénie et l’état de la flore instestinale, pour faire court. Toujours est-il que notre pauvre penseur vivait désormais avec des souffrances physiques. 
      Les gens autour ? Mais en général ils allaient bien, merci ! Gaspard se demandait quel était leur secret et une fois de plus il essaya de raisonner. Au fond de quoi avait-il peur ? Ne pouvait-il pas réunir toutes ses craintes en une seule, qui les aurait définies toutes ? Voyons… mais oui, peut-être : sa peur fondamentale n’était-elle pas celle de mal faire ou de ne pas faire assez bien ? Il le sentait, il ne devait pas être loin du but… En tout cas, il retrouvait cette peur par exemple avec les femmes qu’il fréquentait ; il lui était même arrivé de prier en commençant à faire l’amour tellement il se trouvait désemparé, alors que normalement l’attendait du plaisir ! Mais d’une manière infiniment plus vaste, cette peur ne le lâchait nulle part, elle perçait dans ses moindres rapports avec autrui, et même quand il était seul, puisqu’il y avait encore une manière de se comporter avec les animaux, les plantes, les nuages, la beauté, et avec ses propres pensées et avec Dieu ! Ouf ! il avait fait le tour. 
      Lorsqu’il disait Dieu, Gaspard pensait surtout à une sorte d’autorité supérieure, qui constituait la référence et qu’il ne fallait donc pas décevoir ; non par peur de l’enfer, mais pour être un homme tout simplement ! Il n’y avait jamais eu pour Gaspard de ligne de conduite plus exigeante, ni plus courageuse que celle inspirée par la religion… Donc, notre pauvre penseur était incessamment troublé… et pas les autres ! Curieux ! Mais ce souci… ce souci de toujours donner le meilleur ne venait-il pas de ce passé, de cette période où chaque erreur se payait cash ! Si on se relâchait… par exemple en découvrant une prairie fleurie avec un ruisseau… si on se laissait aller à respirer tous les parfums… mais une tête monstrueuse et sanguinaire pouvait surgir et frapper ! On perdait alors un bras, une jambe ; en tout cas on avait très mal… et il n’était pas étonnant que plus tard Gaspard eût gardé ce réflexe de se montrer à tout instant impeccable, ce qui lui demandait bien entendu beaucoup d’efforts !
      « Mais bien sûr que c’est ça ! s’écrie le comité de soutien à la psychologie moderne, you get it ! Tu l’as la solution ! Voilà le pourquoi des tourments de Gaspard ! Va pas chercher plus loin ! Allez, viens danser ! » Ce comité de soutien qui pourrait encore être appelé le comité de la fatuité, mais nous y reviendrons… Malheureusement, les monstres qui avaient sillonné son enfance, Gaspard les retrouvait régulièrement dans le monde des adultes et ils étaient tout aussi irascibles et tout aussi cruels ! Force était donc de constater que les inquiétudes de Gaspard ne provenaient pas seulement de son vécu personnel, il y avait autre chose en jeu et somme toute il avait raison de s’interroger sur la meilleure voie à suivre, s’il voulait rester en vie ! Pourtant, à côté, on ne semblait pas partager son trouble : le soleil brillait toujours sur la société et les dents blanches rayonnaient à travers les sourires.
      De plus en plus perplexe et de plus en plus isolé, Gaspard s’enfonça dans les brumes de ses réflexions, au risque de s’y perdre ; mais il fallait qu’il trouvât, qu’il obtînt au moins une réponse ! Ce qui suivit ne peut être décrit ici : c’est sans doute trop sombre et certains des actes à Gaspard furent sûrement voisins de la folie ; mais le but restait pourtant le même : dès qu’une piste apparaissait, Gaspard, fort de sa foi, tendait le pied, même dans le vide, car si la vérité existait, une passerelle devait, elle aussi, se former. Autrement dit et pour parler plus vulgairement, si Dieu existait, il ne lâcherait pas Gaspard !
      On le voit, ce sont ceux qui souffrent qui cherchent des solutions, mais ce qu’y gagna a priori Gaspard et ce qui l’arrêta dans sa quête, ce fut une altération vraiment marquée de sa santé. Il n’était plus que l’ombre de lui-même, il marchait avec difficultés, sujet à des vertiges et son équilibre était compromis. L’une des réactions du corps fut une soudaine obésité, ce qui augmenta la pénibilité de l’ensemble et ce résultat fera certainement sourire ceux que cette histoire agaçe déjà ! D’ailleurs, pendant ce temps-là, la rue se portait bien : hors les quelques mauvaises nouvelles du journal, on allait de magasin en magasin aussi léger que des oiseaux et Gaspard, au milieu de ce mouvement qui semble perpétuel, Gaspard avait l’air à quarante ans d’un véritable vieillard ! 
      Cependant, au bout du compte, c’était comme s’il était passé à travers plusieurs anneaux de feu, car, il le sentait lui-même, son regard sur sa personne et les autres avait changé. D’abord, il le voyait bien, il ne pouvait continuer à vouloir être parfait à tout moment, sinon la mort lui tendrait bientôt les bras, accueillant avec tendresse un être épuisé. Mais, ensuite, et cela devint pour Gaspard une vérité indubitable, la plupart des autres habitants de la Terre n’avaient pas répondu à ses questions et ce malgré qu’ils en donnassent l’air ! Ce psychiatre, cette psychanalyste, ce chef d’entreprise, cet homme politique, cet agent immobilier, cette boulangère, etc. ne savaient pas ce qu’avait appris Gaspard ; c’était pour lui une évidence, car le chemin qu’il avait suivi avait été trop dur, trop périlleux et les attitudes des uns et des autres auraient été dans le cas contraire absolument différentes ! 
      Mais une question subsistait : Comment pouvait-on vivre et ne pas être effrayé, au point de perdre son équilibre, quand on n’avait pas, comme Gaspard, sondé les profondeurs, quand on n’avait pas essayé d’ouvrir les yeux ? La réponse ne tarda pas à venir, tant la lucidité de Gaspard était maintenant aiguisée : On peut très bien vivre sans s’interroger, ni se tourmenter, si on a pour cap et on peut l’avoir très tôt, mais son égoïsme, son ego, le triomphe de sa personne ! C’est grâce à cela que le monde ne s’écroule pas et le phénomène est d’autant plus visible que les individus parviennent à un âge mûr ! A un moment, la pudeur disparaît, on cherche de moins en moins à séduire et comme on se laisse aller à parler de ses petits problèmes de santé, on prend de moins en moins de précautions pour se faire valoir ! Maintenant qu’il avait discerné le phénomène, Gaspard était ahuri d’entendre incessamment sur sa route des gens dire : « Moi, je… Je suis ceci, cela ! Je n’ai pas l’habitude de… Je lui ai dit… etc. » C’était terrible, mais au-delà du dégoût, ce que comprenait Gaspard, c’était que tous ces hommes et toutes ces femmes avaient trouvé une raison de vivre dans l’admiration qu’ils se vouaient… et que même ils demandaient à Gaspard le signe que lui aussi n’était pas insensible à leur charme ! 
      Le voile était enfin tombé pour Gaspard ! Mais alors une grande colère monta en lui, car si le monde allait aussi mal, si la vie était aussi dure, si on pouvait souffrir autant tout seul, comme un chien, ce n’était pas à cause des tremblements de terre, ni des tsunamis, ni des maladies, non, c’était parce que le plus grand nombre se consacrait à son égoïsme, en faisait sa lanterne dans la nuit, ce qui lui évitait justement de se tourmenter, pour pérorer, pour faire le beau ! Evidemment, cela était tu, caché ; au contraire on avait la bouche pleine de mots comme responsabilités, devoirs, travail, etc. Et cette hypocrisie mettait le comble à l’indignation de notre pauvre penseur ! 
      Il voulut dénoncer la supercherie, quitte à se montrer violent. Certains jours, ils fixaient sans ciller ceux qui en plus de leur mensonge avaient montré à son égard de la jalousie, car Gaspard était un homme, lui, et il savait à quel prix ! Alors, sous son regard, on finissait par plier et Gaspard entendait même les os craquer, car l’orgueil, quand il recule, ne le fait pas sans se contraindre infiniment ! Mais, enfin, il n’était pas possible de maintenir en permanence cette attitude guerrière, c’était contre le résultat escompté, qui était la paix et l’harmonie ! D’ailleurs, des esprits, autrement plus religieux que celui de Gaspard, avaient dû trouver d’autres solutions, pour vivre à côté de l’injustice… et du gâchis ! 
      L’histoire du prophète Jonas retint bientôt l’attention de Gaspard… Bien entendu, tout le monde connaît l’épisode du poisson, mais la suite est bien plus intéressante. D’abord, Jonas ne veut pas obéir à Dieu, il ne veut pas prévenir les habitants de Ninive de leurs péchés, car il sait qu’ils chercheront après à s’amender, ce qui fait que Dieu leur pardonnera. Or, Jonas, à l’instar de Gaspard, voulait surtout que tous ceux qui l’avaient blessé et qui blessaient la vie eussent au moins une fois le nez dans leurs erreurs, dans leur caca, qu’ils reconnussent au moins pour une fois leur saleté, leur méchanceté !
      Toutefois, après son séjour dans le poisson, Jonas se rend à Ninive et il parle au roi. Très vite, comme l’avait craint le prophète, la population est sensibilisée et se tord dans la poussière en demandant pardon à l’Eternel. Pendant ce temps-là, Jonas sort ulcéré de la ville, il sait déjà que Dieu fera preuve de mansuétude et il va ruminer son irritation dans la montagne. Là, Dieu, pour le consoler, fait pousser à ses pieds un arbuste de ricin, qui lui donne bientôt de l’ombre. Jonas est enchanté, mais au matin l’arbuste a dépéri et le prophète est tellement en colère qu’il rêve de se suicider (« Un névrosé avant l’heure ! » pourront dire certains).
      Alors Dieu lui dit : « Tu as pitié du ricin, qui ne t’a coûté aucune peine, qui a grandi en un jour et qui est mort en une nuit, et tu voudrais que je sois sans pitié envers les habitants de Ninive, qui sont au nombre de cent mille, qui ne savent même pas distinguer leur droite de leur gauche et qui sont entourés d’animaux familiers ! »
      Belle leçon de sagesse divine ! Gaspard, comme tout un chacun, ne pouvait qu’en convenir ! « Qui ne savent même pas distinguer leur droite de leur gauche… », oui, ainsi étaient les hommes et derrière leurs bravades, voire leur insolence, il y avait des petits garçons et des petites filles tremblants, Gaspard maintenant le savait, malgré sa souffrance ! Mais c’était aussi quand on arrivait à voir les hommes comme cela, qu’ils étaient capables de tuer…

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Publié dans L'histoire du mois