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Jeudi, 01 Octobre 2009 13:53

SUR SIMENON

      Fernando Pessoa, l’auteur du Livre de l’intranquillité, cet oiseau cible pour psychiatres, déclarait : « Je ne connais pas de meilleure distraction que de me retrouver devant un roman policier, avec un café et une cigarette ! » et il est vrai que le succès du genre ne se dément pas, jamais apparemment autant de polars ne furent écrits… 
      Mais au fait qu’est-ce qui fait vraiment qu’on aime ça ? Serait-ce pour le suspense, l’intrigue, l’atmosphère, le reflet de la société ? Quelqu’un, je ne me rappelle plus qui, a dit un jour : « Je ne comprends pas les énigmes d’Agatha Christie, ni avant qu’elle ne les explique, ni après et pourtant j’éprouve toujours du plaisir à les lire ! » Nous touchons peut-être ici au noeud de l’affaire, car c’est bien de nœud dont il s’agit ! En effet, un crime et en général un délit constituent un problème : qui a fait quoi et pour quelle raison ? C’est tout de suite une petite histoire, avec ce qu’on sait et ce qu’on ne sait pas, avec des mensonges et des conjectures. C’est donc un nœud qu’il faut défaire, en suivant certaines pistes et ce qui nous captive peut-être le plus, c’est que ce travail soit effectué pour nous sous nos yeux, sans qu’on ait à broncher une seule fois, tant il est vrai qu’il est agréable de ne rien faire quand tout s’agite autour de soi ! Jamais à un autre moment nous ne prenons autant conscience de la valeur de notre paix !
      Pour résumer, nous délasse véritablement le fait qu’on prenne un morceau de chaos (le crime le provoquant) pour le remettre en ordre, pour le pacifier, ce qui revient à lui donner un sens et donc de l’espoir ! Le policier, le détective joue alors le rôle d’un petit dieu qui régit son royaume. C’est lui qui dira aux uns : « Allez en paix… et ne péchez plus ! » et aux autres : « Vous, c’est l’enfer qui vous attend ! »
      Par exemple, chez Dashiell Hammett, le héros du Faucon Maltais, Sam Spade est un roc : il sait boire sans être ivre, il fait jeu égal avec les tueurs les plus terribles, il reste sourd aux sirènes de la corruption et surtout il sait tenir ses sens, en ne cédant pas à la femme fatale, même si celle-ci risque la chaise électrique. Ce caractère a fait dire à certains que Hammett n’avait pas de coeur, mais certaines scènes de ses livres, notamment celle de la poursuite à pied dans Papier tue-mouches, si ma mémoire est bonne, sont époustouflantes justement par leur crudité ! Rappelons-nous que Hammett a travaillé pour la célèbre agence de détectives Pinkerton…
      Chez Chandler, Marlowe est plus mou. C’est d’abord un grand rigolo, qui décrit le monde qu’il voit d’une manière laconique, mais hilarante ! C’est aussi un gars qui encaisse les coups, il n’est pas rare de le retrouver ensanglanté, mais là encore le policier décide qui va être condamné ou au contraire qui « va passer au travers » et il faut bien le dire, ici, Marlowe se laisse fléchir par le charme féminin.
      Chez Agatha Christie, les coupables vont certes en prison, mais c’est à peine évoqué, car ce qui passionne le plus la romancière anglaise c’est que les jeunes sortent de la nuit pour retrouver le sentier éclairé. Si Poirot ou miss Marple peuvent par leurs conseils entraîner une liaison qui se concluera par un mariage, tout le monde alors sourit, oubliant le crime, comme on est satisfait de revoir le soleil après l’averse. Cette préoccupation vient directement de la propre expérience de l’auteur, puisque peu de temps après son mariage son mari la trompera, au point qu’elle en sera frappée d’amnésie et qu’elle disparaîtra dans un établissement spécialisé, sans que son entourage ait eu vent de sa trace !
      Chez Gaston Leroux, défendu par la vieille dame précédente auprès de ses compatriotes, Rouletabille est dans la Chambre jaune confronté à des problèmes de temps et de distance, bref il doit résoudre une équation mathématique et il semble un jeune ingénieur de génie, qui n’est pas sans rappeler l’idée de l’architecte primordiale ! Plus tard, le personnage s’épaissira, pour le Parfum de la dame en noir, le mathématicien deviendra plus humain, le dieu plus romantique et il est bien question de vengeance dans le Fantôme de l’Opéra : que l’ordre soit et l’ordre… !
      Chez Maurice Leblanc, on a du mal à prendre au sérieux Arsène Lupin, mais de nouveau Agatha Christie vient à notre secours, puisqu’elle admire le gentleman cambrioleur et elle l’admire pour son énergie. Alors, ouvrons les yeux : Arsène Lupin serait un dieu solaire, qui passerait tous les obstacles, trouvant toujours de nouvelles solutions, à l’image de ses mains pleines de force et symbole de la vie jaillissante, éternellement renouvelée ! 
      Par contre chez Simenon, sur lequel nous allons revenir, la carrure de Maigret interdit quasiment toute manifestation physique, toute violence. L’histoire se situe essentiellement à un niveau psychologique, elle est faite du « temps qui passe » et qui fait son œuvre, la compréhension étant la clé qui ouvre la porte. Maigret est très proche de l’image du grand créateur barbu et couronné d’oiseaux. Il bénit ou recueille dans sa main, tandis que les vrais méchants sont jetés dans l’ombre. Il est le père pacificateur.
      On le comprend à présent, pour qu’un roman policier fasse date, il faut que son auteur ait son monde à lui, il faut que sa blessure soit large (si tant est qu’on puisse seulement connaître le monde par elle !), afin que et l’intrigue et le suspense et l’atmosphère aient tous leur valeur grâce à une réelle cohérence. Autrement dit, n’est pas auteur de polars qui veut ! Et dans la plupart des cas, on a des dysfonctionnements. On a un tueur en série dans un hameau, ou bien le garde champêtre appartient aussi à la DST ! Ce ne sont que deux anomalies parmi d’autres, mais il est rare finalement que le plaisir n’en souffre pas ! Tenez, prenez encore le cas de Usual Suspects ! Apparemment tout y est : un univers particulier, une situation périlleuse, des personnages ambigus. Jusqu’au bout on se demande qui est Keyser Söze, d’autant qu’on élimine un à un tous les suspects, au point que je me suis dit : « Comment le réalisateur va se sortir de là ? » 
      Mais… mais il n’est jamais sorti de là ! Il a triché ! Il a repris un personnage qu’il avait précédemment disculpé ! Et passez muscade ! Vous ne me croyez pas ? Mais quand l’un des bandits meurt tué par derrière alors qu’il ouvre son coffre, il se retourne pour voir qui est Keyser Söze et l’image d’après nous montre l’acteur Kevin Spacey caché par des fûts d’essence, ce qui nous indique que ce n’est donc pas lui, car il ne saurait avoir le don d’ubiquité ! Et pourtant c’est bien lui ! Voilà un film qui aurait fait hurler les artisans du genre que j’ai déjà cités et qui continue d’enchanter un tas d’aveugles ! Si j’en fais mention ici, c’est bien pour montrer combien il est difficile de réunir toutes les qualités nécessaires à un bon policier !
      Cependant, de ce côté-là, on peut dire que Simenon a eu beaucoup de chance, car il a profité d’un matériau nouveau et qui commençait à se répandre, je veux parler des bases de la psychiatrie moderne, presque toute inspirée par la psychanalyse freudienne. Toutes les idées développées par le savant viennois sont là en rang d’oignons, si je peux m’exprimer ainsi (même si Maigret reste attaché à ce qui fait le coeur de l’homme, en se méfiant des universitaires…). Il n’y a même plus besoin de lire le chapitre sept de l’Interprétation des rêves (chapitre réputé fondateur), pour comprendre l’origine des névroses. Simenon ramassait tout ce qu’il lisait dans des revues spécialisées et je suis à peu près sûr que dans toutes les enquêtes de Maigret on retrouve quelque théorie. La psychiatrie était le charbon de Simenon et elle est présentée comme une matière d’école, comme si elle était la vérité. Mais on comprendra mieux avec un exemple…
      Considérons Maigret tend un piège : des femmes sont assassinées dans Paris. Pour une des toutes premières fois sans doute, dans l’histoire de la littérature policière, on a affaire à un tueur en série ! Qui est le coupable ? Voyons… Tout part de la sexualité infantile (bien qu’improuvable !), les tabous de la société la contrarie, sublimation, donc art, mysticisme, etc. Mais que se passe-t-il quand la sublimation se révèle inefficace ? Il reste une pulsion inassouvie (tout cela est très joli en fin de compte, la psychanalyse est une belle construction…), une tension, peut-être insupportable et qui ne s’atténue que dans le meurtre !
      Mais où est la méchanceté du thérapeute lui-même ? Nulle part ! Et verrons-nous aussi que le psychologue est jaloux de son beau-frère ? Ou saurons-nous pourquoi ce psychiatre a tant de mépris pour son patient ? Non, jamais, car nous sommes dans une cathédrale de la pensée, le mal y est vu comme un accident dans les dorures et nous ne nous lassons pas d’admirer l’audace des voûtes et la délicatesse des moulures, mais ce monde de la psychanalyse, qui a fait celui de la psychologie, reste tout de même un monde idéal, intellectuel, hors de la gadoue de la réalité. Et de ce fait, il est favorable à la sensiblerie (narcissisme des psy) ou à l’hypocrisie (ma science donne un sens à la vie !), même s’il s’avère nécessaire et efficace dans la guérison des maladies nerveuses. Enfin, nettoyer le pare-brise ne donne pas forcément la vue au conducteur !
      Mais qu’à cela ne tienne ! Notre suspect dans le livre a subi le parcours du parfait traumatisé : sa mère (qu’on dirait possessive aujourd’hui) l’a écarté de son père, boucher, être simple, mais vu comme bestial par la mère, comme heurtant ses ambitions et sa vanité ou son orgueil. L’éveil à la sexualité de cet enfant trop couvé n’a pu avoir lieu et adulte, s’il devient un brillant architecte, il n’en demeure pas moins impuissant. Alors, certains soirs d’été, au bruit de pas des femmes, il étreint son bas-ventre qu’il ne peut soulager…, à moins qu’il ne commette l’irréparable, en poignardant une promeneuse attardée !
      C’est aussi beau qu’un théorème sur un tableau noir ! On peut refaire la démonstration vingt fois, on trouvera le même résultat ! Tenez, j’en ai la larme à l’œil ! et puisque c’est comme ça, c’est vrai !
      Mais les individus qui ont pris le même départ (ou un qui en approche) sont-ils tous conduits au même destin ? Ah ben, oui, c’est scientifique ! Il n’y en pas un qui au lieu de tuer trouverait la solution en se suicidant, le crime lui étant tellement en horreur ? Est-ce que le caractère des uns et des autres ne persisterait-il pas, dans son unicité ? Et ne continuerait-il pas au fond à être déterminant ? hein ? Peut-être même que de lui dépenderait la guérison et de lui plus que de n’importe quelle thérapie ? La guérison, la véritable, ne serait-elle pas surtout une affaire de volonté, de pureté de coeur ? Et l’envie, la haine et tout ce qui est sombre, ce serait pas des choses qui bloqueraient l’ouverture, la recherche absolue de la solution, du remède ? Est-ce que le mal psychique ne s’accrocherait pas aux appétits, à l’égoïsme ? dans le cas bien entendu où il n’y aurait pas d’altération des organes, car alors… c’est une autre histoire ! 
      Je vous prie de méditer là-dessus ! Un autre monde s’ouvrira à vous, plus large et plus complet que celui de la science ! « Je ne crois pas à l’inconscient ! » disait Sartre et moi je dis que s’il existe, il est sûrement secondaire, contrairement à ce qu’on voudrait nous laisser entendre ici et là… Enfin, revenons à Simenon.
      Donc, il a eu cette chance d’utiliser au mieux ce matériau émergeant à son époque et qui constitue, comme nous l’avons déjà dit, la base de la psychiatrie moderne, mais ce qui m’étonne toujours chez cet écrivain et ce qui finit toujours par m’abattre, c’est l’incroyable désespoir qui se dégage de toutes ses histoires policières ! A chaque fois on touche le fond, on est contraint de boire la lie ! Parfois, il semble que ce soit fini, mais il y a encore un palier et on descend un peu plus bas et c’est encore plus glauque. Les personnages sont ce qu’ils sont, ils ne se relèvent pas, au contraire leur laideur doit apparaître à nu et le plus souvent Maigret ne peut qu’être spectateur de celle-ci.
      Cela vient du radical matérialisme de l’auteur : la vie s’arrête avec la mort et elle est ce qu’elle est ; il n’y a pas de miracles, pas de merveilleux, ni dans la nature, ni donc dans les individus, ce qui produit un effet broyant, inexorable ; mais à ce stade me vient une question : comment aurait fait Simenon s’il n’avait pas gagné d’argent avec ses livres ? Comment aurait-il, avec son état d’esprit, pu supporter la vie s’il n’avait pas eu accès au confort, à l’aisance, au luxe ? Ne serait-il pas devenu un assassin ? N’aurait-il pas eu recours au meurtre ? En tout cas, il se serait révolté et il aurait sans doute fait couler le sang… S’est-il une fois demandé comment faisaient les poètes, qui sont pratiquement sans espérance de faire fortune ? S’est-il une fois demandé où ils puisaient leur force ?

      PS : ce qui est dit ici vous intéresse ? Alors, aidez l’auteur de ces lignes à faire publier son premier livre : La Dorsale du mal (une histoire trépidante qui reprend les idées que vous aimez déjà !), grâce à une souscription (non, ne partez pas, je vous en prie !) qui est expliquée dans les Informations de la rubrique Posters. Vous pourrez un jour avoir en main un bel objet, capable d’irriguer vos méninges, avant de vous faire éclater de rire !