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Dimanche, 01 Novembre 2009 15:08

LA MACHINE INFERNALE

      Sur le tertre France on est inquiet. Chacun dans le camp s’efforce de se préparer, mais les visages sont fermés et les attitudes tendues. C’est que le message était clair : « Dès que les rayons du soleil seront plus pâles et que flottera dans l’air une odeur d’humus, la grande armée apparaîtra, pour tout emporter sur son passage ! »
      Hier encore, des guetteurs avaient aperçu des mouvements à l’horizon et maintenant on savait que ce n’était plus qu’une question d’heures. Comment en était-on arrivé là ? Il aurait bien été difficile d’expliquer exactement le phénomène, mais on pouvait imaginer ceci : au départ quelqu’un avait eu une pensée ou une histoire à raconter et comme on trouvait ça très bon, on voulut l’écrire pour que le plus grand nombre en profitât. Puis, on inventa l’imprimerie et on diffusa d’autant mieux le texte. Mais ceux qui le vendirent s’enrichirent tant qu’ils se crurent les plus importants et que même ceux qui n’avaient pas d’idées se mirent à écrire !
      Avidité et vanité formèrent alors la plus grande armée du monde, la plus efficace, une véritable machine de mort que le camp France à présent pouvait observer : il y avait là les carrés de Y-en-a-marre, ceux de Grassouillet, de la mère Michèle, de Basfond et de tant d’autres ! On réussissait même à voir le livre du mois : Saveur du temps qui passe, de Jean d’Ormesson, (Jean d’O pour les initiés !), aux éditions Héloïse, fille de Jean d’O (si vous pouvez le faire en famille, n’hésitez pas !)

      Cependant, le spectacle était impressionnant ! Tout cette force avançait dans un ordre parfait et produisait un bruit sourd, comme le tonnerre qui roule, encore loin. D’ailleurs les boucliers jetaient des éclairs et la terreur semblait soufflée par ces rangs déterminés. Sur les côtés, toutes sortes d’engins de guerre entraient en action, balançant le plus en avant possible toutes les nouveautés littéraires. C’était inexorable : dès qu’un livre était lancé, un autre suivait ! Tout ce qu’on voulait, c’était envahir le champ de bataille !
      Dans le camp France, on s’était tu, médusé ! C’était trop ! C’était un tel déferlement ! On n’entendait plus que les rares fanions qui claquaient au vent… Cependant, un cheval se mit à hennir et cette nervosité arracha tout le monde à la fascination qu’engendre inévitablement toute monstruosité. Il fallait tout de même y aller et alors cette dernière poignée de braves se rua, au nom de l’intelligence et de la liberté ! 
      Combien de têtes, de membres coupai-je ? Je ne me rappelle plus, mais, couvert de sang et tout entouré de râles, je me retrouvai devant le livre du mois, dont voici la description… Sur la couverture, il y a la photo du célèbre académicien et on le voit, cet homme est persuadé d’être intelligent, d’avoir réussi sa vie, d’avoir donné le meilleur de lui-même et d’être en mesure de nous délivrer sa sagesse !
      Mais il y a pire ! Et ce sont des propos que j’ai entendus de la bouche même du personnage, mais il est encore persuadé qu’il lui serait possible à tout moment d’écrire un livre important (comprenez un livre digne de ce nom !), n’était cette faiblesse chez lui d’aimer à donner son avis sur les gens et les choses aux journalistes qui le sollicitent ; l’isolement étant généralement considéré comme nécessaire au penseur sérieux, à l’écrivain véritablement créateur ! Autrement dit, si Jean d’O n’entre pas dans l’histoire, ce sera par choix, ce sera pour imiter Beaumarchais dont Voltaire disait : « Sa vie l’amuse plus que son œuvre ! »
      Un tel aveuglement m’a permis de comprendre pourquoi la plupart des hommes font le mal : ils se persuadent en effet qu’ils font au contraire le bien et j’admire soudain la sagesse de Dieu, qui a rendu la mort impénétrable, pour que sa créature déjà saisie par la peur ne s’apprête pas à lui raconter des craques ! Mais à part cette ultime borne, rien n’empêche la société et Jean d’O de s’abuser comme sous une douche !
      Cependant, maintenant que vous avez ce savoir, vous comprenez bien que tout ce que veut nous expliquer Jean d’O est à prendre au second degré ! Par exemple, le premier chapitre s’intitule : « Malaise dans la culture » et il faut bien se rendre compte, même si évidemment cela ne se retrouvera pas dans les pages, que l’auteur est justement un élément à l’origine de ce malaise : quelqu’un qui se trompe lui-même ne sert en rien l’évolution, qui, elle, ne retient que ce qui est nécessaire ! Mais l’homme est peut-être un luxe dans l’univers !
      Avant d’aller plus loin, je pourrais dire sur Jean d’O ce que Zola a pu écrire au sujet du procureur qui taraudait Flaubert, savoir : « Je vous donne son nom… afin qu’il passe à la postérité ! », mais j’ai trop peur de choquer et donc regardons l’ouvrage… Au premier chapitre il y a une sorte de préambule, je vous le donne car il vaut le détour : « Depuis les sombres journées du printemps radieux de 1940, les Français s’interrogent sur leur situation et sur leur avenir, sur leur langue qui se délite, sur leur littérature en roue libre, sur leur art, sur leur façon de vivre. Ils ont cessé d’être de bonne humeur. Ils risquent de devenir moins drôles, moins insouciants, moins charmants qu’ils ne l’ont été longtemps aux yeux des étrangers. Les mots déclin et décadence rôdent à l’arrière-plan. A quoi nous est-il encore possible de croire ? Et que nous est-il permis d’espérer ? »
      Je vais tâcher de rester poli, mais l’homme qui a écrit ces lignes mérite bien sa renommée actuelle, ce qui fait, entre autres, qu’il est invité tous les mois à La Grande librairie, cette émission aussi fade que le sourire obséquieux de son présentateur ! Bon sang ! qu’est-ce que c’est bête ! D’abord, c’est Momo qui arrive au marché et à qui on demande : « Alors Momo, comment tu vas c’matin ? 
      _ Momo va bien, parce qu’y a du soleil !
      _ Eh oui ! Momo, il fait beau !
      _ Mais c’est… cou… couvert aussi !
      _ Ah ! non, Momo ! Y peut pas faire beau et y avoir des nuages en même temps !
      _ Si c’est Jean d’O qu’l’a dit ! Jean d’O a dit : « Les journées sombres du printemps radieux… » Alors ?
      _ Dis donc, ton Jean d’O… il est pas un peu…
      _ N’avez pas fini d’embêter mon Momo !
      _ Ah ! pardon ! madame, mais je ne voulais pas…
      _ Allez, Momo, viens avec ta maman… ne restons pas avec ces imbéciles !
      _ Ces imbéciles ! hi ! hi ! »
      Mais cela est un détail ! On nous dit que les Français s’interrogent sur leur avenir, sur leur situation, mais n’est-ce pas là un élément permanent de la condition de l’homme ! Pourquoi cette inquiétude est-elle plus remarquable après 1940 plutôt que pendant la menace de la peste ? On nous dit encore que ce questionnement englobe aussi l’art, la littérature, mais Montaigne se plaignait déjà du nombre des mauvais livres et Boileau des mauvais poètes ! N’est-ce pas là un sujet d’irritation pout tout bon artiste, quelle que soit sa nationalité ou son époque ? On continue en soutenant que notre peuple est d’un naturel gai et que notre réputation européenne nous dépeint comme charmants ! Mais est-ce l’avis des victimes des guerres napoléoniennes ou de la Commune ? Par là-dessus, on nous cite les mots de déclin et de décadence comme ceux de nouveaux virus et voici ce qu’en disait déjà Baudelaire à son époque : « Littérature de décadence ! Paroles vides que nous entendons souvent tomber de la bouche de ces sphinx sans énigmes… »
      Un sphinx sans énigmes ! voilà peut-être la meilleure description de Jean d’O ! Comment peut-on être aussi à côté de la réalité ! avoir une vision aussi niaise ! Cela me fait penser à ces écrits édifiants sur la religion, mais qui ne sont destinés qu’à ceux qui collaborent déjà au rayonnement de la paroisse ! Pourtant, Jean d’O est un adulte, c’est tout de même quelqu’un qui a vu au moins une fois de la folie dans le métro ! Il sait qu’un taureau en rut a l’air terrible ! Non ?
      En fait, le tableau décrit ici a toujours existé, mais sa dimension n’a cessé de croître à mesure que nous aussi nous devenions plus nombreux et c’est sans doute seulement pour cela que les questions qu’il pose nous paraissent d’autant plus importantes aujourd’hui ! Mais, sans réfléchir davantage, une solution me vient à l’esprit : si on veut par exemple être rassuré sur l’avenir de notre pensée et de notre littérature, mais pourquoi les hommes ne commenceraient-ils pas par s’interroger sur eux-mêmes, par se demander des comptes, au lieu de fumer de la tête à la poursuite de quelque théorie ? Et vous savez quoi ? Je ne pense pas que ce soit possible sans la peur de Dieu !
      Jugez-en-vous-même ! Si on ne craint pas Celui qu’on croit capable de lire parfaitement au plus profond de nous-mêmes, qu’est-ce qui peut nous maintenir absolument droit ? L’éthique ? Le respect que l’on se doit ? Mais comme personne n’a accès à notre coeur, rien n’y empêche une cuisine, des accomodements, et c’est bien connu, c’est l’amour, c’est notre désir de plaire, c’est la peur de décevoir celui ou celle qu’on aime qui nous permet vraiment de nous dépasser !
      Sans cela, nous sommes des baratineurs et il est bien plus facile de trouver à nos problèmes des raisons compliquées plutôt que d’avouer notre mensonge, notre imposture ou notre vanité ! Et c’est ce que fait Jean d’O dans son premier chapitre en nous parlant de la crise du roman ! Essayez déjà de comprendre la crise financière !
      Toujours est-il que si notre auteur voulait vraiment aider la littérature, il devrait, comme tant d’autres qui lui ressemblent, reconnaître non qu’il peut écrire un bon livre, mais qu’il est somme toute un artiste médiocre et qu’il a surtout voulu profiter de la notoriété ! Alors, il serait porteur d’espoir, alors on se dirait que la vérité n’est pas morte ! Alors la machine infernale perdrait un de ses soldats !
      Si vous avez encore des doutes, je vous renvoie aux Illusions perdues de Balzac : un poète de province arrive à Paris et se retrouve devant un choix : ou il reste intègre et une vie laborieuse sous la mansarde lui est réservée, ou il profite immédiatement des plaisirs de la capitale, en écrivant pour les uns contre les autres, en se prostituant en somme !
      Mais, comme je l’ai dit, on fera tout plutôt que de revenir dans le bon chemin, plutôt que de reconnaître la vérité ! A commencer par demander qui c’est celle-là ! Mais, tenez, prenez l’exemple de la psychologie : elle explique tous les comportements à partir de l’histoire de chacun, mais il suffit d’érafler l’orgueil de n’importe quel psychologue, pour voir la bête en lui se dresser, bavante et prête à vous détruire. Et cela après toutes les psychothérapies et toutes les analyses que vous voulez ! Eh ! mais c’est tellement difficile de changer ne serait-ce que son goût pour le pouvoir, car la position du savant n’est pas celle du serviteur ! Et c’est cela la vérité et non pas la cathédrale édifiée par les théories freudiennes ! C’est cela le tuf ou la petite lumière rouge parmi les piliers du vaste édifice ! C’est aussi simple que cela et pourtant les hommes sont capables de tuer ou de mentir toute leur vie pour y échapper ! Voilà Jean d’O !

      PS : n’oubliez pas la souscription (le texte dans les Informations de Posters est de nouveau lisible) ! Plus vous vous y prendrez tôt et plus la préparation du livre pourra être avancée ! Mais peut-être êtes-vous aussi lent que les Spartiates à vous décider ? Les Athéniens commençaient souvent à repousser l’envahisseur sans eux ! C’était une question d’oiseaux volant à droite ou non ou d’entrailles plus ou moins appétissantes… Pour éviter cela, le début du livre est mis en ligne dès ce mois-ci, dans l’histoire du mois. C’est la porte ouverte à l’aventure !