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Dimanche, 01 Novembre 2009 13:54
SUR HUYSMANS
Dans Le Portrait de Dorian Gray, d’Oscar Wilde, qui est somme toute une œuvre classique, puisqu’on y retrouve l’histoire de Pygmalion, on parle d’un livre et d’un livre quasiment maléfique, presque détestable, aux effets pervers, car il est jugé capable d’enlever à l’individu toute raison de s’intéresser à la vie de la société et au sort de l’humanité ! Ce livre empoisonné, délétère, finit l’éducation de Dorian en brisant les dernières règles morales qui l’encombraient et en lui ouvrant tous les horizons où ses vices pourront s’épanouir, et si l’ouvrage n’est pas nommé, il s’agit néanmoins de A Rebours, de Huysmans.
Toutefois, celui-ci à cette occasion n’est pas lu, ni interprété entièrement : Wilde en reste à l’aspect qui le fascine et l’aveugle, celui qui montre le personnage principal des Esseintes se séparant du monde, pour s’entourer du luxe qui chaque jour doit ravir tous ses sens, mais nous allons voir que cette expérience d’un esthétisme radical n’est décrite que pour mieux montrer qu’elle ne conduit qu’à une impasse, qu’à une impossibilité !
Cependant, parlons d’abord de Huysmans et resituons l’œuvre ! Né en 1848 à Paris, dans une famille d’origine hollandaise, Huysmans est un écrivain qui sort de l’ordinaire en utilisant un vocabulaire qui n’appartient qu’à lui.
Durant des années, je me suis plongé dans les encyclopédies anciennes et j’ai fait une large moisson de mots que j’aimais bien, ce qui fait qu’en matière de lexique je ne suis pas le premier venu et pourtant je n’ai jamais pu repérer de quel filon étaient issus les termes de Huysmans, et je vous défie de me trouver l’ouvrage qui les répertorie !
Ce ne sont pas des néologismes ou des inventions gratuites ; la plupart du temps on reconnaît la racine du mot et on ne peut donc mettre en doute son authenticité, mais il est juste dévié, il prend une forme qu’on ne lui connaissait pas : par exemple, il devient un adjectif, alors que tous les usages ne l’indiquent que comme un nom et cet imprévu ou cette science procure au style de Huysmans un caractère unique, identifiable entre tous : la plume ici est précise, nerveuse, quasiment métallique, sévère, mâle, contrôlée, impérieuse.
Quelques exemples parmi d’autres : « …les gris fer se renfrognent… ; …les gens qui hussardent… ; …un auteur larveux… ; …une langue splendidement orfévrie… ; …cette vie poignait des Esseintes… ; …ce fleur phéniqué… ; …une époque d’indignes muflements… ; …la figure était décimée par l’âge… ; …en la mitrant d’un diadème… ; …une élancée de forêt vierge, criblée de singes… »
Huysmans devient écrivain dans un mouvement qui prend sa source dans l’œuvre de Flaubert et qui sera surtout défini et conduit par Zola et qui s’appellera le naturalisme, en réaction aux excès du romantisme, qui lui-même s’est formé pour échapper à la rigidité du classicisme ! En fait, nous essayons de mettre les idées dans des bocaux, pour leur donner un nom et les ranger, ce qui est bien normal si nous voulons nous comprendre et nous diriger, mais les limites que nous fixons aux courants de la pensée sont au fond artificielles, car les esprits, outre qu’ils évoluent dans une vie, ne sont pas évidemment constitués d’une seule facette et ce que nous pouvons au mieux faire, c’est enregistrer un point de vue quand il domine et qu’il est donc près de disparaître, puisque trop envahissant !
A ceux qui ne sont pas convaincus, je rappellerai les exemples suivants : Chateaubriand et Delacroix persuadés d’atteindre au sommet de leur œuvre la perfection classique ; Zola finalement plus débridé et fantasque que Stendhal ou que George Sand (Germinal, c’est Notre-Dame de Paris sous terre !) ; et comment classer Villon perdu au milieu des siècles ?
D’autre part, a priori, aucun mouvement littéraire n’est mauvais en soi ; c’est sa dictature qui irrite et qui fait réagir et si le romantisme remet justement l’individu au centre de la création, puisque c’est tout de même les goûts et la fantaisie de l’artiste qui fondent essentiellement l’œuvre, on peut comprendre combien peuvent se révéler inadmissibles l’avis et le travail de celui qui se laisse guider totalement par son orgueil et son bon vouloir ! Ainsi Zola s’élève contre la manière que montrent par exemple Barbey d’Aurevilly ou Hugo pour exercer le métier de critique. Leurs textes ne sont que les reflets de leurs ressentiments ou de leur adoration (on dirait de leurs humeurs pour les critiques d’aujourd’hui !) et ne possèdent aucun argument, d’après l’auteur de La Bête humaine, qui voudrait une critique moins vindicative, plus structurée et qui se justifie par un raisonnement. Il est vrai que pour bien faire voir comment Barbey aboie plus qu’il n’écrit, Zola l’imite en criant lui aussi dans sa direction : « Bourgeois ! Bourgeois ! »
Cependant, le manifeste du naturalisme, qui se trouve dans la préface de Thérèse Raquin, révèle moins les divagations du romantisme que la passion qui animait Zola lui-même ! Il se serait servi du texte d’un médecin, en y remplaçant seulement ce mot par celui d’écrivain, de sorte que tout le credo d’un scientifique, qui dit qu’on doit s’en tenir à l’observation et ne rien avancer sans preuves, fût aussi celui de l’artiste ; comme si justement art et science ne s’opposaient pas ! comme s’ils n’avaient pas chacun d’eux quelque chose de différent à apporter !
Un tel amalgame ne peut venir que d’un esprit surchauffé et d’ailleurs Zola ne reconnaîtra jamais même à un génie comme Chateaubriand la seule beauté du style ! C’est de la mauvaise foi ou je ne m’y connais pas ! Pourtant, c’est encore cet enthousiasme excessif qui fait que Zola reste sympathique, en le conduisant par exemple à prendre la défense de Dreyfus ! Je dis : reste, car je ne vois pas pourquoi aujourd’hui je me mettrais à lire ses gros volumes, alors que je sais parfaitement qu’ils se terminent mal ! En quoi peut m’intéresser le récit d’une lente catastrophe, quand chaque jour je dois me ramasser pour trouver assez de force pour continuer ? Le seul ouvrage de Zola (de l’homme qui n’a pas su comprendre son ami Cézanne !) que je pourrais encore relire, c’est Au Bonheur des dames, c’est le seul qui porte une note d’espoir et donc de joie !
Cependant, est-ce que le naturalisme (ou le réalisme) cerne mieux que le romantisme la nature, le réel ? Le représentant le plus pur du naturalisme est sans doute Maupassant et il était en colère contre Le Pêcheur d’Islande, de Loti : « Quoi ! disait-il, on nous parle des amours sublimes de Gaud et de Yann, tandis que ces gens habitent des villages pleins de crottes, des chaumières obscures, avec leurs bêtes, dont ils ne dépassent que très peu la sauvagerie ! » Pourtant, quand on lit Le Cheval d’orgueil, paru dans le courant du siècle suivant, on ne peut qu’être sidéré par la sophistication des moeurs des paysans bigoudens ! De même, dans le film Danse avec les loups, l’Amérique redécouvre la vie tranquille et noble des Indiens et c’est l’homme blanc, l’homme soi-disant civilisé qui est montré comme un cochon, prêt à tout pour satisfaire ses appétits ! D’ailleurs, ce point de vue appartient à un mouvement général : plus nous étudions les populations appelées premières, plus nous nous rendons compte combien à côté de conditons de vie rudimentaires leurs coutumes pouvaient être complexes et pleines de sens !
Aussi, le réalisme foudroyant de Maupassant ne décrit pas mieux la réalité que le romantisme quand il est aussi soigneux que celui de Loti et on peut même dire que la science seule est incapable de donner une idée juste des civilisations passées ; son travail fût-il le plus complet possible ! A toutes les données les plus techniques et les plus objectives du monde, il manquera toujours la flamme de l’imagination, celle que peut saisir et employer l’art et donc l’invention, le roman historiques ; car l’homme n’est pas analysable au moyen de la seule raison : depuis la nuit des temps il est enveloppé par un esprit diffus, qui le mène sans qu’il connaisse le but et que certains nomment trop rapidement sa folie !
Toutefois, le naturalisme va s’attacher à parler des choses laides, comme les vices ou les crimes, pour être bien sûr qu’il se détache du romantisme et qu’il se rapproche du quotidien. Cela donne des livres qui à force de partis pris en deviennent désopilants, comme La Terre de Zola ! Si un paysan a le courage de commencer cet ouvrage, qu’il le fasse légèrement gris, afin qu’il ne prenne le texte qu’au second degré et jamais au sérieux, sinon la haine finira par gagner son coeur de se voir ainsi, aussi mal traité ! Mais si les mouvements de pensée ne sont pas plus lucides les uns que les autres, à quoi servent-ils ? Mais c’est parce qu’ils balancent celui qui est déjà en place qu’ils sont nécessaires, c’est par leur réaction qu’on tend vers un juste milieu et apparemment, puisqu’elle rejette l’idée unique, l’humanité est à la recherche d’un équilibre, qu’elle n’atteindrait pas à un moment particulier, mais qu’elle trouve dans une alternance ; la destruction étant aussi utile que la construction !
Mais revenons à Huysmans. Ses premiers livres (Les Sœurs Vatard (1879), A Vau-l’eau (1882)…) sont en plein dans le courant naturaliste, en alliant précision et septicisme ; mais en 1884, il fait paraître A Rebours, ce qui lui vaut, comme il le dit lui-même dans une des préfaces à l’ouvrage, d’être convoqué par Zola, qui le sermonne vertement, qui lui affirme qu’il s’est fourvoyé et qui l’enjoint de se reprendre ! En effet, le personnage de l’histoire, des Esseintes, se renferme chez lui, s’entoure de tout le luxe qu’il désire, de tout ce qui peut flatter ses sens, comme pour vivre dans une radicale autarcie, tant matérielle que spirituelle ; ce qui naturellement le fait apparaître ainsi qu’un profond individualiste, avec des relents de René, de Werther et de bien d’autres héros, qui se tiennent seuls face à l’immensité de la création !
Mais Huysmans s’est-il vraiment égaré ? N’a-t-il pas plutôt, comme il a tenté de l’expliquer à Zola, cherché à pousser jusqu’au bout une des branches du réalisme ? Si on ne s’en tient qu’aux choses, si on ne voit dans le comportement des individus qu’une suite de stimuli produisant des réponses, n’épouse-t-on pas un certain matérialisme ? Et pourquoi alors ce matérialisme devrait-il s’accompagner d’une lutte sociale ? Pourquoi n’aboutirait-il pas à une simple jouissance des biens, si on est assez riche ?
Car on peut faire le raisonnement suivant : pour le combat que je mène, il y en a dix que je ne mène pas… et qui sont tout aussi importants ! Et puis, on l’a vu plus haut, l’équilibre n’est pas trouvé par un état particulier, mais par réaction et on n’arrive finalement jamais à un progrès durable, certain, net ! Mon investissement dans une lutte ne correspond-il pas aussi à une forme d’inquiétude (« L’action est peut-être un énervement » Rimbaud) ? Si, bien sûr et alors dans ce cas, je ne suis pas forcément sur la bonne voie pour trouver la paix ! Car Zola, agitateur, mourra d’une façon étrange ! Car Flaubert, plus il vieillira et plus il sera tourmenté et malheureux ; plus il sera sensible aux mensonges des uns et des autres et plus il rêvera de révéler le scandale, déjà écrasé par l’ampleur de la tâche, déjà tout près de sa rupture d’anévrisme ; au contraire de son amie George Sand devenue un foyer de paix pour les siens et par rayonnement pour le monde ! Et que dire du destin de Maupassant !
Mais de même que le matérialisme de Zola n’est supportable qu’en rapport avec une lutte sociale, la jouissance solitaire de des Esseintes ne doit-elle pas elle aussi s’adjoindre un but, une cause, pour contenir cette angoisse sourde, logée au fond des cœurs et qui risque de la submerger ? Si, aussi, et c’est ce que montre A Rebours : dans sa contemplation un peu vide et à force de solliciter ses nerfs, des Esseintes est rattrapé par l’anxiété et souffre de névrose. Son mal n’est que le reflet de celui de Huysmans à cette époque, qui ne pourra plus par exemple supporter sans grimaces de voir tordre du linge mouillé, mais alors quel est le remède ? Huysmans n’a pas la vision naïve de Zola en ce qui concerne le progrès social (« Le progrès perfectionne la douleur à proportion qu’il raffine la volupté » Baudelaire), il parle aussi de la bêtise native des femmes quand il songe à la vie de ménage… et dans sa bouche ce n’est pas vraiment de la misogynie ; c’est surtout un être à la pensée élevée et qui se voit difficilement captivé par des discussions sur le voisinage ou sur le prix du pain … Cependant, c’est sur ce terrain que va pouvoir prendre racine une véritable foi et ses ouvrages En Route (1895) et La Cathédrale (1898) fêtent bientôt le message chrétien !
Cette conversion n’est pas une bouée de sauvetage, c’est l’aboutissement d’une expérience et d’une réflexion. Mais aujourd’hui nous ne serions même pas en mesure de peser ce choix, tant nous préférons nous endormir, bien couverts par nos faux-semblants !
PS : en ce qui concerne la souscription, que puis-je ajouter pour convaincre les indécis, voire les indifférents (je rappelle que le début du livre est mis en ligne dès ce mois-ci !) ? Rien de plus… ou peut-être que Contact a été aménagé pour laisser passer des messages même anonymes ! Alors, si vous avez quelque chose à dire…, bande de veinards et de veinardes !
Toutefois, celui-ci à cette occasion n’est pas lu, ni interprété entièrement : Wilde en reste à l’aspect qui le fascine et l’aveugle, celui qui montre le personnage principal des Esseintes se séparant du monde, pour s’entourer du luxe qui chaque jour doit ravir tous ses sens, mais nous allons voir que cette expérience d’un esthétisme radical n’est décrite que pour mieux montrer qu’elle ne conduit qu’à une impasse, qu’à une impossibilité !
Cependant, parlons d’abord de Huysmans et resituons l’œuvre ! Né en 1848 à Paris, dans une famille d’origine hollandaise, Huysmans est un écrivain qui sort de l’ordinaire en utilisant un vocabulaire qui n’appartient qu’à lui.
Durant des années, je me suis plongé dans les encyclopédies anciennes et j’ai fait une large moisson de mots que j’aimais bien, ce qui fait qu’en matière de lexique je ne suis pas le premier venu et pourtant je n’ai jamais pu repérer de quel filon étaient issus les termes de Huysmans, et je vous défie de me trouver l’ouvrage qui les répertorie !
Ce ne sont pas des néologismes ou des inventions gratuites ; la plupart du temps on reconnaît la racine du mot et on ne peut donc mettre en doute son authenticité, mais il est juste dévié, il prend une forme qu’on ne lui connaissait pas : par exemple, il devient un adjectif, alors que tous les usages ne l’indiquent que comme un nom et cet imprévu ou cette science procure au style de Huysmans un caractère unique, identifiable entre tous : la plume ici est précise, nerveuse, quasiment métallique, sévère, mâle, contrôlée, impérieuse.
Quelques exemples parmi d’autres : « …les gris fer se renfrognent… ; …les gens qui hussardent… ; …un auteur larveux… ; …une langue splendidement orfévrie… ; …cette vie poignait des Esseintes… ; …ce fleur phéniqué… ; …une époque d’indignes muflements… ; …la figure était décimée par l’âge… ; …en la mitrant d’un diadème… ; …une élancée de forêt vierge, criblée de singes… »
Huysmans devient écrivain dans un mouvement qui prend sa source dans l’œuvre de Flaubert et qui sera surtout défini et conduit par Zola et qui s’appellera le naturalisme, en réaction aux excès du romantisme, qui lui-même s’est formé pour échapper à la rigidité du classicisme ! En fait, nous essayons de mettre les idées dans des bocaux, pour leur donner un nom et les ranger, ce qui est bien normal si nous voulons nous comprendre et nous diriger, mais les limites que nous fixons aux courants de la pensée sont au fond artificielles, car les esprits, outre qu’ils évoluent dans une vie, ne sont pas évidemment constitués d’une seule facette et ce que nous pouvons au mieux faire, c’est enregistrer un point de vue quand il domine et qu’il est donc près de disparaître, puisque trop envahissant !
A ceux qui ne sont pas convaincus, je rappellerai les exemples suivants : Chateaubriand et Delacroix persuadés d’atteindre au sommet de leur œuvre la perfection classique ; Zola finalement plus débridé et fantasque que Stendhal ou que George Sand (Germinal, c’est Notre-Dame de Paris sous terre !) ; et comment classer Villon perdu au milieu des siècles ?
D’autre part, a priori, aucun mouvement littéraire n’est mauvais en soi ; c’est sa dictature qui irrite et qui fait réagir et si le romantisme remet justement l’individu au centre de la création, puisque c’est tout de même les goûts et la fantaisie de l’artiste qui fondent essentiellement l’œuvre, on peut comprendre combien peuvent se révéler inadmissibles l’avis et le travail de celui qui se laisse guider totalement par son orgueil et son bon vouloir ! Ainsi Zola s’élève contre la manière que montrent par exemple Barbey d’Aurevilly ou Hugo pour exercer le métier de critique. Leurs textes ne sont que les reflets de leurs ressentiments ou de leur adoration (on dirait de leurs humeurs pour les critiques d’aujourd’hui !) et ne possèdent aucun argument, d’après l’auteur de La Bête humaine, qui voudrait une critique moins vindicative, plus structurée et qui se justifie par un raisonnement. Il est vrai que pour bien faire voir comment Barbey aboie plus qu’il n’écrit, Zola l’imite en criant lui aussi dans sa direction : « Bourgeois ! Bourgeois ! »
Cependant, le manifeste du naturalisme, qui se trouve dans la préface de Thérèse Raquin, révèle moins les divagations du romantisme que la passion qui animait Zola lui-même ! Il se serait servi du texte d’un médecin, en y remplaçant seulement ce mot par celui d’écrivain, de sorte que tout le credo d’un scientifique, qui dit qu’on doit s’en tenir à l’observation et ne rien avancer sans preuves, fût aussi celui de l’artiste ; comme si justement art et science ne s’opposaient pas ! comme s’ils n’avaient pas chacun d’eux quelque chose de différent à apporter !
Un tel amalgame ne peut venir que d’un esprit surchauffé et d’ailleurs Zola ne reconnaîtra jamais même à un génie comme Chateaubriand la seule beauté du style ! C’est de la mauvaise foi ou je ne m’y connais pas ! Pourtant, c’est encore cet enthousiasme excessif qui fait que Zola reste sympathique, en le conduisant par exemple à prendre la défense de Dreyfus ! Je dis : reste, car je ne vois pas pourquoi aujourd’hui je me mettrais à lire ses gros volumes, alors que je sais parfaitement qu’ils se terminent mal ! En quoi peut m’intéresser le récit d’une lente catastrophe, quand chaque jour je dois me ramasser pour trouver assez de force pour continuer ? Le seul ouvrage de Zola (de l’homme qui n’a pas su comprendre son ami Cézanne !) que je pourrais encore relire, c’est Au Bonheur des dames, c’est le seul qui porte une note d’espoir et donc de joie !
Cependant, est-ce que le naturalisme (ou le réalisme) cerne mieux que le romantisme la nature, le réel ? Le représentant le plus pur du naturalisme est sans doute Maupassant et il était en colère contre Le Pêcheur d’Islande, de Loti : « Quoi ! disait-il, on nous parle des amours sublimes de Gaud et de Yann, tandis que ces gens habitent des villages pleins de crottes, des chaumières obscures, avec leurs bêtes, dont ils ne dépassent que très peu la sauvagerie ! » Pourtant, quand on lit Le Cheval d’orgueil, paru dans le courant du siècle suivant, on ne peut qu’être sidéré par la sophistication des moeurs des paysans bigoudens ! De même, dans le film Danse avec les loups, l’Amérique redécouvre la vie tranquille et noble des Indiens et c’est l’homme blanc, l’homme soi-disant civilisé qui est montré comme un cochon, prêt à tout pour satisfaire ses appétits ! D’ailleurs, ce point de vue appartient à un mouvement général : plus nous étudions les populations appelées premières, plus nous nous rendons compte combien à côté de conditons de vie rudimentaires leurs coutumes pouvaient être complexes et pleines de sens !
Aussi, le réalisme foudroyant de Maupassant ne décrit pas mieux la réalité que le romantisme quand il est aussi soigneux que celui de Loti et on peut même dire que la science seule est incapable de donner une idée juste des civilisations passées ; son travail fût-il le plus complet possible ! A toutes les données les plus techniques et les plus objectives du monde, il manquera toujours la flamme de l’imagination, celle que peut saisir et employer l’art et donc l’invention, le roman historiques ; car l’homme n’est pas analysable au moyen de la seule raison : depuis la nuit des temps il est enveloppé par un esprit diffus, qui le mène sans qu’il connaisse le but et que certains nomment trop rapidement sa folie !
Toutefois, le naturalisme va s’attacher à parler des choses laides, comme les vices ou les crimes, pour être bien sûr qu’il se détache du romantisme et qu’il se rapproche du quotidien. Cela donne des livres qui à force de partis pris en deviennent désopilants, comme La Terre de Zola ! Si un paysan a le courage de commencer cet ouvrage, qu’il le fasse légèrement gris, afin qu’il ne prenne le texte qu’au second degré et jamais au sérieux, sinon la haine finira par gagner son coeur de se voir ainsi, aussi mal traité ! Mais si les mouvements de pensée ne sont pas plus lucides les uns que les autres, à quoi servent-ils ? Mais c’est parce qu’ils balancent celui qui est déjà en place qu’ils sont nécessaires, c’est par leur réaction qu’on tend vers un juste milieu et apparemment, puisqu’elle rejette l’idée unique, l’humanité est à la recherche d’un équilibre, qu’elle n’atteindrait pas à un moment particulier, mais qu’elle trouve dans une alternance ; la destruction étant aussi utile que la construction !
Mais revenons à Huysmans. Ses premiers livres (Les Sœurs Vatard (1879), A Vau-l’eau (1882)…) sont en plein dans le courant naturaliste, en alliant précision et septicisme ; mais en 1884, il fait paraître A Rebours, ce qui lui vaut, comme il le dit lui-même dans une des préfaces à l’ouvrage, d’être convoqué par Zola, qui le sermonne vertement, qui lui affirme qu’il s’est fourvoyé et qui l’enjoint de se reprendre ! En effet, le personnage de l’histoire, des Esseintes, se renferme chez lui, s’entoure de tout le luxe qu’il désire, de tout ce qui peut flatter ses sens, comme pour vivre dans une radicale autarcie, tant matérielle que spirituelle ; ce qui naturellement le fait apparaître ainsi qu’un profond individualiste, avec des relents de René, de Werther et de bien d’autres héros, qui se tiennent seuls face à l’immensité de la création !
Mais Huysmans s’est-il vraiment égaré ? N’a-t-il pas plutôt, comme il a tenté de l’expliquer à Zola, cherché à pousser jusqu’au bout une des branches du réalisme ? Si on ne s’en tient qu’aux choses, si on ne voit dans le comportement des individus qu’une suite de stimuli produisant des réponses, n’épouse-t-on pas un certain matérialisme ? Et pourquoi alors ce matérialisme devrait-il s’accompagner d’une lutte sociale ? Pourquoi n’aboutirait-il pas à une simple jouissance des biens, si on est assez riche ?
Car on peut faire le raisonnement suivant : pour le combat que je mène, il y en a dix que je ne mène pas… et qui sont tout aussi importants ! Et puis, on l’a vu plus haut, l’équilibre n’est pas trouvé par un état particulier, mais par réaction et on n’arrive finalement jamais à un progrès durable, certain, net ! Mon investissement dans une lutte ne correspond-il pas aussi à une forme d’inquiétude (« L’action est peut-être un énervement » Rimbaud) ? Si, bien sûr et alors dans ce cas, je ne suis pas forcément sur la bonne voie pour trouver la paix ! Car Zola, agitateur, mourra d’une façon étrange ! Car Flaubert, plus il vieillira et plus il sera tourmenté et malheureux ; plus il sera sensible aux mensonges des uns et des autres et plus il rêvera de révéler le scandale, déjà écrasé par l’ampleur de la tâche, déjà tout près de sa rupture d’anévrisme ; au contraire de son amie George Sand devenue un foyer de paix pour les siens et par rayonnement pour le monde ! Et que dire du destin de Maupassant !
Mais de même que le matérialisme de Zola n’est supportable qu’en rapport avec une lutte sociale, la jouissance solitaire de des Esseintes ne doit-elle pas elle aussi s’adjoindre un but, une cause, pour contenir cette angoisse sourde, logée au fond des cœurs et qui risque de la submerger ? Si, aussi, et c’est ce que montre A Rebours : dans sa contemplation un peu vide et à force de solliciter ses nerfs, des Esseintes est rattrapé par l’anxiété et souffre de névrose. Son mal n’est que le reflet de celui de Huysmans à cette époque, qui ne pourra plus par exemple supporter sans grimaces de voir tordre du linge mouillé, mais alors quel est le remède ? Huysmans n’a pas la vision naïve de Zola en ce qui concerne le progrès social (« Le progrès perfectionne la douleur à proportion qu’il raffine la volupté » Baudelaire), il parle aussi de la bêtise native des femmes quand il songe à la vie de ménage… et dans sa bouche ce n’est pas vraiment de la misogynie ; c’est surtout un être à la pensée élevée et qui se voit difficilement captivé par des discussions sur le voisinage ou sur le prix du pain … Cependant, c’est sur ce terrain que va pouvoir prendre racine une véritable foi et ses ouvrages En Route (1895) et La Cathédrale (1898) fêtent bientôt le message chrétien !
Cette conversion n’est pas une bouée de sauvetage, c’est l’aboutissement d’une expérience et d’une réflexion. Mais aujourd’hui nous ne serions même pas en mesure de peser ce choix, tant nous préférons nous endormir, bien couverts par nos faux-semblants !
PS : en ce qui concerne la souscription, que puis-je ajouter pour convaincre les indécis, voire les indifférents (je rappelle que le début du livre est mis en ligne dès ce mois-ci !) ? Rien de plus… ou peut-être que Contact a été aménagé pour laisser passer des messages même anonymes ! Alors, si vous avez quelque chose à dire…, bande de veinards et de veinardes !
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