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Cartonnerie (Livre du mois)
Pour un monde plus beau. »
L'histoire du mois
Cogne sans émoi ! »
Le point de vue du mois
Mais c’est l’avenir certes ! »
COUTE QUE COUTE
Voilà trois jours que je tourne en rond dans cette neige ! Je ne pense pas que je vais m’en sortir… Non, pas cette fois… Il ne me reste que quatre allumettes… Et puis je suis fatigué !
C’est la faute à ce caribou, je l’ai pisté trop longtemps… Pourtant, quand je fis feu avec ma Lincoln 77, le coup roula d’une cime enneigée à une autre, comme un cri de victoire, et en effet j’avais bien touché la bête… Mais pas assez et elle m’entraîna toujours plus loin… A la fin, une voix me murmurait : « Mais reviens, reviens sur tes pas, sinon tu n’auras plus la force de le faire ! »
Pourquoi ai-je continué ? Oh ! ça n’a plus d’importance maintenant… Mais là, sous les sapins, à l’abri du vent, je peux encore me donner un délai… Après… après je connais la musique : je m’endormirai, je ne sentirai plus mes membres et je me figerai, avant que les loups ne s’arrachent ma carcasse !
Alors, voyons voir… qu’est-ce que j’ai encore dans ma besace ? un peu de lard, bien ! un fond de thé… Eh ! si j’arrive à chauffer de l’eau, je serai au paradis ! Hi ! hi ! Et ça, c’est… Bon sang ! j’ai emporté le livre du mois ! L’Enigme du retour, de Dany Laferrière, prix Médicis, chez Grassouillet !

De la poésie ! Il y a bien longtemps que je n’y pense plus… et c’est bien dommage, car je suis poète à l’origine. Mais laissez-moi vous raconter brièvement mon histoire, ça nous permettra de mieux comprendre certaines choses au sujet de la poésie.
Alors voilà, je suis né le 7 décembre 1899 dans le bourg de Brienne. Ma mère fagotait quand elle souffrit de mon arrivée… Mon père, qui était charron, cuvait encore son vin derrière quelque talus… Plus tard, pour soulager la famille, je fus vendu à des bohémiens, qui me donnèrent mon nom de scène : Amirez, car pendant des années je servis de cible à un lanceur de couteau borgne. Depuis, je ne transpire plus, ayant asséché à jamais mes réserves…
Un paquet de neige vient de tomber sur mon feu, sans l’étouffer complètement cependant… Cette situation, qui me place si près de la fin, devrait vous faire comprendre pourquoi j’ai bien du mal à me montrer sérieux… La mort relativise tellement nos ambitions… et en fait, la seule chose qui est vraie, dans ce qui précède, c’est que j’ai toujours aimé raconter des histoires, en suivant ma fantaisie, en explorant mon imaginaire, ce qui fait l’essence même de la poésie !
Le poète écoute la note de tout son être, il s’abîme, il se confie en quelque sorte dans le plus profond de la nature, il voyage, il rêve et emporté par sa vision, il en est même transfiguré ; il se hisse dans un ciel supérieur, éthéré, il est comme à un rendez-vous avec des forces invisibles et c’est cela qui agace le plus certains scientifiques !
Car le poète est sûr de ce qu’il dit sans devoir donner des preuves ! Chacun de ses propos a reçu le label de son expérience unique, ce qui atteste leur qualité ! On retrouve un peu le même phénomène dans l’intuition féminine et qui fait l’adage : « Ce que femme veut, Dieu le veut ! »
Pour les hommes qui ne s’appuient que sur la logique, qui veulent à tout prix qu’il y ait une raison à tout, l’attitude du poète est inacceptable ! « Il n’y a rien de rassis dans la poésie ! » s’écriait déjà énervé Platon. Le scientifique est jaloux de la liberté du poète et c’est tant pis pour lui, car si Caïn veut tuer son frère, c’est d’abord parce qu’il est rempli d’orgueil !
Ce que sait le poète, c’est que la beauté du monde est non seulement infinie, mais que de cette infinité même elle est aussi gratuite et qu’elle est donc hors du champ de la relation de cause à effet. Avec la poésie, il est possible d’entrer de plain-pied dans la générosité sans limites de Dieu et dans le mystère de son amour et de son existence ; car très vite la compassion et le pardon apparaissent par là comme le fond de l’existence même !
Dieu ou la création n’est pas seulement utile, mais l’un ou l’autre est également jeu ! Et c’est encore un beau pied de nez à tous les savants du monde ! En fait, ce qui est insupportable à la science, c’est qu’elle ne soit pas tout !
Si le poète est si attentif à ses sentiments et s’il paraît ainsi viscéralement narcissique, c’est parce que de cette contemplation naît la musique du poème, le chant ! C’est le suc, le nectar, le miel, l’élixir qui vient de la recherche du poète, de cet état si particulier que l’on nomme parfois l’inspiration.
Le poète est son propre instrument de musique, c’est toute sa personne qui vibre et qui produit un air, et c’est pourquoi il n’y a pas plus amoureux de son art que le poète, car dans son cas il n’y a pas de média !
C’est pourquoi aussi le vers et la rime sont si importants en poésie, car ils sont des éléments de résonance, ils tintent dans l’esprit du poète et guident sa sonorité, même si le procédé ne peut sembler qu’une servitude, ce qui permet au mauvais poète de faire illusion. Mais d’une manière générale tous ceux qui jugent la rime et le vers artificiels ne connaissent pas et n’aiment pas ordinairement la poésie.
On peut toutefois avoir une bonne poésie sans vers, ni rimes, complètement libre : il suffit que le poème ait une véritable musique, qu’il possède quelque homogénéité, qu’il porte le caractère de son créateur ! Mais, là encore, force est de constater que la plupart du temps les poèmes complètement libres ne sont en fait que des poèmes en vers et en rimes mal construits, mal découpés ; mais seul l’œil averti d’un vrai poète est capable de remarquer cela !
La conquête de sa liberté est essentielle à l’homme, mais la poésie en est devenue le ramassis de tout ce que la terre compte de vaniteux ! Et c’est une catastrophe ! Et c’est un tsunami de fainéants !
Cependant, qu’avons-nous ici, dans le livre du mois ? A la première page, je lis :
Je m’arrête en chemin pour déjeuner.
Des œufs au bacon, du pain grillé et un café brûlant.
M’assois près de la fenêtre.
Piquant soleil qui me réchauffe la joue droite.
Coup d’œil distrait sur le journal.
Image sanglante d’un accident de la route.
Je regarde la serveuse circuler
Entre les tables.
Après cette lecture, je sens monter en moi une vive colère, car je repense au temps où les artistes travaillaient ! Certains d’entre eux manquaient de génie, mais au moins ils faisaient des efforts, ils méritaient leur pain ! Ils ne croyaient pas que leur vie était intéressante sans peine, ils ne s’admiraient pas, car le vrai poète ne s’admire pas ; ce qu’il admire, c’est la beauté qui se révèle par lui, c’est l’esprit qui le traverse qu’il salue ! Au moins auparavant on ne trouvait pas ses hémorroïdes passionnantes !
Allez, je prends un crayon et j’imite, là sous vos yeux, le farceur, le clown qui a écrit les lignes précédentes ! Voyons… je suis devant mon bureau et il suffit que je pense que vous êtes des sortes de sujets et que vous guettez de moi, qui suis le roi, le moindre mot, la moindre impression ! Pour cela bien entendu, je vis depuis très longtemps dans les salons, je caresse tous ceux qui peuvent m’être utiles et à force de m’enivrer de bons mots, j’ai fini par croire que j’étais réellement un poète et que j’avais vraiment du talent ! Attention, un, deux, trois :
Il est cinq heures
A part
Sur la table
Et il pleut
Comme dans ces pays d’Asie
Tiens une mouette
Espionne
Avec une mouche sur la joue droite, droite ou gauche ?
Je ne sais plus…
Voyez comme c’est facile ! Essayez et vous verrez qu’il n’y a entre vous et l’auteur du mois, Dany Laferrière, aucune différence, si ce n’est que vous devez tout de même avoir la tête sur les épaules ! Mais à quoi bon s’insurger ou combattre ! Ce livre n’a-t-il pas reçu le prix Médicis ? Allez, c’est trop lourd, trop grand, autant se laisser aller ! Dans quelques heures, j’aurai disparu sous ce manteau blanc… et ce sera un silence ! Un silence qui paradoxalement sonnera la fin de mes douleurs !
Mais… mais pourquoi ne pas utiliser toute ma haine pour me relever ! Et si ma haine est si grande, c’est que ma conception de la vérité est haute, vive ! Sans doute suis-je encore jeune, mais je ne vais pas non plus me vieillir avant l’âge ! J’ai déjà ma sagesse ! Allez, au premier village, je trouverai du soutien, je leur raconterai combien il faut se méfier et ne pas hésiter à vomir sur cette littérature faisandée !
Oui, oui, il faut que coûte que coûte je continue à avancer, à crier ; sinon la fausseté, la médiocrité vont ensevelir le monde, comme certaines avalanches font disparaître les toits fumants ! O Dieu, donnez-moi la force ! Il fait si froid et c’est si désert autour ! Un pas après l’autre, en serrant les dents, en regardant quelques étoiles, persévérer ! Ne pas s’endormir ! Et songer aussi au véritable don ! Tenez, je vais vous donner un poème de mon cru, du temps où le chant de mon âme m’occupait tout entier, avant que je ne me résolve à expliquer les choses, puisqu’on ne comprend pas la beauté quand elle est nue !
Laissez-vous bercer, goûtez, c’est tout or ! tout diamant ! toute espérance ! Le livre du mois, qui devrait plutôt s’appeler L’Enigme de l’édition, traite d’abord du départ, alors voilà un poème sur le même sujet, musique maestro !
Appareillage
Je fuis les feux du port :
De ces yeux de Circé
Qui souillaient mes transports,
J’en avais plus qu’assez !
Mais, sur la nuit mouvante
Et d’après le passé,
Je crains les épouvantes
Dont je suis menacé !
Oh ! ne sois pas amer !
Sous ta rotondité
Entends flatter la mer,
A ta fécondité !
Vous voyez, il faut un liant, pour qu’il y ait une impulsion, une résonance, un envol ! La poésie est la plus belle chance offerte à l’homme pour qu’il se libère, qu’il aille voir ailleurs et qu’il se donne de l’air ; d’où l’esprit insaisissable du poète et que certains voudraient voir capricieux ! Pourtant, il n’y a rien de maladif là-dedans, car c’est ce qu’a toujours fait l’homme, par sa soif de découvertes, par ses voyages et avec la caisse à outils de la science ! Hélas ! la poésie de Laferrière est une poésie de notaire ! « Balayez ! » comme disait Hugo.
PS : à propos de la souscription, je vais encore simplifier les choses : je ne vous demanderai qu’une promesse d’achat ! Par le point Contact du site, vous m’envoyez un petit mail, avec votre propre adresse mail ou pas, disant : « Jean ou Sophie ou Cougar 3 souhaite acquérir un ou plusieurs exemplaires de La Dorsale du mal… »
Ce procédé restera valable tant que la moitié du livre ne sera pas en ligne : ainsi vous aurez le temps de juger et de désirer… et de mon côté j’irai chez l’imprimeur avec mes deux derniers sacs de pistoles ! Puis, quand La Dorsale du mal sera prêt, brillera sous les projecteurs, aura lieu l’échange : il fera nuit et au bout d’un terrain vague, deux appels de phares feront le signal. Alors, sous une pluie légère, nous marcherons l’un vers l’autre : vous avec les dix euros dans une mallette ; moi, avec le livre dans un sachet blanc. Tout se passera bien !