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Mardi, 01 Décembre 2009 13:55

SUR RILKE

      Généralement, au sujet de Rilke, il est fait deux critiques et la première dit que cet auteur est maniéré, précieux, au point que son écriture serait artificielle et donc dépourvue d’un véritable intérêt. Pour celui qui a écrit dans les Lettres à un jeune poète : « Surtout, monsieur Kappus, n’écrivez pas, si écrire n’est pas pour vous une question de vie ou de mort ! », c’est un coup dur ! Pourtant, ce jugement est relayé notamment par Hemingway dans les Vertes collines de l’Afrique et on comprend bien comment l’esprit de Rilke, qui semble à l’abri d’une serre, ait pu agacer les façons ô combien pratiques de l’auteur du Vieil homme et la mer. D’ailleurs, ce dernier récit traite du thème essentiel de l’agnostique Hemingway, celui de la force et des affrontements qu’elle entraîne avec la nature et les hommes ; et nous sommes bien là aux antipodes de la solitude recluse, du cheminement intérieur du poète autrichien ! 
      Il est vrai aussi que, en ce qui me concerne, je n’ai jamais vraiment aimé les Elégies de Duino, pour la simple raison qu’elles échappent à ma compréhension et que je n’ai jamais considéré ce qui est abscons comme une preuve de qualité. D’autre part, il est tout de même facile de sentir que Rilke « fait du style », il ne se laisse pas aller, il « n’entre pas dans l’eau simplement », mais il s’écoute, il a très à coeur de produire une belle œuvre ; il est comme un chef d’orchestre qui reconnaît les passages les plus voluptueux, ceux qui vont avoir le plus d’effet sur le public. On peut s’en rendre compte par exemple dans la première lettre adressée à monsieur Kappus… Apparemment Rilke commence directement, puis le propos devient un peu touffu au milieu, mais c’est vers la fin qu’on prend subitement conscience que tout cela était extrêmement travaillé ; on lit : « Que pourrais-je ajouter ? L’accent me semble mis sur tout ce qui importe. Au fond, je n’ai tenu qu’à vous conseiller de croître selon votre loi, gravement, sereinement. Etc. »
      On dirait un organiste qui se détache de son clavier, pour mieux voir ses touches et se rappeler les morceaux qu’il a exécutés ! Evidemment, chaque écrivain a sa musique, son rythme et celui de Rilke est sans doute naturellement ample, mais parfois le poète veut tellement le retrouver que c’est au détriment du sens de ce qu’il dit et je me rappelle une lettre parlant de Cézanne et adressée à sa femme absolument creuse ; elle ne voulait rien dire, mais la musique était là, laissant l’impression d’une tentative ratée pour atteindre les sommets, pour voler bien haut ! Et l’origine de la préciosité de Rilke devient peut-être claire à ce stade : c’est cette soif de retrouver à tout prix le plaisir de « planer », de dispenser la pensée d’un mouvement large, presque comme si Rilke pouvait sans contrainte orienter les masses nuageuses, qui font comme chacun sait la pluie et le beau temps ! 
      Le deuxième reproche à l’encontre de l’auteur des Vergers semble tellement grave que dans l’édition Grassouillet des Lettres à un jeune poète, l’éditeur lui-même prend la défense de Rilke et qu’il explique son attitude dans une deuxième partie. Mais de quoi s’agit-il ? Eh bien, l’œuvre serait essentiellement guidée par la peur, la peur des autres et du monde ! Tout ce que Rilke imagine de mieux pour conduire l’homme : son isolement, sa réflexion patiente et toute sa méfiance à l’égard de ce qu’on pourrait appeler le bruit incessant des sociétés, tout cela ne proviendrait que du sentiment de terreur qu’inspire autrui et du plus profond désir de rester en sécurité !
      Est-ce vraiment faux ? A première vue, cet aspect rejoindrait assez bien cette soif de plénitude qui fait languir le poète, car qui dit paix, dit encore ordre, et c’est bien là l’un des grands soucis des névrosés et des neurasthéniques, que de vouloir que rien ne vienne troubler leur quotidien, au risque de blesser leurs nerfs ! 
      Par ailleurs, considérez ce qui est soutenu dans les Lettres à un jeune poète et ce qui se retrouve dans la correspondance de Rilke avec Lou Andréas-Salomé : il y a un abîme entre les deux ! Tout le monde connaît la sagesse magnifique qui se dégage des Lettres à Kappus, comment l’individu est conduit à évoluer en s’observant humblement, avec patience, à l’instar des arbres dont la croissance a des époques douloureuses. Qui n’a pas un jour senti le souffle à la fois tranquille et immense de ces pages et n’en a pas été transfiguré, je ne pense pas le mot trop fort ! 
      Celui qui est agité, qui trouve la vie absurde peut à tout moment reprendre cette lecture et retrouver bientôt la joie de simplement respirer ! Grâce à l’auteur, on ressent de nouveau sa dignité, son importance et la tristesse qui nous désolait est étrangement devenue constructrice ! 
      Pourtant, au même moment où il écrivait ces lignes, Rilke en écrivait d’autres à son amie Lou Andréas-Salomé et celles-ci ne trahissaient que l’effroi, l’ennui et le désespoir ! Le poète se plaint d’abord de maux physiques : il a des tremblements, des douleurs articulaires, des migraines. Comme tout hypocondriaque qui se respecte, il s’imagine en proie à des maladies terribles, qui se développent dans son corps d’une façon lancinante, menant jusqu’au bout leur oeuvre de mort ! Car ces maux sont surtout d’origine nerveuse et ils sont produits par l’anxiété dont est victime le poète.
      En effet, curieusement, Rilke a bien du mal à obtenir la paix et il demande à son amie, qui est aussi disciple de Freud, s’il ne devrait pas mieux suivre une analyse ou tout du moins une thérapie ! Il dit même que s’il voyait un psychiatre, celui-ci ne manquerait pas d’annoter sa vie en rouge, comme on corrige une mauvaise copie. Rilke est tout près de reconnaître qu’il vit de travers, lui qui aime tant à dispenser son savoir sur comment s’épanouir et atteindre la sérénité ! 
      Il faut avouer qu’il y a là de l’eau pour le moulin des détracteurs de Rilke, de ceux qui pensent qu’il n’était qu’un « trouillard » et on peut se demander si finalement tout ce qu’il raconte dans ses livres n’est pas de l’esbroufe ! l’auteur se trompant lui-même ! 
      Cependant, ce qu’il faut d’abord dire, c’est qu’à cause de son ignorance Rilke avait des illusions sur la science psychologique et s’il avait consulté, il se serait rapidement rendu compte, non sans un certain désappointement, qu’il en connaissait plus sur la vie que tous les psy réunis ! Pourquoi ? Mais parce que c’est en premier la sensibilité qui permet de recueillir des informations et la sensibilité d’un véritable poète sera toujours plus fine que celle d’un psychologue ! 
      Comme je l’ai déjà fait remarquer sur ce site, Baudelaire est infiniment plus lucide que Freud, qui veut que l’art soit d’origine maladive, quand il dit : « Le scientifique et le poète sont deux ambitieux qui se haïssent d’une haine instinctive ! » Le plus clairvoyant est toujours celui qui sait qu’il assouvit ses passions !
      Et puis, en ce qui me concerne et je parle par expérience, pour avoir fréquenté de nombreux psy, soit par besoin de soins, soit par amitié, je considère que la psychanalyse peut justement servir d’écran de fumée, pour se cacher des vérités bien plus crues et bien plus dérangeantes que n’importe quel complexe ! Je songe à des mots comme orgueil, jalousie, soif de pouvoir…, mais ce n’est pas le moment pour traiter à fond un tel sujet…, je le fais d’ailleurs par petites touches et régulièrement dans ces chroniques.
      En fait, le grand mérite de la psychologie est de constituer aujourd’hui une oreille, une écoute pour tous ceux qui ont des problèmes et elle ne devrait pas avoir de honte de n’être que cela, en étant aussi utile ! 
      Mais venons-en à cette autre question : comment peut-il exister un tel décalage entre ce que dit dans ses livres un véritable écrivain et ce qu’il vit au quotidien ? C’est lorsqu’il écrit que l’écrivain se réalise, qu’il croit suffisamment en lui pour exprimer entièrement ce qu’il voit. Ce qu’il écrit est donc ce qu’il y a de plus vrai ou de plus réel en lui. L’écrivain ne tend pas vers un idéal (à part celui de bien écrire !), il explique simplement ce qu’il ressent, en étant même scrupuleux, et il ne fabrique pas des idées impossibles pour lui, mais valables pour les autres ! Ce n’est pas un homme politique, comme nous allons le voir à la fin de cet article…
      Mais sitôt qu’il cesse d’écrire, l’écrivain se retrouve face à un monde qui lui est étranger et qui fait tellement pression sur lui, qu’il est inévitablement conduit au doute. Il n’est pas rare même qu’à la fin d’une journée l’écrivain, en songeant à son travail et en considérant les événements de la société, se demande s’il n’a pas rêvé ou s’il n’est pas fou, car enfin il ne trouve rien dans ce qu’on lui montre qui ait un écho avec ses réflexions ! Et cela est d’autant plus vrai et vertigineux pour un écrivain mystique comme Rilke : quel rapport entre les tribulations d’un marché financier et un homme qui débute son texte en disant : « Le beau n’est que le commencement du terrible ! » ? 
      Si on ajoute à cette pression d’un monde étranger, l’indifférence que peut rencontrer une œuvre auprès des éditeurs et du public, on comprend que le doute puisse se transformer en une véritable fragilisation, avec son cortège de maux, tels que l’angoisse, la dépression, les rhumatismes ou l’alcoolisme, pour ne citer qu’eux. Or, Rilke n’arrivera jamais à vivre de sa plume et il survivra principalement grâce à la générosité de certains amis (aujourd’hui, des éditeurs font même paraître ses listes de commissions !). 
      Mais au fait que dit Rilke de la société ? On lit dans les Lettres à un jeune poète : « Des solutions faciles, les hommes choisissent toujours les plus faciles » ou « Le jour où l’on voit que les soucis des grandes personnes sont misérables, leurs métiers refroidis et sans rapport avec la vie… » ou encore « Dans tout ce qui répond à du réel on est plus proche de l’art que dans ces métiers ne reposant sur rien de la vie, métiers dits artistiques, qui, tout en singeant l’art, le nient et l’offensent. Il en va ainsi du journalisme, presque de toute la critique, des trois quarts de ce qu’on appelle ou voudrait appeler la littérature… »
      Ce n’est pas gentil tout ça ! On comprend que la société veuille se défendre et c’est pourquoi elle attaque à son tour et qu’elle dit que Rilke est paralysé par la peur. Ainsi, elle justifie ses actes et surtout elle échappe à la remise en question que voudraient lui faire subir, non seulement Rilke, mais les religions en général et presque tout l’art ! 
      Mais qui a raison au fond ? N’est-ce pas un échange de coups entre adversaires, chacun ayant son point de vue ? Tout à l’heure, j’ai dit que c’est la sensibilité qui permet d’abord de saisir le réel et que la sensibilité artistique est unique ! Voyons, par exemple, ce que me fait voir la mienne ces jours-ci (début novembre !) : cinq marins disparaissent en mer, sans pouvoir dire ouf et happés par une force inexorable, mais l’enquête se heurte au secret-défense !
      Par contre, un escroc, nommé Charles Pasqua, est condamné par la justice à un an de prison ferme et ne voulant pas « sombrer » seul, il demande la levée du secret-défense ! Lui emboitent le pas Bayrou et tout le parti socialiste, dans l’espoir sans doute de voir tomber des têtes ! Quelle conclusion puis-je tirer de cela, sinon que les hommes politiques se moquent éperdument de leurs concitoyens, à moins que leur nombril ne soit concerné ?
      Villepin sort du tribunal et déclare : « Je tends la main à Nicolas Sarkosy pour que je serve la France à la place qui est la mienne ! » Ai-je bien entendu ? « A la place qui est la mienne ! » Mais quel est l’amour de serviteurs qui ne servent qu’à condition qu’ils occcupent les meilleures places, celles qui leur apportent tous les privilèges et les avantages qu’un homme peut désirer dans sa vie ? Comme ces petites phrases livrent la véritable personnalité et Villepin et ses partisans prennent ni plus ni moins la France pour une catin ! Pouah !
      La moindre des choses qu’on pouvait attendre du nouveau président, c’était qu’il ne retombât pas dans les travers de son prédécesseur, à savoir qu’avec l’argent il serait clair et franc ! Mais patatras ! on apprend que le sommet méditerranéen, qui a surtout été une opération de prestige, a coûté des milliers d’euros et qu’on continue donc à endetter le pays ! Et Sarkosy va encore parler à la population de « devoirs », de « mérite », de « travail » ! Pouah ! 
      Et que dire de Chirac, qui pour son plus grand bonheur trouve une nouvelle occasion d’occuper le devant de la scène, avec la parution de son livre ! « Faire de chaque pas un but » est la maxime de la couverture et effectivement l’ancien président se déclare absolument prêt à répondre à la juge qui le convoque… Il nous fait presque la leçon en se montrant le plus docile, le plus honnête des citoyens ! Mais c’est le même homme qui, quand la question des emplois fictifs était encore brûlante et que la justice le réclamait à cor et à cri, est allé jusqu’à changer la constitution pour éviter toutes poursuites ! Et depuis, il a laissé tous ses collaborateurs payer pour lui, mais des journalistes nous assurent qu’on ne peut pas ne pas le trouver sympathique et savez-vous pourquoi on peut parler ainsi ? Mais parce que le confort dans lequel baigne tout ce monde rend, non pas indulgent, mais laxiste ! 
      Chirac mérite de rester dans l’histoire comme l’allégorie de l’hypocrisie ! Pouah ! 
      Maintenant, je vous pose la question : « Avec une telle vision, vais-je plaire à un grand éditeur et avoir un succès populaire ? » Non, évidemment non et je vais même formuler la règle suivante : Plus un écrivain est créateur (c’est-à-dire plus sa sensibilité est fine !) et plus il est étranger au monde qui l’entoure, car celui-ci, comme nous venons de le voir, est surtout guidé par la satisfaction de ses appétits ! Dans le cas de personnalités comme Nothomb ou d’Ormesson, quand il y a pour ainsi dire osmose entre le soi-disant écrivain et sa société, on peut dire qu’il n’y a pas chez l’individu de véritable création !
      Alors Rilke « trouillard » ? Mais l’extraverti n’est pas plus courageux que l’introverti, car s’il est à l’aise dans la vie, c’est parce qu’elle est le théâtre de son égoïsme ! 

      PS : au sujet de la souscription, je vais encore vous faciliter la tâche : tout ce que je vous demande, c’est une promesse d’achat ! En utilisant le Contact du site, qui je le rappelle ne vous demande rien de particulier, vous m’envoyez un petit mail disant par exemple : « Jacques de Nancy est d’accord pour acheter un exemplaire de la Dorsale du mal… » Et voilà, ce n’est pas plus compliqué que ça ! Je m’occupe du reste, c’est-à-dire de faire imprimer le livre et sitôt qu’il est prêt, on fait l’échange !