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Lundi, 01 Février 2010 15:11

PORTRAIT D’UN BALAI-BROSSE

      La plupart d’entre vous connaissent Patrick Rambaud, car il publie régulièrement et pour promouvoir ses livres il emprunte toujours le même parcours ; un peu comme ces ivrognes qui savent exactement quand et où ils seront les mieux accueillis ! Je fais cette référence car la première impression qui se dégage du personnage, c’est quelque chose de vieux ! Les cheveux gras et peut-être parsemés de pellicules rejoignent quasiment à la pointe de la raie la barbe foisonnante et déjà cassante. Des lunettes achèvent de donner au visage l’aspect de celui d’un professeur, mais du temps de Topaze et de la pension Muche ; quand les élèves portaient des sarraus et que les classes sentaient le bois ciré !
      Tout cela a l’air de dire : « Vous ne voyez pas que je suis un pauvre homme âgé et inoffensif ! Tenez ! je ne vois rien sans mes lunettes ! Et mes articulations… elles me font bien souffrir, allez ! Alors, pourquoi se mettre en colère ? Ne sommes-nous pas, vous et moi et avant tout, des frères humains ? N’avons-nous pas chacun nos misères ? Essayons, si vous le voulez bien et pour l’intérêt général, essayons d’abord de devenir des amis ! »
      Ce message n’est pas innocent et il est destiné à protéger Rambaud au quotidien, il lui évite efficacement toutes sortes d’agression et c’est pourquoi on est d’autant plus surpris quand on comprend que sous cette surface il y a quelqu’un qui ne cesse d’envoyer des piques, de faire la satire de ceci et de cela, de mordre ici et là ! Est-ce une curiosité de la nature ? le résultat d’une stratégie de l’évolution ? Apparaître comme un vieillard pleurnichard ne met-il pas en confiance la proie, pour mieux la frapper ? Ou bien est-ce une forme de lâcheté ? C’est ce que nous allons essayer de débrouiller en étudiant le livre du mois : Troisième chronique du règne de Nicolas premier, de Patrick Rambaud, chez Grassouillet.

      En fait, un élément sur la personnalité réelle de Rambaud nous est donné dès la couverture du livre, puisque sous le nom de l’auteur il est précisé que ce dernier fait partie de l’académie Goncourt. Nous avons déjà vu le mois précédent que le lauréat du Goncourt de cette année était tout sauf un écrivain, ce qui nous amène à penser que les gens chargés de décerner ce prix sont des incompétents, pour ne pas dire des fumistes ; mais ce qui nous intéresse ici c’est le besoin de donner ce détail, car un trublion respectueux ou amoureux des titres, c’est a priori un paradoxe !
      Mais peut-être que ce même trublion se prend au sérieux, se croit important et alors le bouffon se met aussi du côté du roi, il veut être de sa cour et Rambaud somme toute déclare appartenir au même monde que ceux dont il se moque ! Ainsi, il doit s’attendre à être traité d’égal à égal par ses adversaires, mais son air douloureux affirme que non et c’est bien là une forme de lâcheté, car c’est une manière de donner des coups sans en recevoir !
      Si Rambaud s’était tenu à l’écart, on aurait pu le croire en proie à des souffrances réelles et à son sujet on ne parlerait pas d’affectation ; on aurait affaire par exemple à un Scarron perclus de rhumatismes, mais ce n’est pas le cas !
      A ce stade, nous savons donc que Rambaud est lâche et qu’il a pourtant une grande opinion de lui-même, et la suite ne va pas nous contredire ; mais ouvrons le livre ! Il y a des dédicaces, trois au total, et qui sont censées placer l’auteur en bonne compagnie. Voici donc les amis ou les collègues dont Rambaud se réclame : Tieu Hong (que je connais pas, mais qui doit être chinois et considéré comme l’ancêtre de tous les satiristes… Cependant, que Rambaud commencerait ici à sentir son pédant que ça ne m’étonnerait pas !) ; Vélasquez (qualifié pour l’occasion de roi des peintres ! ce qui au fond n’a aucun sens… et dont Rambaud dit qu’il était sans complaisance pour ses modèles de la Cour d’Espagne… Comprenez que Rambaud lui-même se montrera impavide, ce qui est impossible comme nous l’avons déjà expliqué !) ; et l’Arétin (ce rapprochement m’étonne moins que le précédent, vu que l’écrivain italien était aussi un arriviste sans scrupules ; mais Rambaud, lui, le voit comme détaché de tout puisqu’il affirme que l’autre est mort de rire… Quand on se trompe sur soi, on n’est pas loin de prêter à ceux qu’on prend en exemple des vertus qu’ils n’ont pas !)
      A la page suivante vient une épigraphe, signée Victor Hugo qui écrit à propos de Napoléon le petit (Napoléon III) : « Ceux qui ont peur, la nuit, chantent, lui, il remue. Il fait rage, il touche à tout, il court après les projets ; ne pouvant créer, il décrète. »
      A travers cette lecture, il faut donc associer Sarkosy à Napoléon III et… Rambaud à Victor Hugo ! Mais pas à n’importe quel Victor Hugo, nullement à celui qui donne le vertige avec ses monstres et ses édifices médiévaux, mais au pamphlétaire terrible et sans doute encore au journaliste rassis des Choses vues !
      Voilà, avant le texte lui-même se dresse un Rambaud se croyant au niveau des nues, là où se forment les orages, mais que nous savons en définitive ratatiné dans son corps sous le poids de la peur ! Un esprit, partagé entre deux pôles si différents, peut-il s’avérer vraiment drôle ? Rien n’est moins sûr ! Mais, enfin, entamons le premier chapitre… qui est précédé de la liste des événements qu’il contient et que le lecteur va découvrir. C’était une pratique courante dans les anciens romans comme le Gil Blas de Lesage ou Le Roman comique de Scarron et c’est destiné à donner de l’entrain à la lecture, à produire un rythme qui fait qu’on est impatient de connaître la suite ! C’est une promesse de verve, de jubilation, de feu d’artifice, mais qu’en est-il exactement ? 
      Voici le quatrième paragraphe : « Nicolas premier était un homme sans vision. Dans la société marchande qu’il aimait tant, il figurait une marchandise, vendait sans relâche son énergie, ses réussites imaginaires, des exploits que les gazetiers complices ou complaisants relayaient dans l’opinion, orchestraient, fortifiaient, disaient et redisaient afin que cela rentrât profond dans les cervelles. »
      Vous trouvez ça drôle, vous ? Vous trouvez ça enlevé, mordant, acide, rageur ? Moi, je trouve ça plutôt sinistre ! On dirait un reportage sur la montée d’Hitler ou sur l’organisation des fourmis : « Elles arrivent en un flux ininterrompu, cernent leur proie, la piquent et quand celle-ci succombe, elles l’entraînent dans le réseau de leur galerie, toujours plus bas ! » On dirait une tragédie d’Arte !
      Juste après nous trouvons la phrase : « Ce fut donc en magnifiant son action à l’étranger que s’estompèrent les effets domestiques d’une mauvaise finance… » Mettons la phrase à l’endroit : « En magnifiant son action à l’étranger, les effets d’une mauvaise finance s’estompèrent… » C’est à la limite de la compréhensibilité… Ne conseille-t-on pas en grammaire que le sujet de la phrase soit aussi celui du gérondif détaché ? C’est un détail ? Eh ! eh ! mais c’est aussi avec des détails qu’on éclaircit une enquête (« Letellier, vous n’imaginez pas le nombre d’affaires qui ont été résolues par des corvées de chiottes, comme vous dites ! » Peur sur la ville !) 
      En fait, tout le livre est au même rythme que celui du paragraphe précédent, cela ressemble à une litanie sinistre, on dirait que Rambaud est au sommet d’une tour, en compagnie des corbeaux, et je vous propose que grâce à ses termes on reconstruise le monde tel qu’il le voit. Ainsi, nous devrions mieux comprendre ce ton si sombre !
      Rapidement, nous repérons les expressions suivantes : « Les ouvriers et les modestes plus faciles à berner…, Notre précieux Leader considérait ses courtisans comme les légumes de son potager, bien alignés, silencieux, disponibles…, Notre irascible Souverain n’avait point d’estime pour son entourage…, il avait construit son pouvoir comme une machine, contrôlant tout, déléguant fort peu…, etc. »
      Rien qu’à cette petite liste on a l’impression que Rambaud est face à quelque chose d’impitoyable, qui écrase tout sur son passage et contre lequel apparemment il serait vain de lutter, d’où la tristesse de l’auteur et il est vrai qu’il nous déclare au dos du livre ceci : « La Première chronique fut scintillante et burlesque, quand la cour s’installa. La Deuxième à la fois grave et ridicule, qui vit paraître la comtesse Bruni. La Troisième, que vous tenez en main, est plus sombre parce qu’elle présente un Souverain remodelé en Tarzan dans un pays devenu dépressif et répressif. »
      Mais qu’est-ce que laisse sous-entendre ce propos sinon que la satire est riche et percutante quand la situation est elle-même favorable à la drôlerie par sa nouveauté par exemple ! Ce qui veut aussi dire que la satire doit s’éteindre et être pauvre quand les conditions sont chargées de gravité ! Mais… mais alors où est le talent ? « Quel mérite d’aimer ceux qui nous aiment ? » disait le Christ ! Si l’affaire est de se moquer quand tout prête à rire, elle est à la portée de tous et ne demande aucun don particulier ! N’est-ce pas la force, le génie de Chaplin de parodier Hitler, parce que justement sa monstruosité rend stérile le premier venu ?
      Ne serait-il pas plus juste, en fin de compte, de considérer qu’au fil de ses chroniques Rambaud (et non Rambo !) ne devienne davantage lui-même ; c’est-à-dire cet être balançant entre sa peur et son amour des distinctions, cet être qui en guise « d’œil du tigre » n’a qu’un regard bigleux et suppliant et qui n’a sûrement pas assez de révolte dans le sang pour faire un bon satiriste !
      Bref, voilà un balai-brosse qui aurait dû depuis longtemps être remis à sa place ! Mais comment pourrait-on sentir ce qu’il se passe aujourd’hui pour s’en moquer cruellement ? Comment un vrai pamphlétaire traiterait ce que nous avons sous les yeux ? Voyons… il pourrait dire que Sarkosy va tellement vite qu’il en est un peu fou et qu’il sourit même aux obsèques de son ami Seguin, pendant qu’à côté son premier ministre, lui, pleure à chaudes larmes ! 
      Il pourrait encore dire que le conseil des ministres est comme une classe, l’Elysée comme une cour d’école et qu’il y en a sûrement qui tremblent, parce qu’ils ont oublié leur devoir, ou d’autres qui sont amoureux de leur professeur et qui lui font des yeux de Chimène !
      Mais laissons aller la chanson :
                     « Nicolas et Carla s’aiment sur le chaos du monde 
                     Martine Aubry ahane sur ses vœux
                     Marine Le Pen goûte enfin au pouvoir et semble perdre son herpès 
                     La résistance de Peillon a failli faire étouffer Royale 
                     DSK dort comme un coffre-fort
                     Le communisme, une solution d’avenir
                     La crise est finie : on est parvenu à rassurer les riches
                     L’Université française n’est plus l’antichambre de l’ANPE
                     Giscard réussit à entrer au paradis
                     Le monde enchanté d’Elise Lucet
                     Au vingt et unième siècle, le réflexe sportif est un coup de génie
                     L’Amérique est forte parce que foncièrement egoïste
                     Le fantôme de Rembrandt botte le cul de Soulages
                     Nothomb publie un livre chaque année
                     Sur la grippe A, pour la première fois des médecins s’excusent (on attend toujours la femme!)
                     Soit tu aimes la planète, soit tu la quittes
                     Ces stars qui nous avouent leur discrétion
                     La mafia littéraire lance le souvenir Camus
                     Une greffe de cerveau possible pour madame Badinter
                     La baleine d’une prostituée crève un œil du président japonais
                     Les pauvres américains jaloux des pauvres haïtiens
                     Noah nous informe que New York est plus revigorante que Paris
                     Morandini arrive à se prendre au sérieux
                     Et PPDA et Bouvard vivent toujours ! »

      PS : si les textes présentés sur ce site ont pour vous un quelconque intérêt, n’hésitez pas à m’écrire, je vous répondrai sûrement !