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Lundi, 01 Février 2010 13:27

LA DORSALE DU MAL

V

      On avait longuement préparé Gary, on avait nettoyé son corps, avant de l’enduire d’une sorte d’huile et de lui poser des électrodes. Puis, on l’avait fait glisser dans l’Ubicom, où il attendait maintenant. Cependant, ce n’était pas la première fois que Gary se retrouvait dans la machine, car d’abord on avait voulu isoler les trois stimulations principales, celles qui se rapportaient à la mère, au père et au frère. On avait demandé à Gary de penser à eux et une carte d’imagerie cérébrale s’était établie, avec ses intensités différentes. Désormais, on était à même d’exciter de nouveau d’une manière appropriée des zones précises, de sorte que le souvenir ne concernât qu’une seule personne et dans le cas de Gary, évidemment, on avait décidé de commencer par celle qui tenait le premier rôle : la mère.
      Dans la lumière tamisée de son caisson, Gary patientait quand un voyant s’alluma près de sa tête. On l’avait peu à peu habitué au fonctionnement de l’Ubicom et il savait que dans le cas présent on voulait lui parler. C’était le docteur Ross : 
      _ Monsieur Doll ?
      _ Oui.
      _ Il se peut que les premiers souvenirs concernant votre mère soient figurés… ou symboliques. Je veux dire qu’ils pourront vous apparaître comme un film de science-fiction ou comme une fable… Il en est ainsi tant que les affects sont forts… Les choses dans leur simplicité ne viendront que plus tard, quand le cerveau est plus froid… Vous me comprenez ?
      _ Très bien, docteur Ross.
      _ Attention, jusqu’à présent nous n’avons fait que de recueillir des informations, en vous laissant libre de penser à votre manière… Maintenant, nous allons provoquer le souvenir et pour cela nous devons agir sur certains parties… Il est possible que vous éprouviez par moments une sensation désagréable, mais il n’y a rien de dangereux à ce sujet, je vous le certifie ! Par contre, si le souvenir garde une charge émotive trop pénible, vous pouvez faire cesser l’action de l’Ubicom par simple pression sur le bouton qui se trouve près de votre main droite. Vous vous rappelez ?
      _ Oui, oui.
      _ Très bien, commençons.
      La lumière du caisson vira au bleu, la machine se mettait en route et Gary se tendit un peu. Bientôt, il ne fit plus attention au lieu où il était et il se retrouva dans un étrange décor. Il était sur une planète qu’il ne connaissait pas, au milieu d’un désert rougeâtre, quand un gros satellite dans le ciel avait la même couleur. Ce paysage était à la fois majestueux et inquiétant, car, si les terres devant étaient indéniablement vastes, elles étaient aussi stériles. Rien ne poussait et seul un relief caillouteux se dressait à l’horizon.
      D’autre part, Gary portait un scaphandre, ce qui indiquait une atmosphère absente ou irrespirable. En fait, il n’entendait que le bruit de sa respiration et peut-être aussi celui des gravillons que son pas écrasait. En tout cas, son impression de solitude en était renforcée. Il décida d’aller voir plus loin et finalement il trouva un petit lac, dont la surface grise frissonnait sous les assauts du vent. « Il y a donc de l’air ! » pensa Gary et il osa soulever la visière de son casque. A ce moment et en face d’arbres morts qui sortaient de l’eau, il aperçut les ruines d’une maison, dont les murs noircis tranchaient vivement avec la blancheur des cheveux d’un homme qui était assis à côté.
      Gary s’approcha, mais le vieux ne bougeait pas. Quand il fut tout près, Gary demanda :
      _ Excusez-moi, mais pouvez-vous me dire où nous sommes ?
      _ Tout est mort ici, murmura l’homme, il n’y a pas d’espoir !
      _ Comment ? fit Gary, je vous entends mal !
      _ Pas d’espoir ! répétait le vieux qui gardait obstinément la tête baissée.
      Gary n’en avait pas appris beaucoup plus et il regarda de nouveau les alentours. Il eut la surprise de voir dans l’ancien jardin une jeune fille faire de la balançoire. Cette découverte était plus prometteuse que celle du vieillard et il marcha vers elle. La jeune fille semblait bien s’amuser et avec des rubans dans les cheveux et une jolie robe rose, elle avait l’air coquette. Maintenant Gary pouvait lui parler :
      _ Bonjour mademoiselle, vous habitez ici ?
      _ Oui, c’est chez moi.
      _ Mais… mais vous ne trouvez pas étrange que votre maison soit en ruines… et puis il y a ce vieux là-bas, il paraît très triste et…
      _ Oh ! lui, c’est surtout un paresseux !
      _ Mais… mais c’est votre père ?
      Au lieu de répondre, la jeune fille se mit à fredonner la, la, la, tout en continuant à se balancer.
      _ Mais mademoiselle, je vous trouve bien indifférente ! finit par dire Gary.
      A peine avait-il prononcé ces mots que la jeune fille s’immobilisa net. Elle fixait Gary, mais un changement s’effectuait en elle : ses yeux bleus soudain pâlirent, comme si un voile avait recouvert leur expression, et la bouche se mit à siffler.
      Pressentant quelque danger, Gary recula, mais la métamorphose commencée devant lui se poursuivait et prenait des proportions effrayantes. En une seconde, la jeune fille grandit de plusieurs mètres, toujours en sifflant et derrière la tête s’ouvrait comme une sorte de capuchon. La suite, Gary ne fit que la pressentir, car il s’était mis au pas de course, mais il eut encore le temps de voir, au-dessus du vieux qui continuait de pleurer, la forme d’un serpent ou d’un dragon se convulsant.
      En scaphandre, on n’allait pas bien vite, mais Gary parvint tout de même à atteindre une grotte. Là, il devait être en sécurité, mais soudain la terre se mit à trembler et une dent en crochet perça la galerie. Gary ne put s’empêcher de hurler, quand une autre dent se planta tout près de lui. Il s’écarta comme il pouvait, remuant vivement les bras, tandis que de la terre autour s’éboulait avec abondance. Il en eut bientôt dans le casque et il commençait à suffoquer, lorsqu’il entendit qu’on l’appelait :
      _ Monsieur Doll ! monsieur Doll !
      Gary, encore tremblant, eut de la peine à reconnaître la voix du docteur Ross, mais enfin il ouvrit les yeux. 
      _ Bon sang ! poursuivit le docteur. Monsieur Doll, vous nous avez fait une belle peur !
      _ Qu’est-ce qu’il s’est passé ? balbutia Gary.
      _ Eh bien, nous avons remarqué une excitation anormalement élevée de votre amygdale, cet organe qui serait le siège des émotions anciennes. Vous paraissiez comme en transe, extrêmement agité dans le caisson et nous avons craint de provoquer des dommages, comme un accident cardiaque !
      _ C’est vous qui avez arrêté la machine ?
      _ Mais oui ! Mais je vous avais dit, monsieur Doll, que si vous étiez dans une situation trop pénible de faire cesser vous-même l’expérience…
      _ En appuyant sur le bouton à ma droite ! Oui, je sais, mais… mais tout a été si rapide !
      _ Mais qu’est-ce que vous avez vu ?
      _ Euh…
      _ Ecoutez, vous devez être un peu fatigué ! Je propose que vous rejoigniez votre chambre, pour vous détendre, et je passerai ensuite vous voir… Hein ? ça vous va ?
      _ Oui, vous avez raison, répondit Doll en quittant avec difficulté la civière qui servait à l’allonger dans le caisson.
      Il fut légèrement aidé par le docteur Ross et un peu plus tard il respirait mieux en goûtant la touffeur agréable de la douche. Il avait juste fini de se rhabiller quand le docteur entra :
      _ Vous allez mieux ?
      Il fit oui de la tête et Ross et lui s’asseyèrent sur le lit.
      _ Alors, racontez-moi un peu ce que vous avez vu… demanda le médecin. 
      _ J’ai vu ma mère !
      _ Vous en êtes sûr ? Vous sembliez plutôt avoir croisé un monstre ?
      _ C’est à peu près cela… Ma mère m’est apparue sous la forme d’une hydre ! 
      _ Mais ce n’était peut-être pas elle ! C’était peut-être le symbole de quelque chose que vous craignez davantage, comme la société ?
      _ Non, c’était bien elle… car elle s’est transformée… elle était une jeune fille… et elle est devenue ce serpent géant, quand je lui ai fait une remarque… Or, ma mère ne supportait pas les critiques !
      _ Savez-vous pourquoi ? 
      _ Hein ? euh ! non, à vrai dire, je ne sais pas… Mais il y avait aussi ce vieux qui répétait : « Il n’y a pas d’espoir, il n’y a pas d’espoir ! »
      _ Votre père ?
      _ Non, et pourtant ce vieux m’a tout de suite été sympathique, il m’était familier, je ne sais pas pourquoi, mais j’aurais voulu l’aider : son désespoir était si profond !
      _ Mais apparemment, vous deviez d’abord vous sauver vous-même !
      _ Oui… oui…
      _ Allez, vous n’êtes pas encore complètement remis de vos émotions… Je vais vous laisser passer une bonne nuit… et nous verrons le reste plus tard !
      La pièce était déjà dans l’obscurité et Gary sous ses couvertures, quand il rajouta :
      _ Vous savez docteur, ce n’est pas que ma mère fût un monstre… C’est quelque chose en elle qui est monstrueux ! C’est cela le problème !
      _ Je n’en doute pas, monsieur Doll. Sans doute que personne n’est absolument méchant !
      Sur cette dernière réponse, le docteur Ross, qui avait la main sur la porte, referma sur elle et Gary se retrouva seul dans le noir de sa chambre. Il se mit à écouter les pas de la jeune femme qui s’éloignaient dans le couloir, lorsque brusquement une autre vision s’imposa à lui. Il avait l’impression d’être de nouveau dans l’Ubicom, mais, malgré la violence du phénomène, il ne s’en alarma pas, car le docteur Ross l’avait déjà prévenu : à la suite des expériences du jour, des images ou des souvenirs pouvaient encore se libérer, même s’il n’y avait plus d’excitations ! Au contraire, Gary s’affermit pour découvrir bravement ce que son cerveau lui montrait !
      Il était dans une église et comme à l’accoutumée il y faisait sombre. Quelques cierges brûlaient sur les côtés, mais l’édifice paraissait aussi vaste que désert. On n’y entendait pas ces bruits caractéristiques tels une toux retenue, le grincement d’une chaise ou le souffle d’un calorifère. Il n’y avait personne et il n’y avait qu’un autel, surmonté d’un retable où brillait seule une grande icône dorée, représentant une femme. 
      Gary allait examiner ce visage, qui ne lui était pas inconnu, quand la lourde porte d’entrée se referma bruyamment. Quelqu’un arrivait et Gary se cacha derrière un pilier. C’était une petite vieille, sous un voile noir. Elle approcha de l’autel, y déposa quelques fleurs et s’agenouilla devant lui. Elle était maintenant en adoration, mais Gary se mit à trembler, car cette petite vieille et le visage sur l’icône, c’était la seule et même personne, c’était sa mère !
      Alors l’image s’estompa et Gary mumura tout haut dans sa chambre de malade : « Je comprends maintenant pourquoi elle ne supportait pas les remarques ! L’orgueil ne supporte pas qu’on lui trouve des défauts, car il ne supporte pas qu’on lui prête des sentiments, cela le diminue ! L’orgueil ne saurait être au chose que la perfection ! C’est bien l’égal de Dieu ! celui qui se dresse à l’infini devant lui ! »


VI

 

      On recommença l’expérience quelques jours plus tard et de nouveau les zones excitées concernaient la mère. Cette fois-ci et comme l’avait prédit le docteur Ross avec la diminution des affects, Gary ne se retrouva pas dans un monde de rêve, mais au contraire il était témoin d’une scène ô combien quotidienne ! On était en famille et à table, mais à combien ? Gary se mit à compter et il en eut un peu le vertige : ils étaient quinze ! quinze en train de déjeuner devant lui ! Il y avait les deux parents et treize enfants ! Autant dire qu’il y avait du mouvement, et dans les bouches, et dans les bras ! Mais tout se passait somme toute sans heurts : au fond chacun avait ses habitudes et sans qu’il y parût le manège était tout de même bien huilé ! Le sel passait au-dessus des têtes, le plat de tomates glissait sous les nez ou les haricots faisaient le tour de la table comme si les corps obéissaient à un mouvement naturel, tels par exemple les voiliers s’inclinant au vent. 
      Pourtant et Gary le remarqua, le service était assuré par les filles de la maison. Si leur mère restait assise, elles, par contre, étaient chargées d’apporter les plats et de ce fait elles mangeaient tout de même après les garçons. Mais surtout c’étaient encore elles qui, à la fin du repas, desservaient et faisaient la vaisselle, pendant que les jeunes hommes allaient se détendre, même si une heure plus tard tout le monde travaillait. 
      Gary observait ces jeunes femmes et il eut honte pour son sexe à cause de l’injustice qu’elles subissaient. Oh ! certaines acceptaient la situation : avec un esprit sans doute moins éveillé, elles marchaient dans les traces de leurs aînés sans songer à la révolte, mais d’autres devaient ressentir cette situation comme une gifle et leur coeur en était chaque jour plus amer !
      Il y avait une jeune fille mieux faite que les autres : son corps bien proportionné était parfaitement souple et d’admirables yeux bleus venaient couronner une tête éclairée par son intelligence pratique ! Après la vaisselle, elle alla rejoindre sa mère, qui s’occupait déjà du repassage.
      _ Alors tu sais ce que tu veux faire plus tard ? demanda la maman.
      _ Eh bien, euh ! à vrai dire oui, mais je n’ose pas !
      _ Allez, ne fais pas ton enfant !
      _ Eh bien, répondit la jeune fille en balançant la jambe, je veux devenir danseuse !
      _ Quoi ?
      _ Je veux devenir danseuse, je suis assez souple pour cela !
      _ Mais… mais tu n’es pas sérieuse ! Ce n’est pas un avenir pour une femme !
      _ Mais… mais il y en a bien certaines qui réussissent, non ?
      _ Pour combien qui ratent ! On ne pourra pas te payer des études ou des cours, si au bout du compte tu ne deviens pas indépendante ! Tu sais, l’argent est si dur à gagner !
      _ Je sais, mais c’est mon rêve !
      _ Mais, pourquoi ?
      _ Mais parce que je me sens belle, que je veux le montrer, en prenant soin de mon corps ! Je voudrais exprimer ce qu’il ressent !
      _ Ah ! ah ! tu veux rester une princesse, tu veux qu’on t’adore ! Mais crois-tu que ce soit vraiment raisonnable ? Tu ne veux pas te marier, fonder une famille ?
      _ Je ne sais pas… si, sans doute…
      _ Mais c’est le chemin de la plupart des femmes… Il faut que tu aies un mari ! des enfants ! Tu ne vas pas rester jeune fille toute ta vie ?
      _ Ah ! tu as une manière de présenter les choses ! comme si chacune de mes décisions engageait tout mon avenir ! je ne sais pas ce que je ferai demain, moi !
      _ En tout cas, il faut que tu deviennes indépendante ! Tiens, dans ta chambre, j’ai déposé de la documentation pour devenir professeur… Voilà un métier solide !
      _ Professeur ? Et mon rêve ?
      _ Va en parler à ton père, tu vas voir ce qu’il en pense !
      La jeune fille haussa les épaules et sortit dans le jardin. Le père, qui était horticulteur, y travaillait en compagnie de ses fils. Un instant, la jeune fille voulut aller lui parler à coeur ouvert, peut-être que touché par la sincérité de sa fille, il se montrerait plus accommodant que la maman ! Mais soudain il cria : « Ah ! les bons à rien ! » Il parlait de ses fils : « J’avais dit de mettre les bégonias de madame Cariou au bout de la serre, comme ça elle n’avait plus qu’à les prendre, c’était pour la communion de son petit-fils à quatorze heures ! Il est moins dix et les fleurs sont toujours en terre ! c’est pas possible ! quelle bande d’incapables ! Y’en a pas un pour racheter l’autre ! Et le motoculteur là, il va rester dans l’allée, pour qu’on se cogne dedans ! Ah ! j’te jure ! »
      Le ton sévère rappela la jeune fille à la réalité et elle pensa : « A lui aussi, il faut obéir au doigt et à l’oeil ! et il fait ce qu’il veut : « Laisse-moi tranquille, je regarde la télévision ! Tiens, va me chercher mon tabac ! etc. » Dans le fond, c’est un bel égoïste ! comme tous les hommes ! Ils ne savent pas la chance qu’ils ont ! Ils peuvent choisir leur futur ! tandis que nous, nous devons faire en fonction d’eux ! Ce n’est pas juste ! »
      La perspective de devenir danseuse fut oubliée et ce jour-là on n’en demanda pas plus à l’Ubicom, ni à Gary, qui avait reconnu dans la jeune fille sa mère et qui expliqua au docteur Ross tout ce qu’il avait vu.
      _ Mais voilà, s’écria le médecin, nous avançons maintenant à grands pas !
      _ Vous croyez ?
      _ Mais oui, nous savons que votre mère n’a pas pu faire ce qu’elle voulait ! Elle n’a pas eu la vie qu’elle désirait ! Elle aurait eu envie de s’occuper d’elle-même, de mieux suivre sa personnalité ! C’était peut-être égoïste, mais elle y tenait, c’est ce qui lui tenait à coeur !
      _ Et la société, le monde des hommes, a fait pression sur elle…
      _ Exactement ! Elle s’est retrouvée avec un travail qui, s’il lui procurait l’indépendance financière, ne l’intéressait que de loin ! Elle s’est mariée, avec un homme qu’elle a aimé peut-être, mais elle aurait préféré garder toute sa liberté pour s’attacher à son développement ! Et puis elle vous a eus ! vous et votre frère ! avec toutes les obligations, tous les efforts que cela implique ! Bref, on avait une femme qui aspirait à une vie d’artiste et qui a dû devenir mère de famille, soutenant son mari dans sa carrière, tenant son intérieur, assurant l’éducation de ses enfants et veillant à la bonne représentation de son clan ! Au lieu d’une femme se livrant à ses fantaisies, nous avons eu une femme subissant mille entraves… et sûrement autant de frustrations !
      _ Ces frustrations la menant à un comportement irritable, voire agressif ?
      _ Mais oui ! Se voir entravée, quand d’autres peuvent profiter pleinement de leur liberté, mais aussi de leur notoriété, de leur succès ! N’est-ce pas rageant ! Et combien de tâches que l’on s’impose et qui sont au-dessus de nos forces ! Voilà une source quasi inépuisable de fatigues et de tensions, ce qui conduit au mauvais caractère, à l’exaspération ! Rappelez-vous quand vous-même vous êtes à bout, n’est-ce pas parce que vous vous êtes trop demandé, parce que la situation vous dépasse ?
      _ Oui, oui, sûrement !
      _ Ne m’avez-vous pas dit que votre enfance ne fut qu’un champ de bataille, entre votre mère et vous… enfin entre votre mère et ses enfants ! Elle a été conduite sur une voie qui lui déplaisait au tréfonds et qui exigeait d’elle plus qu’elle ne pouvait donner ! Il y a du sacrifice là-dessous, ce qui n’est pas vraiment humain, car malgré tout on fait payer aux autres d’une manière ou d’une autre ce qui nous est contre nature !
      _ Hum ! Il est vrai que les seules occasions où elle pouvait nous gratifier d’un compliment, c’était quand on passait de longs moments à l’aider dans le ménage ! Si on prenait soin de bien nettoyer une partie des fenêtres, on avait droit à un : « C’est bien ! » C’est les seules fois où je l’ai sentie favorable à mon égard !
      _ Vous voyez !
      _ Mais la vie d’un enfant ne se borne pas à faire le ménage ! 
      _ Sans doute, mais on a bien là la preuve que de cette manière vous la soulagiez vraiment et que donc même la tenue de sa maison la préoccupait très fortement ! Rajoutez à cela votre éducation et la carrière de votre père ! N’en éprouvez-vous pas un certain vertige ?
      Gary continuait à écouter le docteur Ross, mais en même temps il se rappelait un fait qui l’avait marqué. Un matin, ils étaient trois au petit déjeuner : ses parents et lui, et chacun mangeait comme à son habitude, c’est-à-dire que lui, il avalait ses tartines sans perdre de temps, avant d’aller à l’école ; tandis que ses parents, levés plus tôt, finissaient de s’attarder sur le journal.
      Soudain, sa mère avait glissé de sa chaise et elle était tombée par terre, comme ça, subitement ! Elle s’était évanouie. Immédiatement, Gary et son père s’étaient précipités pour l’aider, mais le père de Gary avait cédé à la panique : il voulait à tout prix voir sa femme dans une situation plus normale et il la tirait par les pieds pour la coucher sur le lit de la chambre la plus proche. Gary, lui, aurait souhaité qu’on prît le temps de bien la saisir, pour la porter convenablement ; là, la tête traînait sur le sol. Mais l’émoi du père était le plus fort et il montra à son fils qu’une famille est comme un navire au milieu de la mer : si on perd le capitaine, on va devoir affronter tout un tas de difficultés auxquelles on n’est nullement préparé ! Il n’y a pas de routes tracées, le monde est mouvant, sauvage, traversé par les courants de la peur et les hommes sont comme des vagues. Si la famille reste la première sécurité, il n’en faut pas moins la garder et la conduire !
      Quant à l’évanouissement de la mère, il ne faisait qu’appuyer cette observation, mais d’une autre manière : c’était que d’occuper les fonctions de capitaine, de rester vigilant sur le pont et d’être responsable de tout ce qu’il se passait à bord était assurément épuisant ! surtout quand au plus intime on avait rêvé d’une vie d’artiste, consacrée à ce qui se développait en soi, donc orientée vers sa personne !
      Le docteur Ross ajoutait :
      _ Je crois que nous tenons là une bonne base ! Réfléchissez-y, une femme contrainte ne peut pas être agréable !
      C’était tout pour aujourd’hui et Gary regagna sa chambre. « Evidemment, le docteur Ross fait preuve de solidarité féminine, songeait-il, mais il est indéniable que ma mère souhaitait un autre destin et que le monde des hommes et ses conventions l’en ont détournée ! »
      Gary se couchait, quand de nouveau il fut comme dans l’Ubicom ! Cette fois-ci, la vision qui s’imposait à lui montrait un atelier, un atelier de peinture artistique. Des femmes, en blouse blanche, travaillaient devant des chevalets. Toutes avaient dépassé la cinquantaine et l’ambiance, bien que studieuse, était détendue. Celle qui donnait les cours et qui dirigeait l’atelier passait d’une élève à l’autre, en donnant quelques conseils ou en adressant quelque félicitation. 
      Gary n’eut aucun mal à repérer sa mère et il comprit que chacune ici, face à sa toile, rattrapait le temps perdu : chacune avait été responsable d’une famille et n’avait donc pu suivre son penchant artistique. C’était désormais chose faite, maintenant que les enfants étaient grands, et tout cela ne faisait que confirmer ce que Gary avait appris dans la journée…
      Sa mère, qui s’emportait si facilement, qui s’enflammait comme de l’amadou, souffrait d’une vie sociale dont elle n’avait pas voulu, en étant la proie de devoirs qui dépassaient ses capacités. Cela était admis et à ce moment le jour laissa place à la nuit. Dans sa chambre, Gary cédait aux premiers assauts du sommeil. Pourtant, quelques réflexions ne le quittaient pas et continuaient à lui murmurer leurs arguments. 
      Par exemple, si sa mère avait éprouvé une peine particulière, en ce qui concernait son développement et son avenir, par l’autorité de ses parents et le poids des conventions d’un monde d’hommes, pourquoi ne s’était-elle pas justement attachée à ne pas faire vivre les mêmes douleurs à ses enfants ? car à chaque fois que Gary avait essayé de conquérir un plus d’indépendance, il avait subi la colère de celle qui lui avait donné le jour ! A chaque fois qu’il avait exprimé un projet fort, rejoignant ainsi sa mère avec ses désirs de danse, il avait été montré comme un qui faisait le désespoir de ses pauvres parents, pauvres parce qu’ils se tuaient déjà à la tâche ! Il était le mauvais garçon, celui par qui le scandale arrive, le vilain, le malade, le problème par excellence… et pendant longtemps il s’était vu comme tel ! Alors ?
      Alors, le docteur Ross aurait répondu que d’après des études psychosociologiques les nouvelles familles ont étonnamment tendance à reproduire les comportements de leur père et de leur mère, même s’ils en ont souffert ! Un tel avait un père autoritaire, il sera lui-même strict avec ses enfants ! Au contraire, celle-ci avait eu des parents laxistes et elle laisse libre sa progéniture ! Mais, au fond, n’est-ce pas normal ? Ne sommes-nous pas toujours à la recherche de repères pouvant structurer notre conduite ? Il n’y a donc rien d’étonnant pour une fille à reprendre l’attitude de sa mère et pour un garçon celle de son père…
      Toutefois, quand il y a eu vraiment une pierre d’achoppement, un conflit bien déterminé, autour d’une seule cause, que l’on peut aisément définir, comment peut-on reproduire la même situation, sans sentir qu’on est au bord de commettre les mêmes erreurs ? La souffrance que l’on a subie ne fait-elle pas en sorte que l’on s’émancipe, que l’on prenne d’autres responsabilités ? Malgré tout ne devrait-elle pas constituer une source d’éveil ?
      Une autre question lancinante pour Gary était celle-ci : même pour un garçon la vocation artistique est rarement la bienvenue et exceptionnels sont les parents qui la saluent chez leur fils ! Par ailleurs, la vie du véritable créateur est bien souvent un calvaire : il lui faut faire reconnaître son oeuvre et pour cela il doit vaincre les habitudes, les certitudes et les jalousies du plus grand nombre. Cela entraîne, dans la plupart des cas, une existence sans revenus, à la merci de n’importe quelle avanie, sous le joug de l’incompréhension et ce régime peut durer apparemment une éternité ! Beaucoup n’y résistent pas, la maladie, l’usure ou la folie les emportent prématurément et la justice qu’on leur doit n’est donnée que bien trop tard et il n’est pas sûr qu’elle vienne réchauffer des os déjà blanchis ! 
      Pourtant, le véritable artiste accepte de subir tout cela, car il est pour lui vital de créer, seule la création légitime son existence, lui donne un sens réel ! Ainsi, tant qu’il travaille, il supporte ce qu’aucun autre être humain ne pourrait éprouver à sa place, c’est aussi inexorable que l’arbre qui pousse et qui donne des fruits. Dans ce cas, l’obstacle rencontré par la mère de Gary n’aurait jamais pu être assez grand si la mère de Gary avait été une véritable artiste ! Quelques qu’eussent été les difficultés, elle aurait mis au jour son message, sa sensibilité, la preuve de sa vie, l’objet de son combat et de son passage ! Certes, ces femmes, dans l’atelier, avaient été privées de moments personnels et cela avait contrarié un goût artistique, mais jamais une famille n’aurait arrêté parmi elles celle qui aurait eu un véritable talent !
      Ces réflexions de Gary empêchaient de voir l’avis du docteur Ross comme une plaine fertile, il y avait là, tout près, des bois sombres aux épineux inextricables ! 

      (La suite, le mois prochain !)

Publié dans L'histoire du mois