Qui est en ligne ?
Commentaires
Cartonnerie (Livre du mois)
Pour un monde plus beau. »
L'histoire du mois
Cogne sans émoi ! »
Le point de vue du mois
Mais c’est l’avenir certes ! »
LA DORSALE DU MAL
VII
Il faisait beau ce jour-là et Gary se mit en route pour une longue promenade. Il apprécia le soleil scintillant dans les feuillages, les verts plus profonds d’un ruisseau et voulut gravir une petite montagne, dont le violet à nu l’attirait. Il se sentait léger sur le sentier qui s’élevait, mais à un détour il fut surpris par la sauvagerie du lieu, comme si un vent froid avait commencé de souffler. D’un coup, la nature qui jusque-là l’avait enchanté lui paraissait hostile et là-bas, dans la pénombre qui régnait sous les grands pins, il sentit une menace : on l’observait, il l’aurait juré. Il se demanda ce qu’il devait faire : revenir sur ses pas, c’était peut-être céder à une impression fausse, à une faiblesse des nerfs et il décida de poursuivre.
Alors deux yeux rouges ne le quittèrent plus et quand il fut assez près, la bête l’attaqua. Ce fut soudain et extrêmement féroce : il fut sévèrement mordu et même à ce moment-là il eut du mal à reconnaître quel animal le chargeait ainsi. Mais enfin cet air si menaçant ne pouvait pas le tromper plus longtemps et il frissonna quand il comprit qu’il avait affaire à un loup ! C’était pire qu’un chien, car l’idée de calmer la bête en lui criant dessus, dans l’espoir que le maître apparût et que tout rentrât dans l’ordre, éventuellement après des excuses, n’était même pas envisageable !
Non, il fallait fuir et c’est ce que fit Gary, au risque de se faire morde encore une fois, puisqu’il tournait le dos à l’animal. Il fonça dans des buissons, dérapa sur un versant, pour se retrouver sur un chemin plus large et donc sans doute plus près de la civilisation, ce qui faisait qu’on se sentait plus en sécurité. Là, Gary jeta un coup d’œil sur ses blessures : il s’était éraflé jusqu’au sang en beaucoup d’endroits, mais c’était la morsure qui était la plus sérieuse. Il fallait la soigner sans plus tarder et encore sous le choc, Gary se dirigea vers le village le plus proche. En tout cas, une chose était claire : cette montagne qui lui avait paru si plaisante, ce lieu qui lui avait semblé si enchanteur était en fait une zone interdite, elle appartenait au loup et malheur à celui qui l’ignorait : il sentirait les crocs dans sa chair !
_ Monsieur Doll ? monsieur Doll, vous m’entendez ?
C’était la voix du docteur Ross et avec peine Gary reprit conscience qu’il était dans l’Ubicom.
_ Hein ? hum !
_ Monsieur Doll, vous m’entendez ?
_ Oui, oui, docteur, je vous entends…
_ Qu’est-ce qu’il s’est passé, monsieur Doll ? De nouveau nos récepteurs nous ont indiqué que vous étiez dans une extrême agitation ! Nous avons été très inquiets !
_ J’ai été mordu par un loup !
_ Comment ?
_ Je vous expliquerai…
_ Ecoutez, apparemment, les excitations sur les zones concernant votre père produisent les mêmes troubles que pour votre mère ! Voulez-vous que nous cessions l’expérience ?
_ Non, non, ça va aller… continuons, je pense que le pire est passé…
_ Très bien, nous reprenons…
Un nouveau décor s’installa dans l’esprit de Gary et de même qu’une caméra, il en découvrait les différentes parties. Il y avait d’abord une cour de ferme, déserte sous les feux de l’été. On ne trouvait de la fraîcheur que dans la maison, après une marche en pierre et sur un sol rougeâtre. Mais là encore, dans la cuisine, il n’y avait personne. Sur la table dansaient quelques mouches et dans un coin résonnait le balancier d’une horloge.
Dans le hangar, à côté du tracteur et de divers engins agricoles, on avait laissé des pièces de rechange et des odeurs d’huile et de graisse montaient au nez. Au milieu du silence, les quelques gloussements qui s’échappaient du poulailler avaient quelque chose de triste. Puis, à demi caché par la nuit d’un nouveau bâtiment venait le pressoir, avec des relents de pommes, tandis qu’au-dessus le grain remplissait le grenier comme des tas d’or.
Si toute cette solitude effrayait, on pouvait chercher plus loin. Dans un enclos terreux on aurait dû voir les cochons, mais eux non plus n’étaient pas là et sans doute dormaient-ils à l’ombre de leur abri. Alors, gagné par une crainte sourde, on se mettait à gravir le chemin qui dominait tout cela et effectivement la vue s’élargissait. Là, battait la clôture électrique d’un grand champ et derrière, une grange immense accueillait des bottes de paille jusqu’à son toit, mais toujours nulle âme qui vivât, il n’y avait que le vent, qui soulevait de la poussière pour la déposer sur des orties qui jaunissaient.
Son regard se déplaçant encore, Gary se retrouva un moment parmi les agriculteurs alors qu’ils moissonnaient et du haut de la machine, il s’amusa à voir les vipères fuir à toute vitesse à travers les chaumes. Enfin, il fut de retour de la chasse et pour ne pas rentrer bredouille, alors qu’il passait au-dessus d’une rivière, il eut l’idée saugrenue de tirer sur les truites en dessous ! En fait, si on n’était pas paysan dans l’âme, l’ennui finissait ici par triompher et par conduire au désespoir et grâce à cette séance dans l’Ubicom, Gary comprit pourquoi son père avait voulu à tout prix quitter son milieu d’origine ! Cependant, il était parti bien loin !
Des flashes éblouirent Gary et il vit qu’une foule de journalistes entourait son père et le photographiait .
_ Monsieur le sénateur, monsieur le sénateur, criait l’un, est-ce que vous comptiez sur un vote aussi fort en votre faveur ?
_ Monsieur le sénateur, monsieur le sénateur, demandait un autre, pensez-vous que vous avez bénéficié des mauvais résultats du parti conservateur ?
Le père de Gary, apaisant tout le monde, prit la parole :
_ S’il vous plaît, mesdames, messieurs ! Ce soir, nous avons gagné et il est normal que je commence mon nouveau mandat par fêter mon élection avec mon équipe de campagne ! Pour ce qui est de l’orientation de ma politique, nous verrons ça plus tard !
_ Monsieur le sénateur ! coupa une femme, le magazine People voudrait connaître une de vos passions !
_ Eh bien, c’est un amour qui date de mes origines, j’adore les chevaux de trait, j’ai une profonde affection pour ces gros animaux, car vous savez je suis fils de paysans, de gens simples ! Maintenant, veuillez m’excusez, mais mon équipe m’attend…
_ Monsieur le sénateur ! un mot encore : vous avez deux enfants, n’avez-vous pas peur que votre ascension les laisse un peu sur le bord de la route ?
Le visage du père de Gary se fit plus ferme :
_ Je vais répondre à votre question, dit-il, il n’y a pour moi aucune ambiguité sur le sujet ! Je me suis engagé dans la politique pour essayer d’améliorer le sort de mes concitoyens et je serais bien un incapable si je ne pouvais satisfaire les deux premiers d’entre eux, à savoir mes fils ! Ils sont donc ma priorité !
_ Monsieur le sénateur ! monsieur le sénateur !
_ Laissez passer le sénateur, s’il vous plaît !
« Il a affirmé, pensa Gary, qu’il veillait d’abord au bien-être de ses enfants, mais qu’est-ce qu’il s’est passé réellement ? » Gary banda son esprit afin de se souvenir…
D’abord, en s’engageant dans la politique, le père de Gary n’avait plus été là : il rentrait tard le soir, il revenait de quelque réunion, il dînait seul bien que servît par la mère de Gary et il était plein de ce qu’il venait de vivre. Il racontait les attitudes, les positions de celui-ci ou de celui-là, il rapportait les réactions qu’on avait eues à son discours ou à un de ses bons mots, il reprenait les voix des autres, il imitait leur surprise, leur trouble, il admirait les vétérans de la politique, ceux qui étaient plus expérimentés, qui avaient un œil d’aigle et qui « mouchaient » un homme d’une seule phrase cinglante, sans sourciller, bref ceux qui tendaient vers le cynisme ; l’émotion, le sentiment étant considérés comme faiblesses : n’était-on pas maintenant dans la cour des grands ? N’avions-nous pas atteint les plus hautes sphères ? N’étions-nous pas supérieurs ? Et la mère de Gary jugeait, commentait, montrait parfois ce qui était resté caché et finalement à eux deux ils constituaient une excellente équipe.
Mais ce n’était certes pas le moment de les déranger, de les distraire, de les conduire à penser à autre chose. D’ailleurs, le reste du temps non plus, on ne pouvait pas le faire ! La politique était dans la famille comme une sorte de monolithe, comme si on avait déposé sur la table un bloc sombre, impossible à déplacer à cause de son poids et désormais on devait vivre avec : Gary et son frère le retrouvaient tous les jours, tournaient autour, mangeaient en face ; c’était un totem, un troisième enfant inerte, aveugle, mystérieux, incompréhensible ! On avait le même comportement que des grenouilles trouvant un nouveau caillou dans leur mare ; sauf que les grenouilles ont moins de conscience et qu’elles souffrent moins !
On le voit, la politique est une activité lourde, difficile, exigeante et envahissante et elle ne pouvait pas en plus ne pas épuiser le père de Gary. Ainsi, non seulement une complicité entre ces deux-là était impossible, mais également tous les problèmes qui pouvaient émaner du second produisaient de l’irritation chez le premier et comme il n’était pas rare que Gary se disputât avec sa mère, le père alors allait au plus court en prenant toujours le parti de sa femme ! Il n’essayait pas de comprendre ce qui était juste ou non, il ne voulait pas entendre les arguments de Gary, il fermait les yeux et appuyait son épouse, point final !
Mais cela voulait dire aussi qu’il était comme un bourreau à son service : là où la force physique manquait à sa femme, il prenait le relais, même s’il arrivait bien après la querelle. Il frappait parce qu’on lui disait de frapper ou plutôt parce qu’on lui présentait la chose comme évidente. Gary avait parfois entendu sa mère. Dans ces occasions, elle disait : « Moi, je n’en peux plus, j’en peux plus, c’est plus la peine, j’veux plus discuter ! » Le père alors hochait la tête, il approuvait, il rassurait sa femme et Gary retenait son souffle : il savait que dans un instant on viendrait dans sa chambre !
Par la suite, sa mère avait pris l’habitude d’utiliser le père comme une menace : quand il allait rentrer, Gary allait voir ! Le plus souvent, elle n’embarrassait même pas son époux, il lui suffisait seulement de faire peur avec et elle arrivait même à ce que Gary fût épouvanté au point de la supplier longtemps : ces moments n’étaient pas sans douceur pour elle, car apparemment ils la consolaient de bien des avanies !
Mais pourquoi Gary avait-il comparé son père à un loup ? Ce n’était pas à cause des châtiments corporels, non, car ce n’était pas ça qui faisait le plus mal. Non, parfois son père concevait une véritable haine à son égard, il le maudissait, il jurait de s’en venger et s’il y parvenait, là, oui, sa morsure était cruelle ; elle était celle d’un adulte contre un autre adulte ! Elle était produite pour anéantir, elle oubliait l’âge de Gary, elle était aveugle, tant le ressentiment du père était vif !
En fait, cela arrivait quand la discussion entre Gary et sa mère passait un certain degré, quand Gary, tellement outré par une injustice dont il se sentait la victime, tenait tête à sa mère, si bien qu’elle en était troublée jusqu’au tréfonds. Alors le problème ne pouvait se résoudre au moyen d’une fessée ou d’un coup, donnés par le père à son retour, non, l’inquiétude de la mère, sa stupeur d’avoir rencontré une telle résistance se communiquaient à son époux, le pénétraient lui aussi et il en était dérangé, vraiment, mais dérangé dans quoi ? Mais dans son confort ! car son fonctionnement était aussi un choix !
En effet, il n’avait pas pu ne pas voir chez sa femme une acrimonie particulière, une fureur, une agressivité qui n’appartenaient qu’à elle, qui étaient pour lui inexplicables et qui pourtant causaient bien des dégâts et étaient à l’origine de bien des soucis, mais il n’avait pas voulu y faire face, saisir ce qui blessait à bras le corps, il avait préféré laisser le problème à la maison, là où il se contenait, car son épouse y avait du pouvoir… et ce au profit de sa carrière, de ses ambitions ! A un moment donné, il avait été un carrefour et soit il choisissait d’affronter sa femme, afin de mieux la régler et de l’aider en définitive ; soit il allait vers ses goûts, il étanchait sa soif de pouvoir et jouissait d’une représentation sociale exceptionnelle ! Il ne pouvait pas suivre l’une et l’autre voies, elles étaient incompatibles, elles s’excluaient, d’autant que la mère de Gary était pour sa carrière comme un train qui tirait tout le reste ! Tout seul, avec un niveau d’études des plus bas, il n’aurait pas été bien loin !
Au final, il avait décidé de satisfaire ses appétits, il avait été quelque part lâche, il le savait, ou faible, c’était comme on voulait, mais quand Gary s’emportait avec sa mère, c’était cela qui lui était rappelé, car son fils au fond jouait un rôle qu’il aurait dû assurer, son rôle ! Ce rappel, ce miroir que lui tendait indirectement Gary le remplissait de haine contre ce dernier et comme il a déjà été dit, c’était une haine d’homme, car il était concerné au tréfonds, lui, le sénateur, lui que la plupart des gens saluaient avec des courbettes, la bouche pleine de civilités ! C’était toute sa vie qui était ainsi sur la sellette et cela lui était insupportable. Alors il était vraiment méchant et Gary, qui au fond ne se débattait que pour la vérité, ce qui constituait un combat trop lourd pour ses épaules, était régulièrement pour lui une occasion de chute ! Nul doute que la réussite du père s’était réalisée au détriment de la santé mentale de son fils !
Tout cela Gary l’expliqua au docteur Ross au sortir de l’Ubicom, du moins il le décrivit dans les grandes lignes et comme la psychologue était satisfaite, il put regagner tranquillement sa chambre. Avant de se coucher, il prit une douche et sous le jet d’eau il continua de penser à son père et à la politique. Bien sûr son père avait rendu service à beaucoup de gens, il avait voulu une vie meilleure pour tous, il avait suivi cet idéal, mais très vite ses motivations s’étaient compliquées !
En effet, face à son ascension, quelques uns de ses partenaires s’étaient retournés contre lui : on avait tenté de le diffamer, de s’opposer à sa candidature, on avait même voté en faveur du camp adverse et pour résumer on l’avait poignardé dans le dos, comme on le dit volontiers dans ce milieu. Un violent désir de revanche, mais aussi de vengeance s’était mêlé aux pures motivations du père de Gary et ce processus se retrouvait dans chaque conquête électorale. Aussi la politique restait-elle essentiellement une affaire de pouvoir, où l’orgueil trouvait son compte et ceci faisait encore mieux comprendre le choix du père de Gary, car s’il avait éludé le problème que posait sa femme, c’était bien pour sa satisfaction personnelle et non juste parce que pour faire entendre sa voix il fallait s’imposer en allant toujours de l’avant !
Ces pensées n’étaient pas nouvelles pour Gary, elles mûrissaient dans son esprit et la dernière fois qu’il avait vu son père vieillissant et que ce dernier lui avait dit, très sérieusement : « Moi, j’ai travaillé toute ma vie ! », Gary n’avait pu s’empêcher de sourire, car le premier travail des hommes, c’était quand même de servir la vérité ! Or, le père de Gary l’avait au contraire évitée, tout en sachant parfaitement qu’elle n’aurait pas permis sa réussite et la meilleure preuve de ce fait, c’était Gary lui-même, qui lui avait voulu y voir clair avec sa mère, qui avait osé l’affronter et qui était maintenant isolé, marginalisé et retenu dans un établissement psychiatrique.
Cependant, ce parcours n’avait pas été vain et la société apparaissait au regard de Gary comme un livre ouvert : derrière chaque personnalité que les médias élevaient au pinacle, il y avait un individu qui avait laissé sur le bord de la route une part de la réalité, celle qui l’emcombrait et qui considérait même cette lâcheté comme une forme d’intelligence, comme une hypocrisie de bon aloi, puisque si on visait toujours le vrai, si on mettait incessamment « les pieds dans le plat », on faisait preuve de misanthropie et on empêchait la formation des liens sociaux !
Cela pouvait être assez juste, si d’autres n’en pâtissaient pas, à l’instar de Gary, car le poids que l’on refusait de porter, il fallait bien que quelqu’un s’en chargeât ! Cela était nécessaire à l’équilibre du monde…
En conclusion, Gary se rappela une phrase d’un livre ancien et qui disait : « Malheur à vous, docteurs de la loi, car vous imposez aux plus petits des devoirs que vous ne supportez même pas ! »
(La suite, le mois prochain !)