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Lundi, 01 Mars 2010 13:58

SUR CHARLES LE GOFFIC

      Charles Le Goffic n’est pas un écrivain très connu et on pourrait même le considérer comme un chantre régional, en l’occurrence de la Bretagne, bien qu’il fût reçu à l’Académie française (en 1930 précisément), ou justement à cause de cela me murmure une petite voix, tant cette institution semble ridicule depuis longtemps ! Nous aurons d’ailleurs peut-être l’occasion de revenir là-dessus un de ces jours, en reprenant par exemple un article de Baudelaire au sujet de l’immortel Villemain, dont la médiocrité nous apparaîtra alors stupéfiante ; même après celles de d’Ormesson ou de VGE !
      Cependant, un texte de Le Goffic, sur la crise sardinière qui a touché la Bretagne au tout début du vingtième siècle, va nous servir aujourd’hui pour montrer combien les scientifiques sont inconséquents, au point même de se moquer du monde ! Le mois précédent, j’ai parlé de deux pôles qui divisent les hommes : le pôle matérialiste et le pôle spiritualiste, même si le plus grand nombre ne se sent pas contraint de choisir vraiment une position ; chacun étant trop heureux de s’en tenir à une sorte de brume ; et j’ai essayé d’expliquer que la grande raison qui fortifiait le matérialisme, qui le rendait si sûr de ses assertions, n’était pas, comme on aurait dû s’y attendre, une preuve de plus, mais bien l’ignorance dont il fait preuve quant à ses motivations les plus profondes, quant à sa véritable nature ! La plupart des scientifiques rêvent ou sont malhonnêtes, c’est pour moi une certitude !
      Figurez-vous que c’est encore une émission de télévision qui m’a décidé à écrire ce qui suit et je crains parfois de terminer comme ces chroniqueurs de Pif Paf, avec néanmoins des neurones en plus ! J’étais de nouveau installé devant cette chaîne si triste qu’est Arte, parce qu’elle croit en la psychanalyse et non en Dieu, ce qui n’est pas une preuve de réalisme, et j’ai une fois de plus levé les bras en suivant un reportage sur la pêche dans une île au large du Mozambique ! 
      Ce pays, je le connais, j’y ai travaillé et je sais de quoi il s’agit quand on évoque sa pauvreté ! Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que les états tel que le Mozambique ont des infrastructures détruites et c’est quelque chose que dans les sociétés les plus riches on a dû mal à se représenter. En effet, nous considérons comme normal que l’eau, l’électricité, le gaz nous arrivent suivant nos désirs et que les transports ou les administrations fonctionnent. C’est la base, la moindre des choses, pourrions-nous penser, car nous avons l’habitude de ne plus nous en préocupper et de construire un monde au-delà !
      Mais au Mozambique une interminable guerre civile a ruiné toutes ces installations et tous ces réseaux essentiels et tantôt il n’y a pas d’eau, d’électricité, ou bien les routes sont impraticables, ou bien il manque une pièce pour refaire partir la machine et le chantier s’arrête pendant des mois, et les ouvriers disparaissent, et le découragement vient, comme si le ciel s’était chargé de tous les renoncements précédents !
      Les pays comme le Mozambique paraissent malheureusement condamnés à une vie héroïque : on répare en effectuant des miracles, mais un progrès général semble impossible ! Il faudrait tout refaire, dans un temps limité, avec beaucoup d’argent, en contrôlant tout pour éviter la corruption ! Il faudrait aussi que la situation reste stable, qu’il n’y ait pas de guerres entre tribus et ces deux derniers problèmes, corruption et guerre, ne sont pas forcément un héritage des colonies : il est des maux qui n’appartiennent qu’aux Africains, qui ont toujours été mêlés à leur culture et à leur histoire et que eux seuls peuvent régler ! 
      Enfin, toujours est-il que le plus grand nombre des Mozambicains vivent en haillons et c’est ainsi qu’on les découvre dans le reportage, sur cette île dont j’ai perdu le nom… On voit des pêcheurs qui ne ramènent de la mer que quelques rares poissons, c’est la pénurie et chacun a son explication. On nous montre un homme que l’on présente comme un mystique et qui raconte que les poissons ont émigré au large, mais qu’ils n’ont pas pu disparaître, car on ne saurait effacer l’œuvre de Dieu, sous-entendu parce qu’il est bien plus puissant que nous !
      Juste après arrive un autre homme, il porte des lunettes, sa démarche est détendue et il affiche un sourire. On nous dit que c’est un scientifique, qu’il fait partie d’un organisme chargé de la préservation de l’environnement (WWF) et qu’il n’est nullement ébranlé par les propos du pêcheur mystique et par d’autres encore. En effet, lui sait ! Il sait qu’on a pêché sans discernement, qu’on a pris les petits poissons comme les grands et que de cette façon les périodes de frai n’ont pu avoir lieu !
      Cependant, la technique de pêche, dans le secteur, a toujours été rudimentaire et elle pourrait même faire rire le touriste peu sensible : on part de la plage avec une extrémité du filet, on le tend en formant la plus grande boucle possible avant de revenir à terre, ceci à la rame et dans une barque qui menace de couler ; puis deux colonnes d’hommes sur le sable tirent la poche à eux et quand enfin elle sort de l’eau une dizaine de poissons y frétillent ! Les pêcheurs mozambicains ont toujours été en haillons ! 
      Aussi, la véritable raison de la rareté du poisson n’est-elle pas ces navires-usines étrangers, qui, au large et invisibles, vident l’océan Indien ? Non ! Pour le savant qui est en représentation à l’image et qui paraît aussi l’émissaire d’un gouvernement encore inspiré par le communisme, c’est-à-dire par cette idélogie qui veut faire le bonheur des gens malgré eux et qui compte tant pour cela sur l’éducation, il va falloir que tous les esprits comprennent à coups de tableaux ce que lui, l’éducateur, possède désormais sur le bout des doigts, à savoir la logique de la chaîne alimentaire ! le petit nourrit le plus gros que lui et si on supprime un maillon l’équilibre est rompu ! 
      A la fin, le pêcheur mystique reconnaît que c’est son égoïsme ou tout du moins son manque d’informations qui a dépeuplé les fonds, c’est une victoire de la raison sur l’obscurantisme et le fonctionnaire émérite triomphe ! Alors, je sais que devant une caméra des Blancs ce dernier a voulu faire l’important, surtout par rapport à ses compatriotes, l’orgueil ne pouvait rater cette occasion ; mais cette assurance, ce semblant de condescendance ne le retrouve-ton pas aussi chez nous, dans les comportements de nos scientifiques ; même si par ici, à cause du froid ou de l’urgence de la situation, ils ont l’air tout de même plus inquiets ? Nos pêcheurs ne sont-ils pas également quelque peu méprisés ou tout du moins tenus à l’écart, parce que indubitablement ignorants ? 
      Avant de répondre à cette question, parlons un peu de Charles Le Goffic… Il naît à Lannion (Côtes-d’Armor) en 1863, son père étant libraire. Il fait des études, qu’il achève à Paris, pour devenir professeur et après quelques années d’enseignement à Gap, Evreux, Le Havre, il décide de vivre de sa plume. Il publie des poèmes (Amour Breton, Le Bois dormant…), des romans, des récits consacrés à la Bretagne (Le Crucifié de Keraliès, La Payse…), mais aussi à la première guerre mondiale (Dixmude, Nieuport…) ; il rédige également des études (Les Romanciers d’aujourd’hui, L’Ame bretonne…) pour les journaux et académicien, il s’éteint dans sa ville natale en 1932.
      Cependant, que dire sur l’écrivain proprement dit ? Quand on lit ses poèmes, on en vient à penser : « C’est bien, c’est talentueux, c’est propre ; le sentiment y est, ce n’est pas artificiel, ce n’est pas vain comme une grande partie de la poésie d’aujourd’hui ! Mais il manque la griffe, il manque un vers vraiment original, typique à l’auteur, racé ; il manque le souffle qui emporte ! »
      Or, ce don ne s’acquiert pas, il est vibrant dans le coeur du poète dès le commencement, il correspond à une sensibilité particulière, qui va réagir d’une manière unique face au monde, d’où une connaissance des choses originale et enrichissante pour l’humanité ! Un poète, c’est un petit miracle, un équilibre exceptionnel entre sentiments et raison ; c’est une lumière nouvelle sur la vie ! 
      Cependant Le Goffic est bien trop sage, bien trop docile pour faire un véritable créateur, mais pas pour devenir un écrivain exemplaire ! Sa plume est douce comme la soie et pour obtenir ce résulat il faut posséder tous les arcanes de la langue française ! Par ailleurs, sa pensée est patiente, fière, mesurée, sûre de ce qu’elle dit car elle s’est renseignée, elle a noté tous les faits. On chemine donc avec l’auteur, le voyage est particulièrement apaisant et on peut dire de Le Goffic ce que Sainte-Beuve disait déjà de Le Sage, autre écrivain breton : « Celui qui veut retrouver comment écrire de la meilleure manière se reportera à ce modèle de bon goût ! »
      A présent, entrons dans le vif du sujet ! En 1907, Le Goffic publie une étude intitulée La Crise sardinière dans la revue des Deux-Mondes. En fait, la sardine rallie normalement les côtes bretonnes début juin, mais en 1901 elle n’apparaît que fin juillet et en 1902 elle est absente tout l’été, ce qui fait qu’en comptant, nous dit Le Goffic, non seulement les pêcheurs, mais aussi toutes les personnes dépendantes de cette activité, comme les cuiseuses, les huileuses, les soudeurs et autres employés, c’est près de 40 000 travailleurs de la mer et leur famille qui sont menacés dans leur gagne-pain ! On le voit cette crise, qui a des précédents puisque déjà de 1860 à 1863 et de 1879 à 1887 il y avait eu des pénuries, quoique moindres, cette crise a l’ampleur de celles que nous connaissons aujourd’hui !
      Evidemment, une question est sur toutes les lèvres : « Où est passé le poisson ? » et toutes les hypothèses sont émises. Voici ce qu’en relate Le Goffic (ouvrez bien vos oreilles !) : « La thèse de la « diminution », plus contestable, n’est guère défendue aujourd’hui que par les pêcheurs. Un document officiel, cité par le regretté Georges Pouchet (professeur au Muséum national d’histoire naturelle), signalait déjà « onze causes, reconnues comme pouvant contribuer à la diminution de la sardine ». On s’en est pris à tout, au Gulf-Stream, aux chalutiers à vapeur, à l’éruption du Mont-Pelé, aux goémoniers […], voire aux pauvres diables qui traînent sur la côte leur drague à crevette. On a surtout fait valoir le grand argument : « Plus on pêche de sardines, moins il en reste. » Et cet argument peut sembler, à première vue, lumineusement décisif : scientifiquement il n’en est pas de plus faux. L’Océan est une matrice inépuisable et Pouchet avait raison de dire qu’on ne le dépeuple pas comme on dépeuple un lac ou une rivière. La jalousie et l’esprit de routine ont mal servi en cette occasion les pêcheurs sardiniers. Ils ont cru qu’en obtenant l’interdiction de la senne Belot et autres engins perfectionnés dont l’usage commençait à se répandre sur nos côtes, ils donneraient plus de régularité au rendement de la pêche… »
      Est-ce que vous lisez ce que je lis ? Les pêcheurs mettent en avant les dangers d’une surpêche, ils rejettent même l’utilisation d’engins trop efficaces (et donc pas assez sélectifs !), afin que les bancs puissent se renouveler… et en face la science leur crie qu’il n’y a dans cette façon de voir aucun fondement et que leur retenue ne se justifie pas ! Mais… mais c’est le monde à l’envers ! 
      Mais voyons à quelle conclusion aboutit Le Goffic : « Ces marins, ces pêcheurs seront-ils là demain ? […] Le rôle de l’Etat devrait être celui d’un tuteur, il a été ici celui d’un courtisan, d’un mendiant de popularité. […] L’Etat devait prendre contre eux-mêmes la défense des pêcheurs, les sauver malgré eux […] Il aura vu sombrer dans la catastrophe ces pêcheurs dont le bulletin de vote lui importait plus que la dignité et qui, pendant quatre années, vivant d’expédients, se sont croisés les bras devant la mer, non parce qu’il n’y avait pas de sardines, mais parce qu’ils craignaient d’en prendre trop ! »
      On le comprend, le pouvoir, pour se conserver, n’a pas voulu prendre le risque de bousculer les pêcheurs, mais que s’est-il passé par la suite ? Mais, pour la sardine comme pour d’autres pêches, il a bien fallu pousser à l’emploi de techniques de plus en plus industrielles et les pêcheurs ont dû céder et ce avec le grand feu vert de la science ! Aussi, la situation actuelle, si périlleuse pour les ressources, a moins été provoquée par l’avidité des pêcheurs que par le mauvais jugement de la science et elle a beau jeu aujourd’hui, notamment par le biais d’organisations comme le WWF, de soutenir avec un sourire désarmant, comme si c’était une évidence, la thèse de l’arrêt de certaines pêches ; ce qui fait passer les pêcheurs pour les méchants de l’histoire !
      Alors, on pourrait m’objecter : « Oui, les pêcheurs, au début du vingtième, pensaient déjà à la disparition du poisson, mais ce n’était pas raisonné ! C’était plutôt le fruit d’une superstition, d’un obscurantisme ! Le Goffic parle même de jalousie… » Il serait hasardeux de voir seulement les choses ainsi : qui mieux que les pêcheurs connaissent la mer ? Et puis, comme on l’a précisé, il y avait déjà eu des alertes, d’autres crises ; elles ne pouvaient que renseigner les professionnels sur l’état des ressources ! Enfin, quand bien même l’avis des pêcheurs n’eût été qu’instinctif, qu’un sentiment obscur, il aurait eu encore de la valeur : n’existe-t-elle pas cette sagesse des peuples ? Bien souvent, la foule, sans se l’expliquer, sait et ne se trompe pas ; quand le spécialiste, trop fier de sa découverte, tranche et s’égare !
      Ah ! mais on pourrait encore me dire : « Mais la science évolue elle aussi ! Il est bien normal qu’elle commette des erreurs, avant d’être encore plus sûre et de progresser ! » Ah bon ? Mais alors comment je dois voir les scientifiques qui clament que les OGM sont sans danger ? Comme on aurait dû voir ceux qui ont approuvé l’usage des farines animales ? Et quelle monstruosité je dois attendre de la génétique ? Et ce qu’il est arrivé aux pêcheurs n’est-il pas arrivé également aux agriculteurs ? Qui a conduit au remembrement et à la suppression des talus, que maintenant on s’efforce de remettre en place, afin de retenir les pluies et de favoriser la biodiversité ?
      En définitive, à la suite des événements que j’ai mis en lumière, je voudrais deux choses : un, que les pêcheurs retrouvent un peu de dignité, car le discours qu’on leur assène et les mesures qu’on leur impose étaient à l’origine dans la bouche de leurs pères ! Deux, que la science comprenne une fois de plus qu’elle s’ignore et que c’est pour cette raison qu’elle croit encore à son progrès continu. La science résout surtout des problèmes qu’elle a elle-même produits et plus qu’avancer elle tourne en rond ! Le matérialisme seul, par ignorance, est handicapé !