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Jeudi, 01 Avril 2010 15:12

COUP D’ŒIL DANS UNE POUBELLE

      Ce mois-ci, j’examine encore un livre de chez Grassouillet : Le Coiffeur de Chateaubriand, de Adrien Goetz. Au dos du livre, on nous dit que l’auteur a reçu plusieurs prix : celui des Deux Magots, le Roger Nimier et l’Arsène Lupin. Encore un peu et on aurait l’impression d’avoir affaire à un général russe ! En tout cas, nous sommes apparemment en présence d’un écrivain de valeur, un de ces hommes qui ont quelque chose à dire ; quoique recevoir tant de récompenses d’un système aussi lénifiant et corrompu ne soit pas non plus une preuve de caractère… Par ailleurs, le résumé du livre, à côté de cette courte biographie, est encore moins engageant : il y est question de reprendre le personnage de Chateaubriand pour une intrigue à l’esprit moderne, où entrent en scène un coiffeur (celui de l’auteur d’Atala !), une métisse et une arme à feu… Hum ! ça me laisse absolument froid… Enfin, ne croyez surtout pas que je puisse considérer comme sacré qui que ce soit et d’ailleurs au sujet de Chateaubriand je me permets cette anecdote : la dernière fois que je me suis rendu sur le Grand-Bé, l’îlot où le célèbre écrivain a voulu être enterré pour être seul devant la mer, nous étions à la queue leu leu à passer près de la tombe et après avoir franchi la grille, un punk était même assis sur la croix et demandait à ses amis de le photographier (ah ! ces rebelles, ils n’ont vraiment rien de convenu !) Toujours est-il que le pauvre René aurait été infiniment plus tranquille dans n’importe quel cimetière ordinaire !

      Voilà, j’ouvre le livre du héros du jour… et ça sent d’abord la recherche : notre ami Goetz s’est renseigné, il a lu des encyclopédies, des articles consacrés aux armes anciennes. L’a-t-il fait parce que c’est ordinairement un passionné de la question, ou bien le sujet l’a-t-il intéressé pour le coup, ou bien encore a-t-il voulu se présenter comme un érudit et montrer sa queue de paon ? En tout cas, la façon de faire de l’auteur est tellement lourde, les détails techniques chargent tellement les paragraphes qu’il n’y a aucune chance d’amalgame, de fluidité, et qu’il faut se résoudre à ce numéro ! Finalement, l’effet ne peut que suggérer le pédantisme. Mais jugez par vous-même : « J’ignorais l’existence des armes silencieuses. C’est une spécialité des Anglais. », « Les premiers tirs sont les plus puissants et peuvent tuer. Ces armes ont été autrefois prohibées, elles étaient la providence des braconniers. Elles ont souvent été maquillées en fusils classiques. », « Seule la maison Le Page les vend à Paris. Ces armes sont terribles : impossible de savoir d’où le coup est parti. », « Elles ont été baptisées carabines de jardin. », « Le Page commande les siennes à Londres, etc., etc., »
      Et tout cela est dit par le personnage principal du livre, le coiffeur, qui précise : « Je n’ai pas osé dire que je n’avais jamais fait feu auparavant, je suis coiffeur ! » Donc, le plus ignorant est le mieux informé ! Toutefois, on pourrait me faire observer que c’est le commis du magasin (car le coiffeur est entré là pour acheter une arme) qui raconte ces choses… Je veux bien, mais alors c’est lui qui parle comme une encyclopédie ! Si j’étais bien disposé envers l’auteur, je penserais sans doute : « Bah ! j’en apprends tout de même, je me coucherai moins bête ce soir ! », mais je ne suis pas bien disposé envers l’auteur, ni à l’égard du monde qu’il représente : ceux qui se pourlèchent devant le miel de l’hypocrisie me font trappeur parmi eux !
      De toute façon il y a plus grave : je ne comprends pas le premier paragraphe… et je vous le donne tel qu’il est (il n’y a vraiment rien avant !) : « J’ignorais l’existence des armes silencieuses. C’est une spécialité des Anglais. Je viens de trouver celle qui me convient, chez l’arquebusier Le Page, au Palais-Royal. Je crois entendre Sophie travailler son piano, une suite de morceaux très difficiles de Ludwig van Beethoven, Les Créatures de Prométhée. C’est un ballet romantique dont le livret est incompréhensible. Je ne sais qui sont ces mannequins et ces pantins qui dansent sous la lune et auxquels Prométhée doit donner l’étincelle de vie. »
      Quel rapport entre l’arquebusier et Sophie ? Le personnage achète une arme et en même temps il pense à une certaine Sophie, sans motif ? Ou bien par cette référence il essaie de nous faire comprendre que dans le magasin il est comme devant la partition de Beethoven, c’est-à-dire face à un monde qu’il ne comprend pas, dont il ignore tout. Le souvenir de Sophie, d’une fille que nous ne connaissons pas, sert à montrer sa confusion ! Si cela est, il serait normal que Goetz, l’auteur autant décoré, rembourse la moitié du prix du livre à chacun de ses lecteurs, car ils effectuent également la moitié du travail ! Bon sang, comme c’est mal construit ! Et Grassouillet a marché là-dedans ? Comme quoi, il suffit bien d’avoir un nom, d’avoir été distingué ici où là ! Par la suite, le doux bruit de la caisse enregistreuse est comme celui du moulin pour un meunier : il est synonyme de travail, de progression, il apaise par son rythme et aide même à s’endormir. Va, Grassouillet ! Va, société ! Le réveil sera brutal, mais en attendant…

      Après cette sorte de préambule, le coiffeur parle de son maître, Chateaubriand et apparaît le poison. A vrai dire on s’en doutait, car pourquoi reprendre une grande figure sinon pour la critiquer, la ridiculiser, lui « faire son affaire » ! Le fiel de l’auteur ou du coiffeur est préparé par le quasi aveu du coupeur de cheveux qu’il ne jetait jamais les mèches qu’il ôtait à Chateaubriand, mais qu’il les recueillait avec dévotion, qu’il les conservait comme un trésor inestimable. Ceci est pour dire toute l’admiration que le coiffeur vouait au grand écrivain, ce qui va entraîner que toutes les critiques qui vont suivre viennent d’une déception, d’une vénération brisée !
      Comprenez bien : si l’auteur ou le coiffeur avait directement attaqué Chateaubriand, on aurait pensé : « Bon ! c’est à charge ! c’est un parti pris, il ne peut pas le supporter… » et de ce fait on aurait relativisé la portée des critiques et du jugement de Goetz ! Par contre, si c’est un adorateur trahi, qu’on a trompé, qui parle, on est conduit à sentir tout le poids de ses arguments !
      Le premier coup est porté presque imperceptiblement (c’est le coiffeur qui s’exprime) : « Coiffer François- René, vicomte de Chateaubriand, ancien ministre, ancien ambassadeur, ancien pair de France, ancien jeune homme désespéré, n’était pas facile. » L’écrivain est un ancien jeune homme désespéré, c’est un de ses titres ! Evidemment, Goetz fait surtout référence à la nouvelle René, mais il tient encore plus à faire comprendre que toute cette amertume, toute cette révolte passées n’étaient pas au fond très sérieuses, puisque le jeune homme triste a bien survécu, non ? Il a quand même tiré son épingle du jeu, pensez : il a été ministre, ambassadeur, pair de France ! Allez, il n’y avait pas lieu de tant crier !
      Pourtant, Chateaubriand a continué toute sa vie à parler de son désespoir, c’est encore lui qui dans ses Mémoires dit : « Je vais partout bâillant mon ennui ! », y compris même dans les ambassades et les ministères ! Goetz peut s’interroger sur cet étrange accablement, mais il n’a pas le droit de dire que celui-ci n’a duré que le temps d’une jeunesse ! Ici, le suppôt de chez Grassouillet me doit plus que la moitié de son livre !
      Plus loin, la moquerie n’est plus cachée : « Il (Chateaubriand) voulait toujours ressembler à son portrait par Girodet, le visage bruni par le soleil d’Orient, tête en bataille, main sur le coeur, dans les ruines de Rome. Comme si le vent qui souffle aux environs du Colisée le portait encore… ; alors que, dans ses dernières années, il marchait à petit pas, sur le pavé de la rue du Bac. Je revois sa redingote marron élimée, ses manchettes tachées de chocolat, ses pantoufles. » Autrement dit Chateaubriand était sénile et gâteux. « Mesdames et messieurs ! contemplez cette gloire tombée ! », semble crier Goetz.
      Dans toutes les phrases suivantes, son fiel suinte, de plus en plus vénéneux. Par exemple : « Chateaubriand aimait deux de ses portraits : celui de Girodet à cause de sa jeunesse, des ruines de Rome et du ciel bleu… » Du ciel bleu ! On voit Chateaubriand baver et montrer le ciel en disant : « Bleu ! le ciel est bleu ! » « Oui, le ciel est bleu ! », lui répond patiemment Goetz déguisé en infirmière.
      En même temps que ce travail de sape à l’encontre du chantre breton continue, le pédantisme de l’auteur devient une chose avérée. C’est un étalage de culture qui attend le lecteur, aussi maladroit que les informations données ou placardées sur les armes. Citons ces morceaux qui paraissent anodins, mais qui à chaque fois tiennent à nous montrer toute leur étendue : « En 1830, Victor Hugo, qui ne s’était pas encore laissé pousser la barbe… », « Pour Rossini le toupet était essentiel. Il fallait qu’il tienne (sic) bon quand il dirigeait son orchestre, dans ses fulgurantes accélérations, son vent de l’histoire à lui… », « Elle (la servante de Chateaubriand) était menue, drôle, avec des dentelles très soignées de Malines, d’Alençon, de Venise… Elle se souvenait aussi de leurs mauvaises époques, de la Révolution, quand Chateaubriand avait émigré en Angleterre… Il avait dû abandonner son traitement de ministre…, vendre leur si joli domaine de la Vallée-aux-Loups à Châtenay… »
      Cette façon de faire, en mélangeant incessamment le ton badin de l’histoire du coiffeur avec le rappel des événements réels, ne laisse pas de sembler artificielle… On préférerait une biographie stricte ou une complète invention, mais pas ce plat fade qui hésite entre viande et poisson ! Cependant, ce style, qui ne dit pas carrément les choses et qui a donc des airs de périphrase, m’en rappelle un autre, celui d’un autre détracteur de Chateaubriand (car Goetz n’est évidemment pas le premier !) ; je veux parler de l’académicien Villemain, contemporain, lui, de sa cible. Mais goûtez ceci qui vient de sa plume : « M. de Chateaubriand étudia plus Bernardin de Saint-Pierre qu’il ne l’a loué ; et peut-être, dans sa lutte avec ce rare modèle, devait-il, par là même, ne pas échapper au danger d’exagérer ce qu’on imite et de trop prodiguer les couleurs qu’on emprunte… »
      « Ce fut après un an des agitations de Paris, sous la constituante, que, vers janvier 1791, M. de Chateaubriand, sa résolution bien prise et quelques ressources d’argent recueillies, entreprit son lointain voyage. Une telle pensée ainsi persistante était sans doute un signe de puissance de volonté chez le jeune homme, dont elle développa le génie, mais, peut-être trouvera-t-on plus d’orgueil dans le souvenir que lui-même avait gardé de ce premier effort et dans l’interprétation qu’il lui donnait quarante ans plus tard : « J’étais alors, dit-il dans ses Mémoires, en se reportant à 1791, ainsi que Bonaparte, un mince sous-lieutenant tout à fait inconnu. Nous partions l’un et l’autre de l’obscurité, à la même époque, moi, pour chercher ma renommée dans la solitude, lui, sa gloire parmi les hommes. » Ce contraste est-il vrai ? Ce parallèle n’est-il pas bien ambitieux ? Dans la solitude, vous aussi, vous cherchiez la gloire parmi les hommes. Seulement, quelque soit l’éclat du talent littéraire, cet antagonisme de deux noms dans un siècle, ce duel de célébrité, affiché plus d’une fois, étonnera quelque peu l’avenir, etc. »
      Ne retrouve-t-on pas dans les deux écritures, dans celle de Goetz et de Villemain, la même manière insidieuse de distiller le venin ? La même volonté de détruire et de rabaisser Chateaubriand n’habite-t-elle pas ces deux hommes ? Si ! Et en fin de compte on pourrait appliquer à Goetz ce que Baudelaire disait déjà de Villemain, car c’est chez l’auteur des Fleurs du mal que j’ai récupéré ces passages de l’académicien.
      Alors, bien sûr, l’article de Baudelaire sur Villemain est lui aussi vengeur, mais les remarques qu’on y trouve ont certainement un fond de vérité et pour notre part, nous ne ferons que remplacer le nom de Villemain par celui de Goetz dans les propos de Baudelaire. « Goetz veut toujours montrer qu’il est bien instruit de toute l’histoire de toutes les familles. » « La haine de Goetz contre Chateaubriand : la haine d’un homme médiocre est toujours une haine immense ! » « Un Chateaubriand n’a pas la même forme de sensibilité qu’un Goetz, quelle peut-être la sensibilité d’un Goetz ? » « Les Goetz ne comprendront jamais que les Chateaubriand ont droit à des immunités et à des indulgences auxquelles tous les Goetz de l’humanité ne pourront jamais aspirer. » « Goetz critique surtout Chateaubriand pour ses étourderies et son mauvais esprit de conduite, critique digne d’un pied-plat qui ne cherche dans les lettres que le moyen de parvenir. » « Esprit d’employé et de bureaucrate, morale de domestique. » « Pour taper sur le ventre d’un colosse, il faut pouvoir s’y hausser. » « Goetz, mandragore difforme s’ébréchant les dents sur un tombeau. » « Sous la voix de Chateaubriand, pareille à la voix des grandes eaux, on entend l’éternel grognement du cuistre envieux et impuissant. » « Le propre des sots est d’être incapables d’admiration et de n’avoir pas de déférence pour le mérite. »
      En conclusion, Goetz ne fait que confirmer ce que nous pensions déjà sur la littérature de notre époque : toutes les bassesses, toutes les lâchetés, toutes les bêtises sont admises pour constituer le breuvage frelaté des grands éditeurs ! Quel Eliott Ness mettra un terme à ce trafic ? Quel Hercule fera disparaître cette boue ? Vous préparez-vous, vous-même, chez vous à une révolution ? En attendant, laissons aller la chanson :
                     Nul homme ne vaut le requin de sa soupe
                     Le monde est sans pitié
                     La télévision comme un égout qui déborde
                     Khadafi confirme le vote suisse
                     L’impotence des généralistes
                     Peut-on être mauvaise actrice
                     Le catastrophisme déifie le journaliste
                     La météo toute relative
                     La science trouve un nom et joue avec
                     Ces imbéciles de scientifiques candides
                     Les OGM sont aussi une question idéologique
                     La Chine bête et cruelle face au Tibet
                     La Chine déjà si grosse et toujours plus
                     Les OGM font l’alimentaire comme le système bancaire
                     Le soleil nippon, une tranche de thon rouge
                     On devrait tuer les psychanalystes dès la naissance
                     Parler plus de 5 min aux States, c’est du socialisme

                     Les humorroïstes