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Jeudi, 01 Avril 2010 13:58

SUR VICTOR HUGO

      Dernièrement a eu lieu au Sénat une discussion pour savoir si on allait appeler les Instituts culturels de la France à l’étranger les « Instituts Victor Hugo ». Cette proposition venait de la Droite et elle était destinée à donner une image plus neuve, plus dynamique et plus attrayante à ces organismes ; modernité oblige sans doute… On trouvait en effet le nom de Victor Hugo représentant encore une valeur sûre, un symbole de luttes universelles et un exemple d’engagement. Apparemment, l’auteur n’était ni trop à Gauche, ni trop à Droite et c’était aussi un poète, qui savait parler aux sentiments des gens, ce qui fait que nul plus que lui n’a su se rendre aussi populaire ! Bref, on tenait peut-être là la bonne formule…
      Pourtant, la majorité des sénateurs la refusa et dans le monde on ne demandera pas : « Où est l’Institut Victor Hugo ? », mais : « Où est l’Institut français ? » ; c’est le nom qui a été choisi et c’est sans doute plus intemporel, du moins espérons-le ! Toujours est-il que c’est pour nous l’occasion de revenir sur le célèbre écrivain et d’en expliquer certaines choses, qui sembleront peut-être surprenantes pour un certain nombre d’entre vous… 
      Oh ! Bien sûr, il n’est pas question de douter du génie du père de Quasimodo, celui-ci débordant de partout, comme la lave jaillit des fissures de la Terre ; mais, ainsi que Flaubert se demandait quel homme aurait été Balzac s’il avait su écrire et comme nous voudrions parfois dire à Proust : « Va prendre l’air, ça te fera du bien ! », on peut se demander comment Victor Hugo voyait vraiment Dieu, puisqu’il avait mis au service de celui-ci toute sa démesure, ce qui peut-être ne continue pas à arranger les affaires de la foi… Cela nous permettra aussi de voir plus clairement l’homme dans l’écrivain et de rappeler quelques processus psychologiques. 
      Mais, d’abord, disons le tout net : les romans de Hugo sont quasiment illisibles aujourd’hui, non qu’ils aient trop vieillis, mais, bien plus, un poète en est à l’origine ! En effet, le poète ne fait que très rarement un bon romancier et l’inverse est encore moins vrai : le romancier n’est pratiquement jamais un poète de qualité ! Cela vient de ce que l’un et l’autre n’ont pas la même forme d’esprit, ils ne travaillent pas de la même façon : le poète relève une expérience, le romancier raconte une histoire ; le premier exprime un plaisir intense, celui du second est plus étendu ; l’un condense, l’autre dévide ; l’œil du poète survole les régions, celui du romancier emprunte la route, mais fait des rencontres, etc. ! 
      Dans un premier temps, le poète s’efforce de saisir le beau et il s’élève à un niveau où règne l’esprit (voilà pourquoi la connaissance vient d’abord du poète, qui est en avance sur les autres hommes, car… nous allons à l’esprit, comme disait Arthur, sinon vous ne liriez pas ces pages…) Il n’est d’ailleurs pas rare qu’en cette occasion le poète soit ni plus ni moins transfiguré, que son visage prenne un éclat particulier, reflet de la pureté du monde dans lequel il évolue. Mais ce voyage demande un effort considérable et ce qu’on en ramène a non seulement la richesse du diamant, mais aussi sa singularité : on ne revient pas du ciel poétique les bras encombrés d’archives, mais juste avec quelques lignes et ceci explique en partie la raison du vers. 
      Donc, le poète écrit densément, ce qui fait de lui un romancier exécrable, surtout fatigant : là, où le romancier décrit, retrace la simplicité de nos vie quotidiennes ; le poète, lui, tire des aphorismes, fait des conclusions, établit des sentences et des maximes ; comme si c’étaient encore les relents d’une expérience unique, d’un essor de Pégase ! Au contraire, le romancier, s’essayant à la muse, paraît un menuisier posant des planches ou tels ces oiseaux lourds dont on ne sait jamais si au bout de leur course ils vont pouvoir s’envoler ! Mais, si vous ne me croyez pas, regardez par exemple les premières pages de L’Homme qui rit de Hugo, vous lirez des choses comme : « Les humains sont pareils au loup, sauf que le loup lui… », « Le loup est la dent, l’homme est la « fourchette », « La grimace avait fait de l’enfant un loup parmi les hommes, mais son rire le rendait homme parmi les loups… etc. ! » C’est plein de phrases sentencieuses, de psychologie, de clés, de rouages et on est à bout de souffle après quelques minutes… et il reste tout un bloc à déliter ! 
      Pourtant, je garde une certaine sympathie pour Les Travailleurs de la mer ! C’est l’histoire de Gilliatt, ce solitaire, ce sauvage, vous vous rappelez ? Un jour, la plus belle femme de l’île écrit son nom dans la neige, sans y penser, mais du coup Gilliatt, lui, est touché par l’amour ! Et il va en accomplir des prodiges, au nom de cet amour ! Il va soulever un moteur, entre des récifs, au large ! Mais il sera mal récompensé : la belle partira avec un autre, un « bien comme il faut » et la fin sera si triste : cet homme assis, laissant la mer le noyer ! C’est beau, c’est bien noir, bien aride et j’aime ça ! Je devrais en parler à mon analyste, que je paye déjà si cher ! Il me dira que je suis immature, que j’aime sentir mes aisselles, ce qui est typique d’un fond dépressif ; mais que connaît-il ce bedeau de cabinet au vent de la mer ? « Moi, je l’ai connu le parfum de l’aventure, disait Saint-Ex, tandis que les autres avec leur affreux petit dimanche ! »
      Cependant, c’est dans Les Misérables que Hugo montre le mieux ce qu’il comprend de l’esprit et du cheminement chrétiens. Tout le monde connaît l’histoire : Jean Valjean est condamné au bagne pour avoir volé un pain et s’il s’en échappe il en est marqué à jamais, puisqu’il est devenu méchant ! La preuve : il ne rend pas une pièce qui appartenait à un petit savoyard ! Avouez que c’est bien dégueulasse ! Aujourd’hui, il faudrait raconter les faits autrement… Voyons, il faudrait que l’enfant soit violé, torturé, puis tué et encore, j’oublie sûrement des choses et peut-être les meilleures ! Notre belle époque ! Et dont les premiers responsables sont constitués de tous ceux qui collaborent à la mafia littéraire ; les pédophiles et les tueurs en série n’étant que les maillons terribles qui terminent la chaîne ! Mauvais éditeurs, mauvais écrivains, mauvais journalistes, mauvais critiques, vous êtes complices dans l’assassinat du petit savoyard !
      Enfin, la lumière descend sur Valjean, grâce à un évêque qui lui donne une deuxième chance, en déclarant aux gendarmes que ses chandeliers n’ont nullement été volés, mais que lui, leur propriétaire, les a bien offerts à l’ancien forçat ! Après cet acte de bonté, c’est dit, Valjean désormais se consacrera au bien ! Et il devient le maire doux comme une madeleine d’un petite ville, où il joue les bienfaiteurs, où il embauche (pluie sur le désert de nos jours !) dans son usine, entre deux actions exceptionnelles, comme de redresser une charrette avec son dos d’acier !
      Mais cette situation (qui ferait déjà d’un tel maire et à nos yeux un saint véritable !) est apparemment trop facile et coup de tonnerre : ailleurs, dans un autre coin perdu, Jean Valjean, le prisonnier en fuite, a été repris et va être jugé, au risque de subir la peine de mort ! Il s’agit bien sûr d’une erreur et la conscience du vrai Valjean se déchire : « Doit-on intervenir et perdre la liberté ? Celui qu’on accuse n’est-il pas de toute façon une belle canaille ? Et ne fait-on pas le bien ici ? » Finalement, il faudra y aller, se dénoncer et retrouver l’errance et la position de la proie !
      Qu’à cela ne tienne ! Maintenant, Valjean s’occupera de Cosette, une pauvre orpheline, qu’il considérera comme sa fille et dont en secret il assurera l’éducation. Il la verra grandir, devenir femme et il devra encore sauver celui qu’elle aime, parmi les fusillades et à travers les égouts, avant que les deux tourtereaux ne trouvent ce parent bien gênant, tandis qu’ils se sentent appelés par le meilleur monde. Une fin austère, celle du chien fidèle « crevant » seul dans son réduit, attend le voleur de pain ; ce qui semble la fin chrétienne par excellence : austère, ne méritant que le mépris des hommes, afin de satisfaire un dieu jaloux, aimant seul !
      Cependant, à cet égoïsme, il faut ajouter un autre trait de caractère pour que le dieu de Hugo soit complet : il est aussi tourmentant ! Dès que la créature atteint une certaine stabilité, elle doit comme se briser en deux, elle doit renoncer à tout ce qu’elle a et a mis en place ! Sans doute que l’Evangile invite à un dépassement, mais ici c’est comme un couperet qui tombe, c’est un déchirement radical ! Est-ce à l’échelle de l’homme ? Non, bien sûr que non, dans la réalité Valjean à cinquante ans serait suivi pour désordre nerveux et il aurait des problèmes d’obésité ; la nourriture étant synonyme d’énergie et venant pallier un épuisement vertigineux !
      Le dieu de Hugo est tout sauf un dieu de paix… et à quoi sert Dieu s’il n’est même pas capable de procurer ce que les psychologues se vantent d’apporter ? Au fond, Jean Valjean peut-il aimer la vie, Dieu et les hommes ? Laissez-moi en douter, vu ce qu’il s’inflige ! « Venez à moi et vous n’aurez plus soif ! » dit le Seigneur et c’est bien un message destiné à apaiser, non ? L’image que nous avons de Dieu est forcément lié à notre caractère et à notre maturation… et dans le cas de Hugo on ne peut que penser que le poète devait être agité, même à un âge avancé, et qu’il devait passer par des périodes de troubles, ce qui expliquerait aussi sa fréquentation des prostituées, car le sexe (mais on ne le dit jamais) sert aussi à échapper à la tension psychologique ! Ce serait parfait si ça ne menait pas à des malentendus qui peuvent devenir extrêmement douloureux… Avez-vous remarqué que la chanson « Je t’aime, moi non plus », que la plupart considèrent comme l’une des plus belles chansons d’amour, est en réalité l’une des plus tristes qui soient et qu’elle concerne justement la fausseté des sentiments : la femme y répète : « Je t’aime, je t’aime ! » pour essayer de s’en convaincre, mais cela ne fait que dire de plus en plus fort : « Je ne t’aime pas ! Je ne t’aime pas ! » et l’homme répond naturellement : « Moi, non plus ! Moi, non plus (je ne t’aime pas !) »
      Hugo n’a donc jamais trouvé la paix et la raison en est peut-être dans les propos de Baudelaire à son sujet. Baudelaire a écrit deux articles à l’éloge de Hugo, mais pour la gamelle ! Au fond de son coeur et c’est dans les Fusées, il pensait ceci : « Hugo songe souvent à Prométhée. Il s’applique un vautour imaginaire sur la poitrine qui n’est lancinée que par les moxas de la vanité […] Cet homme est si peu élégiaque, si peu éthéré qu’il ferait même peur à un notaire. Hugo-Sacerdoce a toujours le front penché, trop penché pour rien voir, excepté son nombril. » Evidemment, on retrouve là l’exagération de l’auteur de l’Albatros !
      Pourtant, Hugo tourmenté… et donc Hugo irritable et agressif ! L’Ane, l’un de ses derniers textes, dit que les incroyants sont plus bêtes que l’âne, puisque lui voit la vérité ; ce qui est une forme d’injure, qui provoquera la haine de Zola à l’encontre de son ancienne idole ! Rappelez-vous : « Etre Hugo ou rien ! » et Hugo lui-même qui disait : « Etre Chateaubriand ou rien ! » Ah ! Etre Beigbeder ou rien ! Rien !
      Cependant, cet aspect peut nous faire nous demander ce qu’est la foi au fond… Quelle est sa nature ? Et on peut répondre qu’elle est essentiellement et viscéralement une histoire d’amour ! Plus un être aime Dieu et plus il lui confie ce qu’il a de plus cher. C’est ce qui fait toute la grandeur et le mystère de la foi ! Et parmi les choses pour lesquelles le croyant s’en remet à Dieu, on trouve rapidement la justice et plus loin la vengeance ; parce qu’elles risquent de donner à celui qui les réclame une attitude destructrice, à l’opposé de la patience et de la bonté !
      Ainsi, ceux qui se font justice « prennent » et confient peu à Dieu, l’aiment peu et curieusement on trouve dans ce groupe tous les extrémistes, tous les intégristes et tous les radicaux, qui pourtant assurent qu’ils sont les seuls à aimer vraiment Dieu ou Allah ! Mais on compte encore dans cette catégorie les chefs religieux même quand ils sont sincères, même quand ils sont réellement inquiets pour le salut de leurs ouailles ! Pourquoi ? Mais parce que même cette inquiétude est à confier à Dieu ou à Allah ! Ecoutons ce qu’en dit un spécialiste de saint François qui fait parler le pauvre d’Assise : « Pour suivre l’appel de Dieu, l’homme se donne à fond à une œuvre. Il le fait passionnément et dans l’enthousiasme. Cela est bon et nécessaire. Seul l’enthousiasme est créateur. Mais créer quelque chose ; c’est aussi la marquer de son empreinte, la faire sienne, inévitablement. Le serviteur de Dieu court alors son plus grand danger. Cette œuvre qu’il a accomplie, dans la mesure où il s’y attache, devient pour lui le centre du monde ; elle le met dans un état d’indisponibilité radicale. […] Moi aussi j’ai été longtemps sans comprendre. Je me suis débattu dans la nuit comme un pauvre oiseau pris au piège. Mais le Seigneur a eu pitié de moi. Il m’a fait voir que la plus haute activité de l’homme et sa maturité ne consistent pas dans la poursuite d’une idée, si élevée et si sainte soit-elle, mais dans l’acceptation humble et joyeuse de ce qui est, de tout ce qui est. L’homme qui suit son idée reste enfermé en lui-même. Il ne communie pas vraiment aux êtres. Il ne fait jamais connaissance avec l’univers… […] C’est vrai, nous n’avons pas le droit de demeurer indifférents devant le mal et la faute ; mais nous ne devons pas non plus nous irriter ni nous troubler… » (Sagesse d’un pauvre, Eloi Leclerc, éditions de Brouwer).
      A l’heure du débat sur la burka, ai-je une seule fois entendu des paroles aussi paisibles ?