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Samedi, 01 Mai 2010 11:32

SUR BALZAC

    Alors, oui, Balzac est un grand enfant… et comme tous les enfants, il aime à attirer l’attention et à créer des situations extraordinaires, ce qui explique beaucoup les défauts de son style ; mais voyons cela de plus près ! D’abord, si je vais voir la fille d’à côté, qui est photographe et qui se pique d’être moderne, Balzac, c’est avant tout des descriptions… et des descriptions interminables, « Dont je n’ai rien à faire, vieux, me dira-t-elle, parce qu’aujourd’hui ce sont plutôt des histoires brèves et fortes qu’il me faut ; je n’ai pas le temps pour les encorbellements, je suis une femme pressée et je veux en plus apprendre des choses qui servent ! » « Bien, madame ! », répondrai-je. Oh ! je pourrai dire que moi, c’est justement cela que j’aime, qu’on m’installe dans le décor, comme au cinéma ; que je quitte absolument la réalité et que je me retrouve dans le Paris du dix-neuvième. Le grand rideau rouge s’ouvre et j’entends les fiacres et je vois les toits fumer… et un personnage pauvre entre par une porte basse, dans une boutique artisanale et sombre… et avant de rejoindre sa chambre sous les combles, d’où s’envolent des pigeons roucoulants, il croise le regard de la fille du commerçant et toute son ardeur lui revient : c’est dit, malgré tous les obstacles, il réussira, car il est porté par l’amour, c’est son moteur, il est amoureux de la jeune femme et pour elle il bravera le monde entier, il fera tourner l’univers au bout de son doigt, il ira même tirer la barbe de Dieu, si elle le lui demande, mais ça n’arrivera pas, elle est chaste et intelligente ! 
    Mais si j’explique tout ça, je vais me faire traiter d’attardé, on va me soupçonner d’être un paresseux et de profiter d’une manière ou d’une autre de la société… et puis, c’est vrai, les descriptions balzaciennes ont parfois raison de moi, malgré ma bonne volonté ! Je ne peux pas nier totalement le fait que Balzac en fait trop, mais je me demande également s’il ne pratique pas de cette façon à dessein, pour montrer justement combien il maîtrise son sujet, combien il s’est renseigné et peut-être combien il est fort et adulte ! Je le vois devant sa table, il commence son travail, l’histoire est neuve, il respire librement et déploie sa grande aile ! Appréciez comme ce début du Curé de Tours est serein, solide, large : « Au commencement de l’automne de l’année 1826, l’abbé Birotteau, principal personnage de cette histoire, fut surpris par une averse en revenant de la maison où il était allé passer la soirée. Il traversait donc aussi promptement que son embonpoint pouvait le lui permettre, la petite place déserte nommée Le Cloître, qui se trouve derrière le chevet de Saint-Gatien, à Tours. »  
    Vous voyez l’image ? Vous suivez la caméra ? Balzac a inventé le cinéma, du moins le regard cinématographique avant l’appareil des frères Lumière ! Cependant, ça ne s’arrête pas là ! La page suivante, on trouve : « Jadis, il existait dans le Cloître, du côté de la Grand’rue, plusieurs maisons réunies par une clôture, appartenant à la Cathédrale et où logeaient quelques dignitaires du Chapitre. Depuis l’aliénation des biens du clergé, la ville a fait du passage qui sépare ces maisons une rue, nommée rue de la Psalette, et par laquelle on va du Cloître à la Grand’rue. Ce nom indique suffisamment que là demeurait autrefois le grand Chantre, ses écoles et ceux qui vivaient sous sa dépendance. Le côté gauche de cette rue est rempli par une seule maison dont les murs sont traversés par les arcs-boutants de Saint-Gatien qui sont implantés dans son petit jardin étroit, de manière à laisser en doute si la Cathédrale fût bâtie avant ou après… Mais, en examinant les arabesques, etc., etc. » 
    On comprend que les moins patients « décrochent » et on peut voir derrière ces longs tableaux un amour passionné pour les choses… C’est George Sand, une amie de l’écrivain, qui raconte cette anecdote : un jour, elle rend visite à Balzac qui lui montre avec une grande effusion un bibelot, qu’il vient d’acquérir. Balzac est si démonstratif que George Sand croit d’abord à une plaisanterie, mais assez vite elle doit se rendre compte que l’auteur du Père Goriot est bien sérieux et elle ajoute : « Et dire que c’est pour ces objets que Balzac va se ruiner ! » C’est aussi la mère de famille qui parle !
    Mais Balzac va encore plus loin, en se montrant à l’occasion étymologiste ! Il remet parfois en cause certaines expressions, par exemple sens dessus dessous, qu’il veut quelque part écrire cens dessus dessous ou sans dessus dessous, avec une explication fallacieuse, selon les spécialistes ! Ce qu’on pourrait voir comme une coquetterie est en fait comme le dernier élément d’une pièce montée, car il y a bien chez Balzac la volonté de se montrer le plus souvent possible spirituel ou savant. Par exemple et toujours dans le Curé de Tours, l’écrivain fait le marin ; un de ses personnages dit : « Je ne veux pas, dit-il à son oncle, recevoir une seconde bordée ecclésiastique dans mes œuvres-vives. » Ainsi, Balzac fait voir qu’il connaît l’univers maritime, qu’il en la science et qu’il est somme toute prêt à tout sacrifier pour une formule ou une explication, au risque de supprimer toute fluidité à son histoire.  
    Comparez ces deux dialogues… Le premier est tiré du Père Goriot ; madame de Beauséant reçoit la duchesse de Langeais, venue contempler le malheur de son « amie », puisque celle-ci est trompée par son amant. 
    « A quelle heureuse pensée dois-je le bonheur de te voir, ma chère Antoinette ? dit madame de Beauséant.
    _ Mais j’ai vu monsieur d’Ajuda-Pinto entrant chez monsieur de Rochefide, et j’ai pensé qu’alors vous étiez seule.
    Madame de Beauséant ne se pinça point les lèvres, elle ne rougit pas, son regard resta le même, son front parut s’éclaircir pendant que la duchesse prononçait ces fatales paroles…
    _ Avez-vous des nouvelles du général Montriveau ? dit-elle. Sérizy m’a dit hier qu’on ne le voyait plus, l’avez-vous eu chez vous aujourd’hui ?
    La duchesse, qui passait pour être abandonnée par monsieur de Montriveau de qui elle était éperdument éprise, sentit au coeur la pointe de cette question, et rougit en répondant :
    _ Il était hier à l’Elysée… »
    Dans cet échange mondain et qui est en réalité d’une rare violence, le style, si cher à Flaubert, est respecté ; les sentiments, les pensées de chacun sont révélées en ne quittant pas le cadre de l’histoire ; Balzac, comme c’est l’usage, prend soin de garder un mélange homogène, en « odeur d’harmonie »…, mais ailleurs il n’hésite pas à briser absolument le rythme ; ce que veulent dire vraiment les personnages apparaît comme la traduction d’une langue étrangère, comme si brusquement on leur arrachait leur expression, laissant voir leur cervelle à nu ; un peu comme un magicien qui après son tour l’expliquerait de bout en bout aux spectateurs… C’est le cas de ce deuxième dialogue que l’on trouve dans Le Curé de Tours et qui se déroule dans les mêmes conditions que le précédent, entre deux êtres qui « se font des caresses ».
    «  Le mal est fait, madame, dit l’abbé d’une voix grave, la vertueuse mademoiselle Gamard se meurt. (Je ne m’intéresse pas plus à cette sotte fille qu’au prêtre Jean, pensait-il, mais je voudrais bien vous mettre sa mort sur le dos, et vous en inquiéter la conscience, si vous êtes assez niais pour en prendre du souci.)
    _ En apprenant sa maladie, monsieur, lui répondit la baronne, j’ai exigé de monsieur le vicaire un désistement que j’apportais à cette sainte fille. (Je te devine, rusé coquin ! pensait-elle ; mais nous voilà mis à l’abri de tes calomnies. Quant à toi, si tu prends le désistement, tu t’enferreras, tu avoueras ainsi ta complicité.)
    Il se fit un moment de silence… » 
    Cette façon de donner quasiment deux niveaux de lecture au récit n’est pas sans rappeler le style heurté et éprouvant de Jules Vernes, où l’action s’arrête brusquement pour une longue digression sur l’extraction du charbon ou la composition de l’argile. C’est à ce moment-là que les adolescents quittent la télévision pour aller chercher une tartine ! Je soupçonne même Balzac de finir par être à l’occasion ennuyé par son histoire, mais, comme il faut la finir, il retrouve de l’intérêt à la relancer en abordant un nouveau thème et en l’expliquant, tel le mesmérisme par exemple. Voyez le long exposé sur la presse hydraulique de Pascal dans le dernier tiers de La Peau de chagrin !
    Cependant, ces personnages, qui de leur citation font comme des coups de tonnerre au fil des pages, ce qui bien entendu renforce l’effet dramatique des situations, s’élèvent à force comme des titans, ils deviennent prométhéens ; ils sont, selon l’heureuse expression de Baudelaire, « chargés de vie jusqu’à la gueule » et c’est l’écrivain qui leur communique toute sa formidable énergie ! 
    Pourtant, Balzac n’est qu’un homme et si on y regarde bien, derrière l’agitation de ce Paris qui semble toujours en effervescence, la montagne accouche souvent d’une souris et l’exemple qui me reste le plus vivement en mémoire se trouve dans Splendeurs et misères des courtisanes. Cet ouvrage fait suite aux Illusions perdues, dont je rappelle brièvement l’histoire : un provincial rejoint la capitale, pour y faire valoir son talent de poète et il découvre surtout qu’on ne réussit pas sans argent. C’est lui qui permet d’atteindre le meilleur monde, de s’y faire les relations les plus profitables et d’y apparaître le plus en vue ! Ainsi, le jeune homme, qui deviendra plus tard Lucien de Rubempré, fuit-il la voie austère du véritable travail littéraire, qui correspond surtout au mûrissement d’une pensée, et choisit-il les jouissances immédiates que procure l’activité de journaliste critique : notamment on y est rapidement courtisé ! Mais cette position est loin d’être suffisante, il faut toujours plus d’argent, pour la toilette, les équipages, les restaurants, mais aussi pour se venger des affronts des plus riches, et c’est ici qu’intervient, dans Splendeurs et misères des courtisanes, le personnage de Vautrin, déjà présent dans Le Père Goriot, et qui va jouer auprès de Lucien le rôle du diable pour Faust. 
    Pendant des pages et des pages, Vautrin va tenter Lucien, en lui exposant les arcanes de la société, comme quoi principalement les riches sont comme lui, le bandit : ils volent aussi, mais eux, c’est en toute légalité. J’ai envie de dire que Vautrin nous « bassine » avec un moyen qu’il possède pour gagner facilement beaucoup d’argent, avec une escroquerie formidable ; or, si vous essayez vraiment de savoir de quoi il retourne, en dépit d’une action tumultueuse, vous arrivez à comprendre qu’il s’agit seulement de s’emparer d’une commission sur une vente fictive, ce qui est une des arnaques les plus éculées qu’il est possible de connaître. Ainsi, le personnage principal de La Nausée de Sartre peut devenir un ami quand il est décrit dans un parc tenant Eugénie Grandet et disant à propos du livre : « Et alors ? ». En effet, Balzac est parfois sans surprise, son récit avance comme un omnibus dans une plaine et on est bien loin dans ce cas de la vibration proustienne, où un monde se révèle à lui-même incessamment !
    Mais, alors, pourquoi si la lecture de Balzac, pour toutes les raisons que j’ai données, peut être aussi éprouvante ou ennuyeuse, pourquoi il me reste plus attachant que d’autres écrivains dont le style est bien plus achevé, comme Proust ou Gide, pour ne citer qu’eux ? Mais, parce que si Balzac a les défauts des enfants, il en a aussi les qualités… et le mal ne le trompe jamais, il est toujours capable de le reconnaître. Il faut toute l’hypocrisie et la perversité du monde des adultes pour faire croire à une ambiguïté dans la distinction du bien et du mal et donc dans la nature de la vérité ! 
    Tolstoï, en d’autres lieux, montre bien que Ponce Pilate, qui dit au Christ : « Qu’est-ce que la vérité ? », est un homme raffiné, qui a vécu longtemps dans la capitale Rome et qui a appris à tout relativiser ; mais ce qui pourrait passer pour une marque de lucidité supplémentaire ne sert en fait qu’à excuser des vices ! Sartre, dans son étude sur Baudelaire, regrette que l’auteur des Fleurs du mal ne soit demeuré qu’un être gémissant, immature, alors qu’il aurait pu suivre l’exemple de Gide, que Sartre admire et qui a su s’affranchir de son milieu pour assumer sa personnalité ; mais au fond Gide joue les esprits forts surtout dans le but de faire accepter sa pédophilie, qu’il défendra même jusqu’aux dernières pages de son journal… et ceci vaut également pour les appétits de Proust !
   Cela ne veut pas dire que Balzac ait une vision simpliste des choses : Birotteau est puni à cause de sa vanité et Goriot pour sa faiblesse auprès de ses filles ; mais tous ceux qui décident de leur perte font bien le mal et non sous le joug d’une quelconque névrose, mais volontairement, parce que c’est ce qui leur est le plus facile, le plus plaisant ! Ainsi, Birotteau qui surprend son employé Derville volant dans la caisse s’en fait un ennemi mortel, à cause de l’orgueil de ce même Derville, car Birotteau ne porte même pas plainte… et il n’y a donc pas lieu de vouloir se venger !
    Presque toutes les histoires de Balzac racontent comment les faibles sont dévorés par les loups, par tous ceux qui sont sans pitié… et nous sommes là dans la réalité : tombez malade, soyez diminué et vous verrez ! Une voiture ne s’arrête pas pour le boiteux, mais pour l’homme fort, pour celui qui a l’air d’un prince ! Pourquoi ? Mais parce que le regard de celui-ci sur nous aura une valeur, son remerciement nous donnera une existence ! tandis que le coup d’œil de celui qui souffre et qui est déjà décomposé ne nous grandira en aucune manière ! 
    Balzac est capable à tout moment d’arrêter net le rhinocéros du mensonge… et comme j’ai travaillé longtemps à l’étranger, où on doit se contenter des livres français qu’on trouve, j’ai été conduit à lire toute l’œuvre de Balzac, volume après volume, et je vous rapporte ici quelques perles que j’ai notées au fil de ma lecture, ce qui laissera aussi sous-entendre combien n’ont pas encore été ramassées ! « Mais qui peut se flatter d’être jamais compris ? Nous mourrons tous inconnus. C’est le mot des femmes et celui des auteurs. » (Ferragus). « Les hommes forts qui aiment ont tant d’enfance dans l’âme. » (La Duchesse de Langeais). « Puis, comme tous les jeunes gens dont l’âme est puissante, il s’exagéra les difficultés de son entreprise. » (Sarrazine). « D’une exquise politesse avec les femmes, parce qu’il n’en attend rien. » (Les Employés). « Le commencement de cette passion fut, comme chez la plupart des profonds penseurs, une idée. » (Cadignan). « Le malheur, comme le bonheur, conduit à la rêverie. » (La Femme de trente ans). « Madame, disait le curé, les riches ne nous appartiennent que quand ils souffrent. » (Id). « Depuis quand les douleurs ne sont-elles plus en raison de la sensibilité ? » (La Peau de chagrin). « J’ai su plus tard que les femmes ne voulaient pas être mendiées. » (Id). « Une superstition, c’est souvent une espérance. » (Id). « La fierté, ce fruit de la raison. » (Le Lys dans…). « On ne peut pas être grand homme à bon marché. » (Les Illusions…). « Un retour n’est jamais de l’amour. » (La Cousine Bette). « Car il fumait, comme tous les gens qui ont ou du chagrin ou de l’énergie à endormir. » (Id). « Rien ne forme l’âme comme une dissimulation constante au sein de la famille. » (Une Ténébreuse affaire).