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Mardi, 01 Juin 2010 07:58

L’IMPARFAIT DE LA FATALITE

     Ce mois-ci, nous allons examiner un livre qui ne doit pas être nouveau, puisqu’il paraît dans la collection Polio de chez Y-en-a-marre, ce qui est une forme de consécration ou de concrétion, si on considère que tout cela vient épaissir le grand mur de la bêtise de la littérature d’aujourd’hui ! Toujours est-il que nous avons affaire à Pour Vous, de Dominique Mainard :

                                             

    Alors, je ne connaissais pas l’auteur et pourtant son palmarès, pourvu de prix sonnant comme des victoires de Napoléon (Prix Prométhée, Prix du roman Fnac, Prix Alain-Fournier, Prix des Libraires !), devrait la faire connaître du plus grand nombre, mais je dois admettre que je ne fais toujours pas partie du bon milieu (du show-biz !) ; mon orgueil déterminant sans doute mon indépendance… et dans ce cas, pourquoi m’attendrais-je à des compliments, voire à des sequins ; d’autant qu’il est précisé, en petit et avant le texte du livre, que Dominique Mainard a bénéficié du soutien du Centre national du livre pour le présent travail… ? En effet, pourquoi quelqu’un qui paraît aussi reconnu a-t-il besoin d’une aide financière ? Peut-on dire que le prix ne fait pas le moine ! Ou bien la situation est-elle pire que ce que nous imaginons ? « Mon fils, tu joueras au tennis, sinon rien ! »
    Cependant, jetons un œil au dos de l’ouvrage, à la quatrième de couverture comme disent ceux qui veulent faire les entendus (en fait, il y a la première face de couverture, la tranche et la quatrième…) ! Comme on pouvait s’y attendre, il s’y trouve un texte destiné à expliquer brièvement le propos de l’ouvrage, mais ce que je lis m’apporte également une question que j’ai déjà essayé de traiter dans un ancien point de vue et qui est celle-ci : pourquoi ne laisse-t-on pas une marge à chaque fois qu’on revient à la ligne, ainsi que le veut l’usage ? C’est ce qu’on appelle un alinéa et voici ce qu’en dit le Grevisse (que je conseille à tous ceux qui s’intéressent à l’écriture) : « L’alinéa est la séparation que l’on établit en allant à la ligne, c’est-à-dire en laissant incomplète la ligne en cours, et en commençant la nouvelle par un retrait. » Certes, on ne peut voir là qu’un détail, mais dès qu’on ouvre le livre cette règle est respectée et cette situation ne laisse pas de me rendre dubitatif, car l’alinéa n’est pas seulement placé pour faire joli. « L’alinéa, qui correspond à une pause très marquée, s’emploie surtout quand on passe d’un groupe d’idées à un autre, continue le Grevisse et il rajoute : selon une mode typographique récente, des imprimeurs suppriment le retrait, ce qui a l’inconvénient de rendre l’alinéa peu visible, ou même invisible si la ligne précédente est remplie en entier. »  
    Alors, a-t-on adopté cette nouvelle façon de faire avec l’arrivée de l’informatique et surtout du Net, les Anglo-Saxons pratiquant autrement, ce qui fait qu’on a trouvé plus facile de faire comme eux, puisqu’il n’y avait pas à changer les logiciels ? Je ne peux pas répondre à cette question, car pendant que les ordinateurs entraient dans les maisons, je travaillais dans des pays et des régions perdus ; mais, si c’est le cas, que fera-t-on si les Américains se jettent sous des voitures ? Je tiens à dire que je n’ai pas été sensible aux créatures bleues d’Avatar, car, malgré la performance technique, ce que peut m’apprendre Cameron restera toujours au niveau de l’aimable niaiserie !  
    D’autre part, qu’enseigne-t-on maintenant à l’école ? Laisse-t-on les élèves remplir leurs feuilles d’un texte monolithique, sans retraits, au point que ce qu’on voit dans les livres paraisse issu d’une serre, comme cultivé pour le luxe, par un gros monsieur ressemblant à l’Homme à l’orchidée ? Je pense à ces maîtres qui doivent exiger de leur classe qu’elle mette des majuscules aux noms propres, alors que les bandes-annonces de France 3 n’y voient aucune nécessité… Sacrés techniciens, ils ne comprendront jamais que la grammaire, c’est comme le code de la route ! Non, fonce Alphonse ! Eh ! C’est moi l’aigle de la route !
    Pour conclure sur ce point, je suppose que la plupart ne font pas ici plus d’efforts qu’ailleurs et qu’on prend encore une fois et sans aucune gêne les anciens pour des imbéciles ! Souhaitons que l’alinéa suive le destin du talus…, qu’on se rappelle son utilité pour lire plus facilement ! Je ne voudrais pas apparaître aussi désespéré que Don Quichotte…. Cependant, voici les deux premières phrases de ce texte de quatrième de couverture : « Encore adolescente, Delphine a compris que les êtres humains ont besoin de réconfort, de mensonges même pour que leur vie soit supportable. Elle a trente-cinq ans et dirige une agence qu’elle a créée, Pour Vous, destinée… » Pour un palais habitué à la grande cuisine littéraire, cet enchaînement laisse un goût amer, rugueux, âpre et fait penser que l’individu qui en est à l’origine n’a rien à faire près des fourneaux ; tout au plus serait-il convenable à la caisse ! On évoque le passé, puis, sans transition, on nous met dans le présent. Quelle brusquerie ! On passe quasiment du coq à l’âne et l’esprit est poussé au grand écart ! Evidemment, pour le béotien, la soupe est bonne, aujourd’hui comme hier, pas vrai ? Mais oui, ça fait du bien !
    Enfin regardons à l’intérieur du livre et comme à l’accoutumée, nous nous bornerons à l’étude du premier chapitre… S’aventurer plus loin, ce serait courir le risque d’être pris dans des sables mouvants. Imaginez la scène : le corps s’enfonce, le soir descend ; là-bas, sur la grève aboie le dernier chien et les filets de la marée montante glissent autour, ainsi que des serpents venimeux. Qui voudrait d’une telle situation ? Cependant, avant d’entrer dans le vif du sujet et de comprendre le titre de cette chronique, relevons justement dans ces premières pages quelques erreurs de goût et de sens ! Voici le premier paragraphe (une auxiliaire de vie parle de son expérience…) : « « Ma petite fille, disait-il, ma petite fille » et c’était une litanie qui n’en finissait pas, qui durait des heures parfois, accompagnée de larmes ou de rires. Je répondais : « Oui, papy », avec patience, parce que j’étais payée pour le faire, et mon sourire ne quittait pas mes lèvres même quand il me fallait dix fois, vingt fois, le rattraper pour l’empêcher de s’aventurer sur la pelouse et de cueillir les roses parce que alors le gardien me reprochait de ne pas être capable de veiller sur mon grand-père et que, s’il était absent, le vieillard s’écorchait les mains jusqu’au sang sur les épines. Chaque fois je m’étonnais qu’un homme qui passait sa vie dans un fauteuil roulant puisse (sic) être si rapide lorsqu’il s’agissait de s’approcher de quelques fleurs. »
    Si je vous ai noté tout le passage, c’est parce qu’il va nous servir à montrer comment l’auteur utilise l’imparfait, mais auparavant faisons quelques remarques… La phrase « Et mon sourire… » laisserait entendre que le pronom « le » avant rattraper représente le sourire… On comprend qu’il s’agit en fait du papy, le sens le veut ainsi, même si souvent le genre ou le nombre du pronom sont également significatifs… ; mais cet exemple fait voir que l’auteur manque de maîtrise, parce qu’il ne conçoit pas les possibilités d’une interprétation différente. D’ailleurs, si c’est aussi évident que « le » est le papy, pourquoi ne pas employer de nouveau le pronom pour dire : « Parce que alors le gardien me reprochait de ne pas être capable veiller sur Lui… » Mais, ici, l’auteur travaille à la « va comme je te pousse » et je vous défie de lire la fin de la phrase sans buter contre les mots ! Il y avait sûrement une manière plus simple de dire les choses et si on peut comprendre qu’un écrivain soit maladroit au début de son histoire, parce souvent le moteur est encore froid, on ne peut que s’interroger sur les compétences de l’éditeur, qui devrait être à même de relever ce genre de problèmes (mais on a vu aussi que le résumé au dos, qui correspond généralement à la seule intervention de celui-là, était déjà défaillant…)
    Ce court extrait se termine par une réflexion de l’auxiliaire de vie qui se dit à chaque fois surprise par la vitesse d’un homme se déplaçant en fauteuil roulant. Pour ma part, je trouve cette précision éminemment artificielle, l’auteur fait du genre, elle joue les affranchies avec cette touche de dérision et nous verrons que c’est une des conséquences de sa façon d’écrire, de la disposition générale de son esprit ! Ce n’est pas innocent, mais ce que je dis ici doit être senti plutôt que venir d’une explication, tant nous sommes voisins d’un domaine imperceptible. Toutefois, nous tâcherons de nous montrer le plus clair possible.
    Plus loin, l’auxiliaire de vie ramène le vieillard chez sa petite-fille, qui en a la charge et on nous dit que la jeune femme ouvre sa porte, « Le visage reposé de son absence et déjà las de son retour ». On comprend l’expression, mais elle est impossible, on ne peut pas voir en même temps la fraîcheur du visage et la marque que lui impose la contrainte. Ce sont deux états qui ne peuvent se concevoir que l’un après l’autre, mais à cette occasion l’auteur a encore voulu faire un effet de style, un effet malheureux, qui révèle qu’elle n’est pas du sérail, du métier. Jamais un véritable artiste n’est capable d’une faute de goût, pour la simple raison qu’il est un monde à lui tout seul, ce qui fait sa beauté homogène.
    Tout au long de ces premières pages, il est difficile de comprendre ce qu’il se passe… Voyez par vous-mêmes, le texte commence par : « Ma petite fille, ma petite fille… », où petite fille est écrit sans trait d’union et je peux donc en conclure que le papy voit l’auxiliaire de vie comme une fille petite, plus jeune et ce par affection. Au deuxième paragraphe il l’appelle Agathe et je peux raisonnablement penser que l’auxiliaire de vie s’appelle bien Agathe. Puis, le vieillard est ramené dans sa maison, pour qu’il soit repris par sa petite-fille et l’auteur nous dit qu’à ce moment-là il regarde sans s’émouvoir près de lui ses petites-filles, son unique petite-fille est-il encore précisé. Qu’est-ce que j’imagine alors ? Que l’homme est assez gâteux pour avoir des visions ? Mais le texte continue et maintenant le vieillard remue des lèvres et l’auxiliaire de vie y lit : « Agathe, Agathe ! » ; mais moi, lecteur, je ne sais toujours pas qui est Agathe : est-ce l’auxiliaire de vie ou la petite-fille ? Et y a-t-il une ou plusieurs petites-filles ?
    Il faut passer à l’autre page pour avoir une autre indication, puisqu’on parle de la double présence des petites-filles et elles sont donc deux ! Puis, d’un coup, il est fait mention d’une Agathe Coindreau et on comprend que c’est le nom de la petite-fille… et enfin, enfin, tout s’éclaire : le vieillard prend l’auxiliaire de vie pour sa petite-fille ! Il la confond avec l’autre ! Ah ! Ah ! Mais alors je ne suis pas fou ! Alors, alors il n’y a pas que des problèmes sans solutions ! On peut trouver ! Le printemps existe ! Je ne suis pas banni par le bonheur et je danse, je danse !
    Cependant, après toutes ces émotions, venons-en au fait et je vous demande ici toute votre attention, car nous allons faire preuve de finesse. Il est normal pour l’écrivain d’utiliser l’imparfait, car comme il raconte il fait forcément référence à quelque chose qui s’est déjà passée, mais ici l’imparfait sert à décrire une situation qui se répète : chaque dimanche, l’auxiliaire vient chercher le vieillard pour une promenade. Ils vont toujours au même endroit, dans le même parc, où l’auxiliaire doit empêcher les mêmes incidents : la fuite de son malade, ses blessures avec les épines des fleurs. A chaque fois, le vieux confond la jeune femme avec sa petite-fille, il l’appelle Agathe, il lui caresse sa fossette ; puis c’est le retour, la porte s’ouvre et la vraie petite-fille a la même attitude : à chaque fois elle est en même temps revigorée et déçue et enfin elle soupire pour prendre dans une armoire le chèque destiné à l’auxiliaire de vie… et cela quels que soient le temps ou la saison ! Peu importe ce qu’il s’est passé dans la semaine, il n’y a aucune envie de changer chez quiconque !
    On sent au fil de la lecture quelque chose d’inexorable, d’immuable, de fermé et il s’en dégage une atmosphère particulière, lourde, qui n’appartient pas en propre à Dominique Mainard, mais qui est utilisée par certains auteurs dont le représentant le plus éclatant est sans conteste Pierre Loti. Dans les histoires de celui-ci, l’homme essaie d’être heureux, il tente de soulever le poids qui l’accable ou de franchir les obstacles qui se dressent sur sa route, mais finalement tous ses efforts seront vains, il échouera et c’est pourquoi j’appelle l’imparfait qui permet de raconter ce combat perdu d’avance, l’imparfait de la fatalité !
    Voici quelques lignes de Pêcheur d’Islande : « Dehors (à l’extérieur du navire), ce devait être la mer et la nuit, mais on n’en savait trop rien. » Le verbe devoir et le fait de rester vague quant à la nature des éléments produisent un sentiment d’écrasement : par-delà le carré des hommes, c’est de toute façon si vaste et si puissant que ça ne vaut pas la peine d’essayer de le définir ! Plus loin, on retrouve presque la même phrase : « Dehors, ce devait être la mer et la nuit, l’infinie désolation des eaux noires et profondes. » Tout le monde connaît cette histoire : Yann, le pêcheur, et Gaud, une belle jeune femme, s’aiment ; mais parce que le garçon fuit les choses convenues, il tarde à se déclarer et quand enfin il s’unit à sa bien-aimée, c’est pour se noyer le lendemain lors du naufrage de son navire. Autrement dit, le bonheur est impossible et c’est comme une rengaine chez Loti.
    Mais, Mainard, comme Loti et d’autres encore, emploie l’imparfait ainsi qu’un prisme ou qu’une lentille, c’est un moyen pour elle de mettre la vie à distance, chaque idée est pareille au pas lourd du scaphandrier, ce qui est propice à la jouissance et à la domination ; car jamais les personnages ne sont assez forts pour sortir de leur cadre et venir déranger, on en reste maître de bout en bout, et c’est pourquoi Mainard a des effets de style malheureux, comme les mauvais calembours d’un caïd !
    Voici une anecdote racontée par Loti lui-même, sans honte et en dépit qu’elle le montre sous un jour peu flatteur. Loti nous fait souvent croire qu’il est à la recherche de la Vérité et un jour, en Inde, on lui parle d’un sage exceptionnel, qui vit dans un temple retiré. Aussitôt Loti va le voir et ils se parlent dans une salle sombre. L’écrivain, comme d’habitude dans ce genre de situation, fait part de son scepticisme quant à l’existence de Dieu, mais le sage lui répond d’une manière surprenante que cela n’est pas étonnant, puisqu’en fin de compte Loti ne veut pas trouver Dieu, mais continuer à pouvoir jouer de ses impressions !
    Cependant, en conclusion, il n’y a rien de vraiment nouveau chez Mainard, qui utilise un procédé somme toute plus brûlant chez Loti et tout au plus avons-nous affaire à une bonne ouvrière, mais pas à une créatrice ! Il est donc temps que je remette mon sombrero et que je me recouche sur les rails, en murmurant :

                La haine est l’ombre de l’amour
                Miyazaki ou l’honneur d’être un homme
                Pour les zones noires de la littérature
                Pasqua passe quoi ? La mesure !
                BP indemnise les oiseaux
                Le charlatan David Lynch
                Les écologistes, musiciens du Titanic
                L’Attaque de la moussaka géante, prophétique
                Maniaque comme la bourse
                Tous ceux qui savent et pas de solution
                « Je m’excuse… » est parfaitement correct