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Cartonnerie (Livre du mois)
Pour un monde plus beau. »
L'histoire du mois
Cogne sans émoi ! »
Le point de vue du mois
Mais c’est l’avenir certes ! »
MONSIEUR REVE
NB : « Je vous donne la trame de l’histoire, afin de vous y installer sans peine. Nous sommes au début du XVIIIème siècle et un recteur de Bretagne recueille un naufragé, monsieur Rêve, qui vient d’une île inconnue, mais aussi très évoluée, car c’est déjà une démocratie, gouvernée par la raison et guidée par le flambeau de la science ; bien que son peuple ait encore décidé de ne pas influencer le développement du reste du monde… Mais alors que fait monsieur Rêve si loin de cette terre idéale, au point d’être victime d’une tempête ? »
I
En cette nuit d’hiver de l’année 1702, le recteur de la paroisse de Cléderne, située sur les côtes de Bretagne, avait peur pour la toiture de son église. En effet, dehors, un géant soufflait de toutes ses forces sur le monde des hommes et quand on était à l’abri derrière des murs, plus heureux que les feuillages qui semblaient fouillés par un fou, on entendait gémir les charpentes, avec l’anxiété du marin qui guette les craquements de sa coque.
L’église de Cléderne n’était pas très grande, mais ses piliers à moulures lui évitaient tout de même le nom de chapelle. Devant l’autel le sol avait été pavé, mais près de la porte d’entrée il était toujours en terre et le bosselaient d’anciennes inhumations. Un rideau* cachait les ors du retable et à l’odeur des bougies se mêlait celle de l’humidité, mais le bleu intense de quelques vitraux réchauffait la vue. Sur un mur, les plaques aux noms des marins disparus en mer montaient plus haut que la reproduction d’un vaisseau suspendue en guise d’ex-voto. En somme, l’église ressemblait à son recteur : elle était d’une simplicité rude, tout en possédant une certaine douceur.
Cependant, le recteur surveillait toujours son toit, quand sa servante fit irruption par une porte qui se referma brutalement, comme si le vent avait voulu saisir la pauvre femme, qui était visiblement agitée :
_ M’sieur le recteur, dit-elle, i’ sont allés aux bris ! Un vaisseau est à la côte et la plupart sont là-bas pour piller !
Cette nouvelle, même si elle affecta le recteur, ne le surprit pas outre mesure, la coutume voulait en effet qu’on s’appropriât ce qui était rejeté par la mer. C’était un cadeau de Dieu, qui viendrait enrichir le quotidien, mais il restait à savoir comment se passaient les choses, car il n’était pas rare, par exemple, qu’on aidât un naufragé à mourir, afin de s’emparer de ses biens. Le recteur demanda :
_ Où cela se passe-t-il ?
_ Mais vous le savez bien, près du rocher du Crapaud ! Mais vous ne comptez pas y aller, m’sieur le recteur ! Dieu sait dans quel état ils seront à votre arrivée !
_ Mais s’il y a des survivants, ma présence ne sera pas inutile, ma bonne Jeanne !
_ Tenez, prenez au moins vot’ cape !
Le recteur disparut, happé par le vent pour ainsi dire, et la servante, qui n’aimait pas le silence, rejoignit le presbytère, non sans inquiétude : « Il va revenir avec des chaussures abîmées et des habits déchirés, songeait-elle, sainte Vierge, que de travail en plus ! »
Le rivage était distant du bourg de trois kilomètres et le recteur, par des chemins creux, avançait rapidement. Il était du pays et il le connaissait bien. Les tempêtes ne l’effrayaient pas, même si celle-ci était particulièrement violente et faisait tomber devant ses pas des branches, provenant de l’escrime des cimes. Enfant, il avait joué dans des sentiers tels que ceux-ci et il savait par coeur leur atmosphère, alors que des ornières ou des ronces auraient inquiété l’étranger.
Ici, entre ces talus épais et bien qu’au-dessus le ciel fût déchaîné, le Breton marchait avec un sentiment profond de sécurité, il était dans le ventre de sa mère, la terre ! Le recteur en était parfaitement conscient et les choses qui l’environnaient constituaient comme une seconde peau pour lui. Une odeur, une différence de température ou un changement du terrain le renvoyaient à ces trésors qu’il aimait à retrouver quand le temps était plus clément. Par exemple, sur les parois terreuses, les toiles d’araignée formaient comme des hamacs bleus et le jaune des jonquilles éclatait entre les arbres nus qui montaient dans l’air vert de l’hiver ! Il y avait encore les grandes feuilles des châtaigniers qui ressemblaient à des poissons et qui après avoir virevolté constituaient ces vastes tapis ternes sous les bois noirs.
D’ailleurs, du côté des feuilles, le recteur préférait la dorée dormant dans la flaque de cristal ou la rouge qui brûlait au milieu du chemin et n’était-ce pas au bord de ce lavoir qu’il avait un jour sauvé deux salamandres ? Si ! Les deux bestioles, bien qu’amphibies, ne parvenaient pas à sortir du bassin, pour se reposer sur la terre ferme. Une pluie torrentielle avait dû les conduire dans ce piège et le recteur, affable, les avait repêchées toutes les deux ; ces animaux que beaucoup n’aimaient pas dans le bourg : leur marche obstinée, à cause de leurs yeux qui semblaient aveugles, produisaient de fortes répulsions, chez quelques vieilles notamment !
En songeant aux doyennes, le recteur ne put s’empêcher d’en considérer une en particulier. Elle avait le doux nom de Marie, mais elle avait une réputation de sorcière. On disait qu’elle parlait aux ruisseaux et qu’à l’occasion elle les commandait. Ce qui était assurément vrai, c’était qu’elle luttait contre les pêcheurs aux pratiques déloyales et dévastatrices et elle s’était surtout fait un ennemi du gars Cloarec, un échalas boutonneux et désagréable.
Ce dernier attrapait les anguilles en installant un barrage à la sortie des biefs, puis, quand la retenue d’eau était assez importante, il enlevait sa bonde brusquement. Tout le ruisseau qui était en amont en était comme aspiré et les poissons entraînés terminaient dans un sac. Si Marie venait à découvrir un de ces dispositifs, elle le détruisait tout de suite et plusieurs fois elle avait été menacée par Cloarec. Il ne fallait pas prendre la situation à la légère et le recteur devait inviter la première à la prudence et le second à la mesure, avant que n’éclatât un drame.
Cependant, Marie était un peu la célébrité du village. Tout le monde connaissait ses reparties pleines d’esprit et un jour elle avait dit subitement au recteur : « Le paradis n’existe pas, monsieur le curé, sinon on vivrait tout autrement ! » Le recteur avait voulu répondre, mais il avait été tellement surpris qu’il n’avait pas trouvé les mots. Pourtant, il ne faisait aucun doute que si la plupart des hommes étaient égoïstes et ne croyaient pas vraiment en Dieu, il en existait tout de même un certain nombre qui l’adorait !
Maintenant, le recteur approchait de la mer, il le sentait à la fraîcheur qui déjà lui parvenait, alors qu’autour c’était toujours la lande, avec ses massifs d’ajoncs, qui tremblait. Comme une gifle il reçut le vent qui était chargé d’écume et dès lors il dut progresser courbé. Il était encore loin du bord de l’eau et il affrontait une série de dunes, où ses pieds s’enfonçaient, mais de là où il était, d’une certaine hauteur donc, il découvrait l’horizon de la tempête, qui était bien étrange. Il y avait bien là-bas, au large, une espèce de lueur, plutôt bleue, mais elle était trouble et révélait une agitation démentielle : c’étaient les vagues qui semblaient vouloir hacher même l’air qui était au-dessus.
De temps en temps des éclairs éclataient entre les nuages, comme si on avait canonné le ciel, et quand ils illuminaient la côte on voyait les récifs ruisselants, après que la houle en les percutant eut développé ses éventails d’écume. Dans ce chaudron bouillonnant achevait de se disloquer le vaisseau. La mer jouait avec lui, elle le poussait, elle le ramenait, elle le couchait, elle le tapait, elle le redressait, elle le retournait, elle le cassait en mille morceaux, elle l’éparpillait. On ne voyait plus âme qui vive à bord.
Le recteur atteignit la plage et il fut contraint de se ramasser encore plus, afin d’avancer à peu près correctement. Il avait tout de même l’air d’un homme ivre. De la mousse venait se coller à sa robe et des chevelures de sable paraissaient un instant s’enrouler autour de ses jambes, comme pour freiner sa marche, mais tout cela s’enfuyait aussitôt dans les ténèbres.
Les premiers noyés apparurent. Il y avait là des hommes, des femmes, mais aussi des enfants. Tous avaient été dépouillés de leurs vêtements et n’était leur chair gonflée, à la vue de leur chemise, on aurait dit des pénitents endormis. Certains pourtant tiraient la langue ou écarquillaient les yeux. On y lisait l’effroi, mais aussi la stupeur et les ouailles du recteur avaient probablement soulagé quelques uns de leur agonie. Mais justement où étaient maintenant tous ces pilleurs ?
Ils étaient plus loin, au bout de la plage, et ils dansaient et chantaient. Ils avaient découvert des barriques et le vin coulait à flot. C’était rare pour ces gens d’en boire, la pauvre terre de Bretagne ne pouvait leur offrir que du cidre, mais ce qui surprenait c’était avec quelle fureur ils consommaient. Visiblement, ils s’étaient mis au diapason de la tempête : les hommes avaient l’air de vouloir rugir plus fort que le vent et les femmes agitaient leurs jambes nues, comme si elles défiaient la frénésie des vagues !
Soudain on entendit une plainte : un homme s’accrochait désespérément à un rocher et appelait au secours. Un des buveurs s’empara d’une faucille et des femmes entrèrent dans l’eau pour mieux voir. Si on ne faisait rien, le compte de ce naufragé était bon. Le recteur eut une idée et il se mit à crier de toutes ses forces : « Les archers* ! Les archers ! »
Ce mot dégrisa le plus grand nombre mieux que n’importe quel remède*. On regarda le haut de la grève, dans la direction qu’indiquait le recteur et on crut vraiment y apercevoir des chevaux et des carabines qui brillaient et cela n’eut rien d’étonnant, dans ce pays si propice au rêve ; où la mer se mêlait à la terre, où l’ajonc avait le mouvement de la houle, où la brume noyait les maisons comme une marée, où le vent apportait le dernier cri d’un disparu, où le craquement d’une branche était le pas d’une créature de la forêt, où la fontaine donnait un enfant !
Les pilleurs se dispersèrent, non sans emporter qui des hardes, qui une planche, qui un tonnelet. Ils reviendraient plus tard chercher le reste, même si des soldats étaient chargés de protéger l’épave et de les repousser. Rien ne pourrait efficacement empêcher qu’il ne restât du naufrage que quelques cordages usés, dont personne ne voudrait.
Le recteur put alors songer à sauver le rescapé. Il pénétra à son tour dans l’eau froide et il recevait un coup à chaque lame. « Seigneur, lâcha-t-il entre ses dents, donnez-moi la force ! » Ainsi, il parvint à rejoindre l’homme qui était tout près de se laisser couler et il le chargea sur son dos, avant de le tirer au sec. Le sauvetage apparemment avait réussi, mais soudain il se produisit un phénomène étrange : la cloche du navire, muette jusqu’ici, se mit à sonner le glas.
Que signifiait tout ceci ? Le recteur tourna la tête et eut un haut-le-corps : à quelques mètres était arrêtée une charrette. Avait-elle un conducteur ? Il y avait bien une ombre, mais on ne pouvait être sûr, les ténèbres ne laissant percevoir vraiment que le cheval, étrangement immobile.
Le recteur avait l’esprit solide, mais l’apparition de la voiture avait été si subite qu’elle en demeurait troublante, surtout que là-bas sur la mer le glas continuait. Malgré lui, le recteur ne put éviter de songer à l’Ankou. « Il est là pour me disputer mon rescapé, se disait-il, on raconte que cet être qui personnifie la mort vient chercher ses victimes avec une charrette, mais il n’aura pas gain de cause avec moi, ça non ! » Le recteur se plaça devant le corps du naufragé, qui évanoui gisait toujours, et il montrait ainsi qu’il était décidé à ne pas se laisser enlever celui que le Seigneur avait apparemment placé sous sa protection. Puis, il pria.
Cependant, à présent, il pleuvait fort et quand le recteur rouvrit les yeux, il distingua encore moins la charrette. Des gouttes lui faisaient cligner les paupières et il s’approcha pour avoir une vision plus nette, mais la peur tout de même l’arrêta au bout de quelques pas, car maintenant il croyait voir le cocher et son aspect était terrifiant ! On avait l’impression que toute la misère du monde avait été concentrée dans une seule attitude. La prostration du conducteur était telle qu’elle ne pouvait pas ne pas produire de l’angoisse. On avait envie de s’adresser à lui afin de le réchauffer par des paroles, ou plutôt on voulait le serrer dans ses bras pour sauver l’espérance, pour sauver le sens de la vie, mais la faux qui se dressait à son côté rappelait qu’on ne peut pas étreindre la mort et qu’elle reste à jamais froide et muette.
Ce fut le cheval qui réveilla le recteur de son songe. L’animal soufflait pour montrer son impatience et le recteur prit soudainement conscience qu’il n’avait affaire qu’à une charrette de goémoniers qui s’était sans doute perdue. Il n’y avait pas de l’Ankou… Tout de même un cheval encore attelé la nuit ? Et si la prière… Mais le recteur devait maintenant s’occuper de son malade et il le chargea sans autres réflexions sur le véhicule. Un peu plus tard, celui-ci brinquebalait dans les chemins creux en direction du presbytère.
_ Jeanne ! Jeanne ! cria le recteur en s’arrêtant devant son logis.
On vit un chandelier s’allumer, puis une tête passa par la fenêtre.
_ Jeanne ! reprit le recteur, vite, descendez, j’ai besoin de vous !
Bientôt la servante sortit et quand elle éclaira le visage du naufragé, elle ne put s’empêcher de s’écrier :
_ Par la sainte Vierge, monsieur le recteur ! Qu’est-ce que vous nous avez ramené ?
_ C’est sans doute le seul survivant du naufrage, ma bonne Jeanne !
_ Et vous ne pouviez pas le laisser là-bas ? Qui sait quels problèmes il peut nous faire ?
_ Voilà des sentiments qui ne sont guère chrétiens, ma bonne Jeanne ! Allez, aidez-moi, on va le transporter dans la petite chambre jaune !
Le recteur et sa servante soufflèrent sous le poids du corps de l’étranger, mais enfin ils le déposèrent sur le lit de la petite chambre en question. Celle-ci était toute simple : ses murs étaient peints avec un jaune pâle, ce qui lui donnait son nom, et un crucifix discret et portant une branche de buis était son seul ornement. Le choix du recteur, pour cette chambre, s’expliquait surtout parce qu’elle était la plus calme du bâtiment, en donnant sur le jardin. D’ailleurs, ici, on n’entendait déjà presque plus la tempête.
_ Mais qu’est-ce qu’il faut que je fasse ? demanda la servante.
_ Eh bien, je suppose qu’il faut d’abord le réchauffer !
_ Ah ! Mais vous auriez dû me prévenir, je l’aurais bassiné son lit, moi !
_ Voyons, Jeanne, comment aurais-je pu deviner que je reviendrais avec un malade ?
_ Evidemment, mais c’est pas des façons, tout de même… et puis dans son état, il va me gâcher mes draps… Enfin, je vais à la cuisine lui préparer un peu de bouillon…, ça lui redonnera de la couleur… Vous n’avez qu’à le déshabiller pendant ce temps-là !
Le recteur fit comme on lui avait dit et Jeanne s’affaira devant son fourneau, mais que se passait-il là-bas sur la grève, quand les hommes n’y étaient plus ? De vieilles forces sortaient-elles enfin de l’eau, ou bien l’océan seul continuait-il sa danse infernale ?
* En ce temps-là, tout ce qui était précieux dans l’église était à l’abri derrière un rideau.
* Les anciens gendarmes étaient appelés ainsi en souvenir de leur armement primitif.
* En fait, certaines populations se sont arrogé le droit de piller les épaves, mais déjà en 1543 une ordonnance déclara que les naufragés avaient seuls droit à ce qui provenait de leur navire.