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Mardi, 01 Juin 2010 08:40

SUR JEAN ROSTAND

    « Ainsi les caractères acquis ne s’héritent pas. Nous savons aujourd’hui que l’évolution procède par mutations rapides et fortuites, et l’avenir d’une mutation génétique est assuré par son adéquation avec le milieu.
    C’est un Français qui a mis le doigt sur l’erreur de Darwin, un Français longtemps méprisé, longtemps moqué, c’est Jean Rostand, mon maître, mon ami. Jean Rostand, le visionnaire de Ville-d’Avray, l’homme qui, disait-on, jouait avec les grenouilles. Jean Rostand le savant de cabinet. Comme Darwin. »
    Voici comment Alain Bombard parle de Jean Rostand, biologiste réputé et fils d’Edmond, l’auteur du célèbre Cyrano de Bergerac. Mais si Bombard évoque si vivement les humiliations qu’a dû subir son ami, n’est-ce pas parce que lui-même n’a pas été épargné ? On a d’abord discuté son exploit, on lui a reproché d’avoir accepté quelques douceurs (une bonne bouteille et un peu de charcuterie) offertes par un cargo au milieu de l’Atlantique et on lui a soutenu qu’il n’avait pas vraiment franchi l’océan, puisqu’il n’avait pas atterri sur l’île où on l’attendait !
    On a fait la même chose avec d’Aboville après sa traversée du Pacifique, car il n’a pas abordé véritablement la côte américaine, mais il a préféré effectuer son arrivée en embarquant sur le bateau venu l’accueillir, afin d’éviter des brisants. Cela s’est produit à quelques encablures du rivage : un poil sur la carte par rapport à cet immense espace bleu ! Pourtant, le reproche a tellement marqué d’Aboville qu’à la fin de son livre Seul on peut lire : « Un journaliste écrira que je n’ai pas traversé le Pacifique… Après tout, peut-être a-t-il raison… »
    Mais, en ce qui concerne Bombard, il y a une autre histoire qui va encore plus fragiliser le navigateur : c’est le drame de la barre d’Etel, que la presse réveille de temps en temps. Rappelons brièvement les faits : Bombard dit que son canot pneumatique est insubmersible et pour le prouver, il propose à quelques marins bretons d’affronter les vagues des hauts-fonds d’Etel, où la mer se dresse contre le courant d’une rivière. Le temps est mauvais, l’embarcation se renverse, il y a une panique, on veut récupérer les naufragés coûte que coûte et des sauveteurs et des frères disparaissent. On verra plus tard Bombard militant socialiste, mais ce n’est plus le même homme.
    Cependant, quand le célèbre médecin, quelques années auparavant, décide de se laisser dériver de la Méditerranée jusqu’aux Antilles, sans eau ni nourriture et sur un canot pneumatique, qu’est-ce qui l’anime vraiment ? Mais, comme il le dit lui-même, c’est une question scientifique ! En effet, après avoir étudié de nombreux cas, Bombard a remarqué que les naufragés succombent moins parce qu’il leur manque le nécessaire que parce qu’ils sont gagnés par la peur et le désespoir. Ils se retrouvent dans un milieu hostile, dans une situation apparemment impossible ; mais si on prouve qu’on peut encore survivre dans de telles conditions, on donnera à ceux qui sont perdus en mer la force de résister et il n’est donc pas étonnant qu’avec un tel projet Bombard voie en Jean Rostand son maître : la survie en mer ne pouvait qu’intéresser un biologiste !
    On connaît la suite, Bombard réussira, bien qu’après son exploit il ne mangeât jamais plus de poissons ; mais je vous conseille son livre : Naufragé volontaire, ça force l’admiration ! Cependant, si cette aventure a grandement fait progresser la sécurité en mer, Jean Rostand, lui, a répandu en France la connaissance de la génétique ; il en est un des grands précurseurs ! Pourtant, aujourd’hui, ce savoir fait grincer des dents, notamment celles des psychanalystes, puisqu’il se trouve des généticiens pour affirmer que tout vient des gènes et que l’histoire des individus, en ce qui concerne leur construction, est donc peu déterminante. Mais que disait Jean Rostand à ce sujet ? Dans Inquiétudes d’un biologiste, on peut lire : « Il existe sûrement, quant aux aptitudes intellectuelles, une disparité originelle des individus humains. Mais, si l’on tient compte des leçons de la psychanalyse, qui fait voir comment l’expression de ces aptitudes peut être gênée par un trouble de l’affectivité, on en vient à penser que les conditions du milieu familial sont bien souvent responsables des inégalités qu’on attribuerait, de prime abord, à une disparité des acides nucléiques. » Alors pas si malheureuse que cela la discipline de Freud ! Pourtant, Rostand un peu plus loin rajoute : « Je ne puis me défendre d’un peu de malaise en voyant s’esquisser un monde gouverné par la biologie et la chimie, où le meilleur de l’homme sera voulu, prévu, calculé, où le talent, le don, la charité, la vertu seront obtenus à volonté par des artifices techniques. » Je crois que rien n’a été oublié !
    Cependant, à ce stade, certains pourraient se demander qu’est-ce qu’un biologiste vient faire sur un site de critique littéraire : ne valait-il pas mieux, dans le cas présent, parler du père plutôt que du fils ? Mais Jean Rostand a aussi une plume, il a écrit de nombreux livres : Pensées d’un biologiste, Le Droit d’être naturaliste, Hommes de vérité, La Vie des crapauds, etc. ; il a encore été élu à l’Académie française et il était aussi en guerre contre la mauvaise littérature. Voici un exemple de son ressentiment : « J’ai quelquefois pensé que, plus tard, lorsqu’on ne saura plus écrire, lorsque les outrances de la littérature et de l’alittérature auront détérioré jusqu’aux fondements du langage, on irait prendre des leçons de netteté, de rectitude, d’appropriation verbale dans les écrits des gens de science. »
    En fait, Jean Rostand reste surtout un pur scientifique : « L’unique méthode valable pour l’investigateur est de faire comme si les phénomènes de vie se devaient ramener en fin de compte aux phénomènes plus simples de la physico-chimie. En un mot nul ne conteste que l’attitude « mécaniste » ne soit, sur le plan de la recherche, seule féconde et propre à nous faire avancer dans l’intelligence des causes et la domination des effets. »
    Rostand ne jure donc que par la logique et son seul ennemi est l’anthropocentrisme et son grand représentant de l’époque, Teilhard de Chardin ! Rostand le critique très souvent et dans une émission de France Culture, il se demande si l’optimisme inébranlable de Teilhard quant au devenir de l’homme, puisque pour le paléontologue l’histoire de l’univers correspond à une montée de la conscience, ne viendrait pas d’un besoin de sécurité, qui trahirait une angoisse profonde. « Pour Teilhard, rajoute-t-il, la condition humaine serait trop désespérante, trop inacceptable, si elle se réduisait à ce qu’y voient les incroyants, c’est-à-dire à sa première apparence. Et sur ce point, ma réaction primaire, je l’avoue, est la même que celle de Teilhard ; mais la différence entre nous, c’est qu’il pense : cela ne peut pas n’être que ça, car ce serait trop horrible, alors que moi, je me borne à penser : cela est horrible, car ce n’est que ça ! »
    Ici apparaît un vide chez Rostand, que l’on retrouve encore plus brutalement dans certaines de ses formules : « Le front de l’homme est fait pour se cogner à des murs derrière lesquels il ne se passe rien. », « Deux inacceptables : ce qui a l’air d’être et ce qu’on y rajoute. », « Ne pas ajouter à la démence du réel la niaiserie d’une explication. »,  « En tuant le hasard, on ne ressuscite pas Dieu. », « Moins on croit en Dieu et plus on comprend que d’autres y croient. »
    On poursuivrait longtemps cette promenade charmante, mais il n’en demeure pas moins qu’aujourd’hui la situation est très étrange. D’un côté, nous avons beaucoup de croyants qui refusent, d’une façon plus ou moins implicite, de prendre en compte les découvertes de la science : le big bang, l’évolution, les progrès de la génétique ou la psychanalyse restent pour eux des choses abstraites, à moins qu’ils ne les « picorent » juste à leur avantage ! De l’autre, il y a des scientifiques croyants, mais qui ont installé entre leur activité de recherche et leur foi une cloison parfaitement étanche ; comme si la présence de Dieu n’avait pas d’implications sur le terrain et gardait elle aussi une apparence brumeuse ! Un exemple fameux, bien qu’il commence à dater, de cet équilibre incertain est donné par celui que l’on peut considérer comme le véritable père du big bang, à savoir le mathématicien belge George Lemaître, qui était aussi chanoine et qui renvoyait la question de la foi plus à la psychologie qu’à l’astrophysique (du fait de la difficulté de vérifier les hypothèses de celle-ci…) ; ce qui en fin de compte apporte de l’eau jusqu’au moulin de Freud ! Tout de même, quand on est venu lui annoncer sur son lit de mort qu’on avait découvert un rayonnement fossile, présent partout dans l’univers et qui témoigne de l’unité originelle de ce dernier, Lemaître déclara : « Alors elle est prouvée, ma théorie d’un atome primitif ! »
    A mon sens, il n’y a que Teilhard pour avoir essayé de « mettre la situation à plat » et de trouver un terrain commun à la science et à la religion : « D’une part les matérialistes s’obstinent à parler des objets comme si ces derniers ne consistaient qu’en actions extérieures…, d’autre part les spiritualistes s’entêtent à ne pas sortir d’une sorte d’introspection solitaire… Ici et là on se bat sur deux plans différents, sans se rencontrer, et chacun ne voit que la moitié du problème. Ma conviction est que les deux points de vue demandent à se rejoindre et ils se rejoindront bientôt dans une sorte de Physique généralisée, où la face interne des choses sera considérée aussi bien que la face externe du monde. Impossible autrement, me semble-t-il, de couvrir par une explication cohérente la totalité du phénomène cosmique. » (Le Phénomène humain).
    Mais si les choses en définitive ne bougent pas, c’est parce que la science traditionnelle est persuadée de pouvoir faire un jour ou l’autre le tour du réel… Elle pense que ce n’est qu’une question de temps et qu’elle finira bien par « manger » le camp des spiritualistes, comme la psychanalyse est déjà convaincue de l’avoir fait, en donnant au mysticisme une origine névrotique. « Allez ! Viens Simone ! On va se coucher ! C’est assez pour aujourd’hui ! Les bêtes sont tranquilles, t’inquiète pas, va ! »
    Mais la science a-t-elle raison de se montrer aussi optimiste ? Pourra-t-elle, telle qu’elle est aujourd’hui, cerner toute la réalité ? Prenons l’exemple, si vous le voulez bien, du rapport de Jésus avec les hommes… Nous parlons aussi de spiritualité, n’est-ce pas ? Le Christ le plus intime est montré dans l’évangile de Jean et presque tous les échanges qu’il a avec ses contemporains se déroulent de la même manière. D’abord, le Christ argumente normalement. Par exemple, quand on lui dit : « Tu rends témoignage de toi-même ; ton témoignage n’est pas vrai. », il répond notamment : « Si je juge, mon jugement est vrai, car je ne suis pas seul, mais le Père qui m’a envoyé est avec moi. » Mine de rien, ce que fait le Christ est le plus difficile qui soit, car il parle d’une chose qui se situe justement entre le spiritualisme et le matérialisme ; il essaie d’expliquer avec la raison ce qui appartient à l’intuition, à la conviction ; il s’efforce de rendre évident ce qui tend inexorablement à être insaisissable, ce qui est éminemment fugitif !
    Ainsi, les discussions se terminent bientôt par la même réflexion. A chaque fois, Jésus conclut en disant à peu près ceci : « Vous me comprendriez, vous m’aimeriez si vous n’étiez pas fils du mensonge, si Dieu était bien votre père. » Ce jugement peut paraître facile pour clore le débat, mais il n’est pas utilisé par le Christ parce qu’il est à bout d’arguments. Bien d’autres passages du même évangile montrent au contraire que Jésus sait parfaitement voir à qui il a affaire. Par exemple, ses propres frères lui conseillent d’apparaître en public lors de la fête des Tabernacles, parce que, disent-ils, un chef ne doit pas agir en secret. Mais lui ne suit pas leur avis, car comme le dit le texte : « Ses frères non plus ne croyaient pas en lui. » ! Ailleurs, on lit : « Pendant que Jésus était à Jérusalem, à la fête de Pâque, plusieurs crurent en son nom, voyant les miracles qu’il faisait. Mais Jésus ne se fiait point à eux, parce qu’il les connaissait tous et parce qu’il n’avait pas besoin qu’on lui rendît témoignage d’aucun homme ; car il savait lui-même ce qui était dans l’homme. »
    Le Christ a donc une vision claire de ceux qui l’approchent, mais sur quels critères se base-t-il ? Il ne juge pas sur l’étiquette, puisqu’il ne rencontre pas des athées, mais tous sont croyants. Alors, quelle est sa méthode, si je puis m’exprimer ainsi ? Il la donne dans les quatre évangiles, c’est tout ce qui concerne « l’œil est la lampe du corps ». Il explique que si l’esprit est pur, l’œil l’est aussi et que dans ce cas le corps est aussi rempli de lumière ; l’être est absolument lisible ! Le Christ apprend donc qui est devant lui par la manière dont on réagit à sa lumière, au rayonnement, à la puissance de son regard. Si on s’en cache, pour protéger des choses qu’on veut tenir secrètes, on est fils du mensonge ! Ce que je dis là n’est pas une élucubration, je ne décris pas un phantasme, mais un fait, au même titre que l’évolution en est un autre ! Chacun peut le vérifier, à la condition, et c’est là toute la difficulté, à la condition qu’il se tourne préalablement vers Dieu ; sinon il n’y a pas de pureté, ni de lumière et le phénomène ne se produit pas. Toutefois, on comprendra après cela pourquoi le travail de Teilhard est-il si précieux, car il pousse justement l’homme à prendre cette orientation avec l’aide de la raison et de la logique.
    Enfin, on voit que la science traditionnelle restera à jamais incapable de rendre compte totalement de la réalité, mais il existe des hommes qui ont été blessés très tôt par les règles des religions et qui passent le restant de leur vie à s’en débarrasser. Jean Rostand semble dans ce cas : « Je n’admets aucun dogme, et je ne comprends rien. Entre ce refus et cette ignorance, il y a de la place pour bien des doutes. » Le biologiste a là un véritable parti pris : « Il suffit qu’on me propose une explication des choses pour que je sois tenté de la repousser. », « De plus en plus, je m’éloigne des grandes théories, je me méfie des vastes synthèses, pour m’attacher à l’étude de petits faits bien démontrables… », « Ce sont parfois de petites expériences de quatre sous qui donnent à réfléchir pour des siècles. »
    En martelant qu’il a sa tâche dans son coin, Jean Rostand plante son drapeau et semble dire à tous ceux qui seraient tenter de l’enrôler et donc de le priver de sa liberté : « Je vis ici et vous ne m’aurez pas ! » Fort bien, mais Teilhard n’a fait que donner son fruit, il était parfaitement sincère et j’ai envie de terminer cette chronique et de répondre à Rostand par une citation de Baudelaire : « Ceux qui ne croient pas à l’immortalité se sont rendus justice ! »

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