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MONSIEUR REVE
II
Deux jours plus tard, la maréchaussée pénétrait dans Cléderne en vue d’une enquête. Elle s’arrêta d’abord, ainsi que le commandait la raison, à la seule auberge de la paroisse : Le Crapaud couronné. Cette enseigne, qui représentait un gros crapaud hilare, avec une couronne de travers et assis sur un trône, n’était pas, comme aurait pu le penser un représentant de l’ordre, une forme d’outrage au roi en place, mais elle avait une signification bien plus subtile. Le rocher du Crapaud était ce récif situé non loin de la côte et qui toujours à fleur d’eau constituait un véritable piège pour les navires. Les cartes imprécises de l’époque ne le mentionnaient pas et bien entendu le balisage d’aujourd’hui n’existait pas encore.
Le Crapaud était donc responsable du naufrage de naguère et de bien d’autres encore et il était, à juste titre, considéré comme une source de richesse. On pouvait donc le voir apportant la couronne et le trône, à la barbe, il faut le dire, de ceux qui combattaient son pouvoir.
Le brigadier Ramuz venait du Sud et il ne comprenait pas le pays auquel il avait été affecté. Ses moustaches, qui sous le soleil du Midi dressaient leurs pointes, comme pour accompagner un sourire jovial, tombaient ici pour imiter le pli maussade qui ne quittait plus la bouche. Ce que le corps maigre du brigadier n’acceptait surtout pas, c’était l’humidité apparemment permanente de la région et il le faisait savoir par des craquements inquiétants ou par des douleurs plus sourdes et rhumatismales. Ramuz recevait parfois de la part de sa mère un flacon d’huile d’olive et il ne pouvait alors retenir ses larmes, car il voyait dans la bouteille un soleil enfermé. Ce qu’il ignorait, c’était que le paysan d’à côté regardait son beurre de la même façon !
Cependant, le brigadier, suivi par deux de ses hommes, entra dans l’auberge, qui à cette heure était bien calme. Un feu se consumait lentement, quelques clients silencieux dégustaient leur verre et il n’y avait point de ménétriers comme certains soirs, où la fête battait son plein. Pourtant, Ramuz le savait bien, il ne fallait pas se fier à ce tableau qui évoquait des enfants sages, car ici venait parfois se désaltérer et comploter toute l’ivraie de la côte. Derrière ce buveur tranquille sommeillait peut-être en réalité un égorgeur de pont, un sabreur sanguinaire, un pirate ! « Ah non ! excusez-moi, un corsaire* ! se corrigea lui-même Ramuz, ce qui est bien différent comme le dit la loi ! »
Le brigadier connaissait l’aubergiste, un dénommé Le Louarn, et il ne le portait pas dans son coeur, bien que celui-ci fût le syndic de la paroisse, qui n’avait pas d’administration municipale. C’était un homme qui bedonnait et auquel une épaisse barbe noire donnait l’air d’une brute. Pourtant, dans les foires, il était connu pour avoir remporté plusieurs concours de lancer de la hache, ce qui en disait long sur sa lourdeur et d’autre part il aimait ses clients comme une mère, en les servant avec beaucoup d’attention, ce qui était preuve sans doute d’une grande insensibilité. Bref, Ramuz avait affaire à un homme rusé.
_ Bonjour Le Louarn, ça va c’matin ? demanda le brigadier.
_ B’jour ! répondit seulement Le Louarn.
_ Il y a eu un naufrage il y a deux jours, t’es au courant ?
_ Moi, vous savez, i’ faut d’abord que j’tienne l’auberge, alors ce qu’i’ s’passe sur la côte !
_ Ben voyons ! Pourtant y a des gars là-bas qui ont tout récupéré ! y a même plus une cheville sur les restes de l’épave ! Mais p’têt’ aussi que des meurtres ont été commis !
_ Ce qui est donné par la mer appartient à celui qui le trouve !
_ C’est pas c’que devrait dire la loi*, mais vous êtes tous des barbares !
_ Et vous des profiteurs ! Vous vous engraissez sur le dos des pauv’ gens !
_ Oh ! on va pas se disputer de si bonne heure ! ça t’dérange si on jette un coup d’œil ?
_ Allez-y brigadier, j’ai rien à cacher, moi !
Ramuz fit signe à ses deux hommes de commencer à fouiller, mais lui ne bougea pas et continua de fixer Le Louarn. Il espérait qu’une marque d’inquiétude trahirait le tavernier, mais l’expression paisible de ce dernier semblait immuable.
A ce moment le cuisinier apparut. Il était chauve et sa chair était flasque, ce qui lui donnait l’aspect d’un poisson. Il interpella le brigadier :
_ Dis donc, vos hommes, ils mettent leur nez partout et ils m’ont déjà volé une cuisse de poulet ! J’vous préviens que si ça continue, j’réponds plus de rien ! Et il montra son hachoir…
Ramuz soupira et se penchant vers la cuisine il cria :
_ C’est bon, vous autres ! revenez par ici !
Pendant que le cuisinier regagnait ses fourneaux avec un sourire en biais, Le Louarn proposa :
_ Un p’tit verre de chouchen, brigadier, pour vous et vos hommes ? Chez nous ça remplace le vin !
_ Ben c’est pas d’refus ! C’est de l’hydromel, n’est-ce pas ?
_ Oui, brigadier, mais le miel d’ici surpasse tous les autres, car nos abeilles vont chercher le sel de la mer, ce qui assure une meilleure conservation… Tenez celui-là, ça fait huit mois qu’il attend dans le fût.
_ Ah oui ! il est bon ! ah ! il parfume ! on sent bien le miel… Mais dites-moi, huit mois c’est long !
_ Comme vous dites, brigadier, c’est long et ça donne soif ! J’vous en remets un autre… ça coule tout seul !
Ramuz pencha bien la tête en arrière pour mieux déguster son verre et dans ces conditions, même s’il avait le nez dessus, comment aurait-il pu reconnaître dans la poutre du plafond le maître bau d’un navire ? Et ses hommes, qui étaient tout autant occupés par leur plaisir, comment auraient-ils pu s’apercevoir que leur table était celle d’un carré, que Le Louarn avait seulement raccourcie. Quant aux pièces les plus importantes du dernier naufrage (mâts, voiles, bordé, gouvernail, etc.), il y avait déjà belle lurette qu’elles étaient enterrées, et pas plus loin que dans le courtil. Cela suffisait, on ne pouvait se mettre à creuser n’importe où !
_ Allez, on s’en va ! dit le brigadier.
Au fond, il effectuait son enquête sans illusions, il combattait des maîtres en la matière et quoique français, il se sentait presque en pays ennemi. Dans les premiers temps, il lui était arrivé de s’énerver. Il était alors devenu tout rouge devant quelques vieux ou quelques mères de famille, qu’il avait menacés fermement, mais on lui avait opposé un front buté, lui donnant l’impression qu’il avait la démesure de l’océan, tandis qu’eux avaient la fixité du rocher.
Il remonta sur son cheval qui lui aussi avait pris un rythme et qui le rappelait à son cavalier, dans le cas où il se serait encore laissé aller à la colère.
Cependant, peu après Ramuz, un autre homme quitta l’auberge. C’était un colporteur, qui vendait de village en village de la mercerie. Les femmes le connaissaient donc et on ne se méfiait pas de lui. Pourtant, son visage trahissait le caractère double du personnage. A première vue des cheveux blancs, des joues creuses et des rides profondes laissaient penser qu’on avait affaire à un quelconque vieillard, mais une lueur ardente qui passait parfois dans les yeux et une bouche toujours humide, parce que gourmande, révélaient finalement que la vieillesse de l’individu était moins due à l’âge qu’à une vive émotion et que cette dernière avait sans doute été provoquée par l’avidité (une de ses affaires avait sans doute mal tourné…).
Si l’homme maintenant marchait rapidement vers la sortie du bourg, c’était parce qu’il avait entendu à l’auberge, un peu avant l’arrivée du brigadier, une conversation intéressante.
_ Tout de même, on ne sait pas d’où il vient c’vaisseau ! avait murmuré Le Louarn à des clients.
_ Et le pavillon ? avait répondu l’un d’eux.
_ Pff ! inconnu !
_ Il vient p’t-êt’ de Saint-Brendan ? avait jeté subitement le cuisinier en se mêlant lui aussi à la conversation.
_ Pff ! c’est une légende, on n’a jamais trouvé cette île ! avait répliqué Le Louarn en haussant les épaules.
_ Il faut voir plus loin, à mon avis… avait enchaîné l’un des interlocuteurs.
_ A quoi tu penses ? lui avait demandé son compagnon.
_ J’sais pas… au Brésil peut-être !
_ Mazette ! à la grande île* alors ! avait tenu à dire le cuisinier.
_ Brésil ou pas, prudence ! car y a des oreilles qui nous écoutent… avait lâché pour finir Le Louarn et tout le monde avait jeté un œil au colporteur, qui était à ce moment la figure de proue de l’innocence.
Cependant, une fois hors de la vue des maisons, le marchand interlope prit à grandes enjambées la direction de Brest.
De son côté le recteur, qui avait pourtant été interrogé lui aussi par la maréchaussée, n’avait dit aucun mot sur le survivant du naufrage, car depuis son installation dans le presbytère ce dernier n’avait pas cessé de délirer. Certes, Jeanne réussissait parfois à lui faire avaler quelques cuillerées de bouillon, mais souvent le malade s’agitait violemment dans son lit en criant avec des larmes des mots tels que naufrage, récif, artimon, danger ; ce qui était naturel, mais on entendait également des choses plus sombres comme gouvernement, fils, mort et vérité !
Il fallait alors calmer l’homme, par un discours rassurant, avant qu’il ne replongeât, épuisé par ses crises, dans un sommeil profond. Le recteur avait jugé l’homme incapable de subir un interrogatoire et par ailleurs il avait senti, grâce à son expérience, que l’âme de l’individu était aussi troublée, ce qui demanderait sans doute un jour ou l’autre son ministère.
Cette nuit-là, la lune apparaissait dans le ciel avec des proportions qu’on avait de la peine à croire. L’astre semblait démesuré et sa blancheur éclatante pouvait laisser supposer que la tempête des jours précédents l’avait comme récuré ! Fut-ce cet éclairage anormal qui réveilla le naufragé ? Toujours est-il qu’il posa les deux pieds par terre et se leva. Tout dormait dans le presbytère quand il tendit l’oreille dans le couloir et il se dirigea vers l’escalier. Une marche cependant craqua sous son poids et il demeura quelques instants immobile, la respiration coupée, pour mieux percevoir le signe d’une réaction quelconque. Il attendit tellement longtemps que l’univers entier lui parut d’un coup plein d’un bruit de fanfares et comme cela ne se pouvait, il se secoua et atteignit le rez-de-chaussée.
En un clin d’œil il fut dehors et marcha jusqu’à l’enclos de l’église qui n’était qu’à quelques mètres. Il trouva la porte de la sacristie ouverte et entra dans le saint lieu. Il voulut prier, à genoux près de l’autel, mais très vite son visage porta la marque de la souffrance. L’homme se sentait oppressé à présent et c’était là encore un effet de sa faiblesse. Il leva les yeux et peu à peu il fut gagné par la stupeur. La lune illuminait les vitraux d’une lumière crue, quoique bleutée, et la scène que découvrait le naufragé était celle du Jugement dernier. Sur un fond rougeâtre, des démons bleus et grimaçants poursuivaient les damnés et l’un des monstres, saisissant une femme par les cheveux, sortait une langue comme une pointe de glace. En dessous, un homme se débattait contre ses agresseurs, mais un serpent l’enlaçait et une créature couleur de sang mordait avidement dans sa main. L’impression de cauchemar était parfaitement été traduite, car l’homme s’enfonçait peu à peu dans une masse mouvante de corps, mais cette vision affecta plus qu’il ne fallait le naufragé : il était maintenant pris de fièvre, d’autant que sa chemise ne le protégeait guère du froid de la pierre et il sortit en proie à l’épouvante.
Il se retrouva bientôt en face d’un calvaire, dont la première chose qu’il reconnut fut un squelette tenant une flèche. C’était une représentation de l’Ankou, le charretier de la mort, qui le visait ! Il recula, frappé d’horreur, et il buta contre une construction que les rayons de la lune traversaient également. Là, derrière de petites fenêtres, des crânes posés sur des amas d’os blanchis semblaient défier l’existence, ce qu’il y avait de chaud en l’être humain !
C’en était trop pour une santé déjà altérée et le naufragé, bien qu’il n’eût contemplé que l’ossuaire de la paroisse, roula par terre en gémissant. Que le ciel pût rester sourd ou indifférent à tant de souffrance lui était incompréhensible et il suppliait, mais il éprouva encore un degré supplémentaire dans l’angoisse, quand une main vint se poser sur son épaule. Il imagina une patte griffue lui ordonnant de le suivre et il se ramassa davantage sur lui-même, non sans crier encore plus fort !
_ Mais enfin, monsieur, remettez-vous ! lui dit le recteur qui lui aussi avait quitté son lit en devinant la sortie de son malade. Remettez-vous, je suis un ami !
En entendant une voix humaine, le naufragé s’efforça d’ouvrir les yeux.
_ Allez, je vais vous aider, nous allons rentrer…, reprit le recteur. Voilà… Il faut encore vous reposer, vous ne pouvez pas encore aller courir, voyons !
Après bien des efforts, le recteur recoucha l’inconnu, qui s’était laissé conduire et qui s’endormit tout aussitôt.
_ Pauvre gars, murmura encore l’homme de Dieu, il veut s’adresser à vous, Seigneur, alors qu’il ne tient même pas debout ! Tout de même, j’aimerais connaître la source de ses tourments… Enfin on verra ça quand il fera jour ! Heureusement que Jeanne ne s’est pas réveillée ! Elle m’aurait fait un tas de reproches !
Le lendemain matin, le recteur trouva son hôte en meilleure santé. Il avait pris son petit déjeuner et se tenait assis sur son lit. Il fumait même une bouffarde.
_ Ah ! vous voilà monsieur le recteur ! s’écria-t-il. Eh bien, bien le bonjour !
_ Eh ! mais vous parlez le français ! Vous êtes français ?
_ Non, mais j’ai appris votre langue… dans les mêmes conditions que celles qui font que je suis ici !
_ Qu’est-ce que vous voulez dire ?
_ Il y a dizaine d’années, répondit l’hôte en rallumant sa pipe, un bâtiment français est venu faire naufrage sur les côtes de mon île…
_ Mais quelle est-elle cette île au juste ?
_ Doucement monsieur le recteur, intervint l’homme en souriant, chaque chose en son temps, n’ayez crainte, je vous raconterai bientôt toute mon histoire… Toujours est-il qu’il y eut très peu de survivants à ce naufrage, seuls deux de vos compatriotes en réchappèrent. Toutefois une importante bibliothèque de vos auteurs fut récupérée et c’est grâce à elle et aux deux français, qui ne voulurent pas rentrer chez eux, que nous pouvons nous entretenir aujourd’hui !
_ Ces deux français… étaient-ils des repris de justice, pour ne pas regretter leur pays ?
_ Non, mais vous verrez que mon pays présente bien des avantages que le vôtre ne connaît pas encore… Cependant, monsieur le recteur, pourriez-vous m’aider à me rendre à l’église, j’aimerais y essayer de prier de nouveau ?
_ Mais certainement.
Le recteur ne quitta pas l’homme priant et qui pouvait très bien connaître une nouvelle défaillance, mais celui-ci bientôt se releva, avant de s’écrier :
_ Mais monsieur le recteur, votre église a un orgue ! Derrière le rideau là-haut, il ne peut pas y avoir autre chose !
_ Effectivement c’est un orgue…
_ Vous ne semblez pas enthousiaste ?
_ A vrai dire, personne pour l’instant ne l’utilise…
_ Quoi ? Vous n’avez pas d’organiste ? L’orgue est pourtant un moyen pour louer Dieu qui ne manque pas d’ampleur !
_ Le problème n’est pas là… A la livraison de l’instrument, une expertise a conclu à quelques malfaçons… L’orgue avait été commandé par mon prédécesseur contre une somme de trois mille livres, ce qui est très important pour une paroisse dont le revenu annuel n’atteint guère neuf cents livres. Une querelle, proche du procès, entre le facteur d’orgues et la paroisse a donc éclaté et quand je suis devenu recteur ici, j’ai bien entendu été poussé dans la bataille…
_ Et vous allez avoir gain de cause ?
_ Hum ! Au grand dam de mes paroissiens et notamment des trésoriers, je me suis désintéressé de l’affaire !
_ Ah bon, pourquoi ?
_ Je me suis rendu compte que le Malin y trouvait son compte… Ce que vous devez comprendre c’est que les paroisses rivalisent de fierté par leurs décorations, ce qui flatte inévitablement les égoïsmes !
_ Evidemment, mais nous pouvons aller le voir ?
_ Mais vous vous y connaissez ?
_ Je suis menuisier de métier et musicien par passion. Si les problèmes de votre orgue ne sont pas trop méchants, je pourrai sans doute y remédier…
_ Très bien, mais je vous laisse y aller seul, je dois découvrir le retable pour mes fidèles…
Quand le naufragé fut près de l’instrument, il en caressa amoureusement le buffet et essaya ses jeux. Alors il parut satisfait et des notes de plus en plus nombreuses emplirent l’église. Le recteur en bas reconnut quelques airs, puis soudain il se sentit transporté, car la musique devenait plus dense. Il ferma les yeux et le monde du quotidien disparut. Pour la première fois le recteur eut le sentiment de ce que devait être l’univers des étoiles. Il était comme un voyageur parmi la multitude des galaxies, il appréciait l’infini de la création et percevait l’écho d’autres formes d’existence.
La musique s’arrêta cependant et le naufragé, qui s’était fait un moment organiste, rejoignit le recteur, auquel il bredouilla : « Excusez-moi, mais il faut encore que j’aille me reposer… Je vous verrai plus tard… Quant aux réparations, elles ne poseront pas de réelles difficultés. »
* La France n’a jamais été et ne sera jamais foncièrement un pays de marins ! et pour la simple raison que Paris est bien trop à l’intérieur des terres, au contraire de Londres qui est vraiment une ville côtière ! La France est d’abord un pays de paysans, d’agriculteurs. Mais si la marine française a toujours su tenir tête aux vaisseaux anglais, c’est bien à cause de la course, dont l’origine financière privée explique que dans chaque port digne de ce nom il y avait un nombre important de corsaires.
* Ce n’est qu’en 1861 qu’une ordonnance supprima en France le droit de bris.