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Jeudi, 01 Juillet 2010 14:35

SUR GENEVOIX

L’étude de ce mois-ci va encore nous permettre de montrer quelle différence il existe entre la psychologie et la réalité ; une partie de celle-ci n’étant pas du ressort de la science, mais de la religion, seul savoir capable de mesurer et de reconnaître le mal ! La science, si intéressante soit-elle, est tout de même une activité de bac à sable, de même que l’art quand il devient une fin en soi.

Cependant, Genevoix (1890, 1980) a écrit plusieurs romans dont le fameux Raboliot, qui lui valut le prix Goncourt en 1925 (à cette époque peut-être savait-on encore lire…) Dans ce livre, sur lequel par ailleurs portera tout notre propos, un braconnier, nommé Raboliot, nous fait découvrir la campagne sauvage de Sologne, tout en connaissant un destin tragique, après s’être engagé sans vraiment le vouloir dans un bras de fer avec les autorités. En fait, cette histoire en rejoint toute une série qui traite le même thème, à savoir le rapport d’un individu en marge avec la société (d’ailleurs, c’est peut-être la raison principale de la création littéraire…) ; l’Etranger de Camus venant très vite en tête du genre.

En tout cas, c’est toute la difficulté d’être de ces hommes et de ces femmes, qui ont une sensibilité différente, qui ne s’intègrent pas et que des psy qualifieraient rapidement de Borderline, que l’on suit au fil des pages et il est vrai que Raboliot est un personnage névrosé, qui aurait bien besoin de comprendre sa maladie, mais nous verrons également que cela n’est pas suffisant pour expliquer son naufrage, qui est aussi dû à la méchanceté de certains.

Toujours est-il qu’il y a des textes dont on retient particulièrement le début, les premières phrases. Pourquoi ? Il serait sans doute difficile d’y répondre, mais l’intérêt que provoque le récit ou le moment, s’il est favorable, qui fait qu’on commence la lecture sont probablement déterminants. Pour ma part, je me rappelle volontiers le départ de Moby Dick : « Je m’appelle Ishmaël. » et je crois que le film de John Huston y est pour quelque chose, mais j’ai encore comme petite musique l’amorce de quelques articles de Baudelaire tel que celui-ci : « J’ai connu longtemps Rouvière, Philibert Rouvière… » Cet attachement doit dépendre du ton de la phrase, comme on reconnaît avec plaisir aux premières notes un morceau de musique… Enfin, ici, ça commence très bien : « Depuis la veille, l’oeillard de l’étang, grand ouvert, tirait… » D’abord, on est immédiatement plongé dans l’action et puis, il y a des termes, surtout le verbe tirer employé dans ce sens, qui sont caractéristiques d’un milieu, celui de la campagne ; ce qui est riche, fortement évocateur et ce qui montre le métier, l’expérience de l’écrivain. Bref, dès ce début, on sent qu’on ne va pas s’ennuyer et qu’on sera à l’abri des mauvaises surprises. Pourtant, c’est bien dans cette première situation que l’on peut être conduit à s’interroger sur la personnalité, sur l’état mental de Raboliot.

L’un des symptômes classiques de la dépression, de la névrose ou du fait d’être borderline, car tous ces maux se mêlent, puisent aux mêmes origines et ont souvent les mêmes conséquences, c’est que le malade accorde une importance exagérée au jugement des autres. Il en est trop soucieux car il a perdu confiance en lui. D’ailleurs, le doute dans lequel on vit alors et qui fait que même les choix les plus anodins peuvent se révéler pénibles, ce doute provient généralement d’une série d’échecs, aussi bien professionnels qu’affectifs, et on comprend clairement combien il est normal dans ce cas de donner du poids à l’avis d’autrui : plus on est perdu et plus il est tentant de demander sa route !

Cependant, cette sensibilité trop vive, qui découle d’une fragilité psychologique, a une autre facette et qui est de croire également qu’on occupe beaucoup les pensées de ceux qui sont autour. On peut dire que c’est une conséquence logique au fait qu’on se laisse influencer par leur regard, par ce qu’ils pourraient considérer en ce qui nous concerne. Apparemment, ces deux aspects ne vont pas l’un sans l’autre et forment comme les prémices de la paranoïa. Toutefois, que nous soyons tous plus ou moins dépressifs et paranoïaques est pour moi une certitude et il en faut de beaucoup pour que ce dernier problème devienne vraiment significatif, c’est-à-dire conduise à des comportements de défense, comme si les autres « complotaient » contre notre personne, d’autant que la fragilité psychologique amène très souvent à une civilité qui approche de la servilité. En effet, il n’est pas rare que le dépressif se montre le plus prévenant des hommes ; prenant dans cet état de « serviteur » les miettes d’une existence et se garantissant par là encore une attitude irréprochable. Si vous ajoutez à cette détresse un peu de culture chrétienne, on aboutit à un individu souriant quand on lui crache dessus, car il y a des gens qui non seulement trouvent normal qu’on les serve, mais qui en plus en profitent pour marquer tout leur mépris envers ce qu’ils voient ainsi qu’une infériorité ! Saluons ces êtres dont seul le brasier éternel ouvrira les yeux !

Mais dans cette première partie du récit de Genevoix, Raboliot, le braconnier, le « braco » (rien à voir avec le braquage citadin de nos jours…) est placé dans son monde, où il se sent surveillé par un certain nombre d’adversaires, dont il essaie de deviner les projets, afin de mieux les anéantir. Voici la situation : on vide un étang, pour en récupérer le poisson et tous les bras valides ont été sollicités, car la tâche est grande et doit s’effectuer en un minimum de temps. Raboliot a aussi été engagé, par ceux mêmes dont il braconne les bois et qui cherchent donc à le prendre sur le fait. Ainsi, en plus d’être dans la vase à attraper le poisson, Raboliot joue à donner des mauvaises informations en ce qui concerne son futur braconnage notamment à celui qu’il voit comme un espion, un dénommé Volat. Le texte dit : « Avec une astuce désinvolte, il attendit que Malcourtois se fût éloigné quelque peu. Ce serait à cette place juste, quand il passerait au droit de ce vieux pommier malade, que Volat se retournerait : une dizaine de pas à compter. Raboliot les comptait, regardant l’échine maigre de l’homme, rétrécie davantage par le geste en avant des bras que raidissait le poids du gros poisson. « Cinq pas encore…Une crapule, Volat, pour sûr ; et malgracieux à regarder… Plus que trois pas ; deux pas… » Raboliot se tourna vers l’ouest, feignit d’observer, là-bas, le bois de la Sauvagère, la lisière de chênes roux et de bouleaux jaunissants. Un tressaillement de joie subtile lui courut le long des reins : il s’était retourné, Volat ! Maître de soi, Raboliot contraignit ses yeux à trahir une gêne soudaine, le malaise d’un homme pris en faute ; cela dura moins d’une seconde, jusqu’à ce qu’il inclinât son nez vers l’eau trouble, et recommençât de pousser l’aveiniau.

Il exultait d’une joie gamine : « Bien joué, petit ! Malcourtois, lancé, allait suivre le pas, mais de travers ; et le vieux Tancogne, Tournefier, et les deux gardes du Bois-Sabot, probable ; et peut-être, qui sait, des gars du Saint-Hubert : il y aurait du monde, cette nuit, au bois de la Sauvagère ! Cherchez bien, mes braves gens, poussez vos chiens, hardi ! C’est là que Raboliot doit avoir tendu ses collets : Malcourtois en est sûr ; il a surpris certain regard tantôt… Mais pendant ce temps-là, Raboliot est ailleurs ; pas loin, pas loin ! Ah ! Le bougre ! Est-ce qu’il aurait le toupet de faire le grillage que voici, ici même, à toucher l’étang ? Oui, bien, il aurait ce toupet : dès cette nuit il amènerait sa chienne, Aïcha la petite noire ; et les lapins tomberaient dans sa musette, à cinquante pas de chez toi, Tournefier. »

On le voit, Raboliot manipule les autres et rêve presque tout haut, mais, attention, je ne suppose pas une seconde qu’il imagine des choses qui n’existent pas… et d’ailleurs Volat et les gardes-chasse essaieront bien ce soir-là de surprendre Raboliot là où il a voulu faire croire qu’il serait ! Pourtant, il est indéniable aussi que le moral du braconnier va se détériorer progressivement et qu’on pourra y voir les signes d’une névrose, notamment en suivant comment il perçoit la nature, car on sait qu’une santé nerveuse qui s’altère fait que l’individu a une vision déformée de son environnement : il a des phobies, des dégoûts inexplicables, les bruits, les couleurs sont trop crus, etc.

Au milieu de l’histoire, on lit : « Un vertige léger balançait les bouleaux trop pâles, toutes ces écorces plus blanches que des linges ; un écoeurement presque physique en venait à Raboliot. » Plus loin, on trouve : « Quand son angoisse devenait trop poignante, il s’arrêtait, s’asseyait n’importe où, et tenant ses jambes embrassées, le menton posé sur ses genoux, il se pliait sur sa souffrance et tâchait de voir clair en lui-même (l’introspection, manie de celui qui doute !) : « Qu’est-ce que j’ai ? Qu’est-ce qui m’arrive ? Est-ce que j’ai crainte, des fois ? » En fait, Raboliot s’enfonce de plus en plus dans la vie sauvage, à l’écart des hommes ; il erre dans les bois, parfois comme un somnambule, en proie à des frayeurs subites et ruminant les événements qui l’ont fait ainsi (typique du borderline). Il se demande souvent s’il n’est pas fou perdu, pour reprendre son expression, et ne pouvant plus supporter cette situation, il fait en sorte de rencontrer un de ceux qu’il combat, mais qui est aussi un de ses parents, et à ce moment il se passe ceci : « Brusquement, Raboliot sanglota. Il sanglotait à grands sanglots qui lui secouaient les épaules, qui jaillissaient de lui longuement, et revenaient toujours, l’un, puis l’autre, réguliers et profonds, ébranlaient tout son corps comme les coups d’une cognée un arbre.

_ Mon gars !... Mon gars !...

Tournefier était près de lui (…) Le garde, de son bras, avait ceint les épaules misérables. Il ne trouvait plus rien à dire, bouleversé par ces secousses violentes (…) Il songeait : « Voilà une pitié… Une chose pareille… Le pauvre gars, il a dû en voir !... » Jamais il n’aurait cru qu’un homme pût pleurer de telle sorte.

Et Raboliot, enfin, se prit à parler : des mots sans suite, qui passaient à travers ses sanglots :

_ J’en ai vu ! Ah ! J’en ai vu !... Comprends, Firmin : t’es le premier… Depuis des mois, je n’avais personne… C’est bien toi qu’es là, pour de bon… Et tu vas t’en aller, je ne t’empêcherai pas ; faut pas qu’on te voye avec moi, je ne veux pas te faire du tort, à toi… Mais reste encore, encore un peu… Ah ! Mon Firmin, si tu savais ! »

Nous sommes ici au paroxysme de la fatigue psychique, les nerfs lâchent, la souffrance dans la solitude a tout dévasté. Ainsi, un jour, Nerval arrive chez des amis ; il est étrangement silencieux et son regard est perdu dans le vague. Visiblement en état d’aboulie, il inquiète la maîtresse de maison, qui lui demande s’il ne faut pas appeler quelqu’un (comprenez un service de santé, une ambulance, l’euphémisme est délicat !) Et Nerval est si anéanti qu’il se laissera faire, il sera conduit dans une clinique, ce qui n’est pas forcément une bonne chose, car souvent il suffit d’attendre un peu, de manger quelque chose de consistant, pour retrouver suffisamment de volonté et redevenir maître de sa vie… De toute façon, la guérison ne sera sûre pour le malade qu’avec le retour de son indépendance… et alors il vaut mieux ne pas trop s’abandonner ! Comme disait Cendrars : « Ne te niche pas entre deux seins… Je pèse 80 kg et je sors de la pharmacie ! »

Mais qu’est-ce qui produit cet abattement, ce délitement de la personnalité ? Eh bien, c’est essentiellement le doute, la crainte de mal faire. A cause du doute, il est impossible à l’esprit de trouver la paix, il tourne comme le disque d’un compteur électrique. L’individu s’interroge incessamment, il essaie à tout prix de voir en lui comme en une eau cristalline ; il se reproche à l’occasion son attitude, même des années après les faits ! Il peut même agir contre son gré (on approche de la schizophrénie), en suivant ce que lui dicte la mode, le remords ; il est quasiment rendu à l’état de girouette par l’incertitude et ainsi il se perd, s’épuise, se détruit. Les nerfs deviennent sans force, les pleurs sont tout proches, c’est la neurasthénie ou la dépression, qui ne permet pas d’arrêter de fumer… Un cran au-dessus, c’est la psychasthénie, avec ses vertiges, ses phobies, ses angoisses : « Tiens, comment ça se fait que mon coeur bat ? N’est-ce pas une entreprise difficile pour lui ? Cela ne tient-il pas du miracle ? Mais… mais si et il faut sans doute que je l’aide ! Sinon il va s’arrêter et je vais mourir ! Attention, une, deux, une, deux… »

On comprend que le doute lamine les forces, mais pourquoi est-il si puissant ? Pourquoi est-il si pénétrant ? A cause de la fragilité psychologique ? Mais d’où vient alors cette fragilité ? Des gènes ? De la constitution ? Ou bien est-elle le résultat de traumatismes ? D’un conflit précoce entre l’enfant et les parents ? Ou bien encore devient-elle vraiment handicapante quand ce conflit se poursuit à l’âge adulte, entre l’individu et la société ? Nous avons déjà parlé d’une affaire de sensibilité différente et c’est là où les choses deviennent passionnantes ! Prenons l’exemple du personnage principal de L’Etranger de Camus, un certain Meursault (considérez ce nom : Meursault ; il n’est pas choisi au hasard, c’est Meurs sot ! sans savoir, étranger jusqu’au bout ! Cela rappelle L’Idiot de Dostoïevski, mais le personnage russe est tout de même différent et nous verrons ça une autre fois, car il y a encore là beaucoup de choses à dire…)

Cependant, vous vous rappelez L’Etranger ? Si mes souvenirs sont bons, Meursault est un petit employé vivant à Alger et qui a des goûts simples : quand il a faim il mange ou s’il a trop chaud, il va se baigner. Il obéit à ses sensations et il n’y a chez lui nulle croisade, nulle réflexion compliquée sur la vie. C’est apparemment une nature élémentaire et il est intéressant de noter que ce sont justement ces êtres, fortement sensuels et naïfs, qui connaissent des difficultés d’adaptation. Voyez comment est décrit Raboliot quand on lui propose une occasion de braconner : « Rien qu’à l’accent du camarade, Raboliot devina tout de suite. Un tressaillement le parcourut, le chauffa de la nuque aux talons. Il demanda : « C’est donc un coup ? » Il frémissait tout entier. Une tentation l’assaillait, formidable, tourbillonnait sur lui, aussi réelle qu’une hargne de vent… »

On dirait un carnassier qui aurait repéré une proie ! Mais si des individus comme Meursault ou Raboliot n’ont pas a priori de questions existentielles, alors où est le problème ? En fait, Meursault a des difficultés dans ses rapports avec les autres : il a toujours l’impression de les décevoir, de ne jamais avoir ni la réaction, ni la réponse adéquates et cela l’inquiète profondément. Il est désemparé à chaque fois qu’une démarche le fait sortir de son quotidien et au début du roman, alors que sa maman est morte et qu’il faut prendre des mesures pour l’enterrer, Meursault se retrouve emprunté, gêné ; avec le sentiment d’accumuler les faux pas. Il ne voudrait que suivre ses premiers penchants, ce qui lui paraît le mieux pour son confort, mais dans le cas d’obsèques il y a des convenances et des pratiques à respecter. Par exemple, quand on lui demande s’il veut veiller le corps de sa mère, il veut d’abord dire non, parce qu’il pense que dans la salle mortuaire il va faire trop chaud et qu’il risque donc d’y être dérangé par les odeurs. Mais, puisqu’il hésite, le directeur de la maison de retraite, où résidait sa mère et qui lui fait cette proposition, se met à le regarder de travers : en effet, comment peut-on ne pas vouloir veiller sa mère défunte, comment peut-on ne pas l’aimer ?

De même, le lendemain, Meursault se baigne avec une amie, mais quand celle-ci apprend que la mère de Meursault est morte la veille, elle considère celui-ci avec embarras, car, en effet, comment peut-on prendre du plaisir le jour qui suit juste la mort de sa mère ? De paraître toujours à côté de ce qu’il faudrait, de susciter si souvent la méfiance ou la déception minent évidemment Meursault, qui se sent véritablement étranger dans le monde qui l’entoure. Il en vient à se combattre sourdement, à être envahi par le tourment et la seule solution qu’il trouve pour que le travail intérieur qui l’épuise cesse, c’est de tuer un Arabe sur la plage et dans des conditions qui sont là encore voisines de la simple sensation : il croit voir un couteau dans la main de l’Arabe, l’éclat de la lame le blesse ; par contre le métal de son revolver l’apaise et il fait feu autant pour faire disparaître la menace que pour arrêter son esprit ! A partir de là, il est vrai que le poids de sa conduite lui est pratiquement enlevé, il ne suit plus que la procédure de la justice, mais aussi il a l’occasion de se confronter directement avec la société, de lui dire à travers ses juges ce qu’il ne comprend ou n’accepte pas.

Raboliot lui aussi sera mené au meurtre et bien entendu ce sont là des situations extrêmes de romanciers. La psychologie propose un tout autre chemin, une guérison et elle peut aider le borderline à être moins sensible au regard des autres, à accepter sa différence, en neutralisant les affects des traumatismes, si cela est nécessaire. Le malade pourra trouver la paix en se libérant du doute : qu’il accepte de faire des erreurs ! que s’il se trompe il ne voie pas pour autant un abîme ! qu’il ait le courage d’être lui-même !

Voilà, c’est fini ! Cette chronique est terminée ! Allez, on remballe !

_ Eh ! Mais, il n’est pas possible que vous laissiez vos lecteurs à ce stade ! Car vous dites que les Meursault ou les Raboliot n’ont qu’à avoir la force d’accepter leur différence, or, le plus grand nombre ne peut pas être plus courageux qu’un seul… et donc la question qui vient aux lèvres est : comment fait la plupart pour vivre ? Comment font les autres pour s’adapter ?

_ Mais, en finissant là, je voulais vous montrer clairement comment la psychologie perçoit les choses ! Ne ramène-t-elle pas toutes les questions sur un plan individuel ? N’est-ce pas seulement au patient la démarche de reconsidérer la situation ?

_ D’accord ! Vous nous avez convaincus ! La psychologie ne traite qu’une partie du problème, de la réalité, si vous voulez ! Mais, de grâce, répondez à notre question : comment fait la majorité pour vivre ?

_ Mais, vous avez raison, le plus grand nombre ne peut pas être plus courageux qu’un seul, et s’il s’accommode si bien des convenances et des codes, c’est bien parce que tout cela, loin de le perturber, l’aide au contraire à ne pas chercher à avoir du caractère ! Grâce à ce cadre, la majorité n’a pas à considérer ce qui pourrait l’effrayer, à savoir sa possible différence (voilà pourquoi aussi Hermann Hesse déclarait-il dans Le Curiste : « Heureusement que je suis légèrement psychotique, c’est bien le signe de ma lucidité ! ») ! L’auteur allemand ne broute pas le foin commun !

D’ailleurs, la majorité craint les Meursault ou les Raboliot et non seulement elle les craint, mais elle les jalouse aussi, car elle voit qu’ils n’hésitent pas à jouir de leurs sensations, ce qui lui est quasiment interdit à cause du qu’en-dira-t-on ! Elle peut maudire ces êtres plus libres d’autant que la grande raison qui fait que tant d’hommes et tant de femmes (psychiatres et thérapeutes compris) se plient si facilement aux règles du système, c’est que celui-ci sert de cadre à la poursuite de leurs ambitions, c’est qu’il sert au mieux la satisfaction de leur égoïsme ! Il n’y a pas d’élévation sans hiérarchie !

Et voilà qu’il y a des individus qui échappent complètement à cette lutte pour le pouvoir et donc à l’influence de ce pouvoir ! C’est inadmissible ! C’est une blessure faite à l’orgueil ! Et combien de psychiatres ou de thérapeutes ne seraient pas capables de retourner toute leur autorité contre leur patient, si jamais celui-ci en venait à froisser leur vanité, en leur faisant sentir qu’ils ne sont pas en définitive les plus éclairés, qu’ils ne sont pas les maîtres ? Presque tous sans doute ! Et voilà pourquoi je considère la psychanalyse comme un savoir intéressant, mais surtout secondaire ! En tout cas, c’est bien ce qu’il arrive à Raboliot : il humilie un garde-chasse et celui-ci engage une lutte à mort avec le braconnier !

Le mal est l’autre grande partie du problème des névroses et du comment vivre, mais il n’est pas l’affaire de la psychologie, ni encore moins celle de la science. L’une et l’autre sont incapables de reconnaître et de traiter le mal et tant qu’elles nieront ce fait, elles se moqueront la première du patient, la seconde de la vérité !