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Samedi, 01 Août 2009 15:03

UNE CIBLE FACILE

     _ Messieurs, vous êtes l’élite de la critique ! Vous êtes la crème de la crème ! Vous êtes dans cette chronique, car vous êtes les meilleurs parmi les meilleurs ! Please, gentlemen, give me : ahouhah, sergent !
     _ Ahouhah, sergent !
     _ Soldat Murphy ! quel est le premier précepte du critique ?
     _ Le critique n’a jamais peur ! sergent !
     _ Le critique n’a jamais peur ! le critique est réactif ! il est ambitieux ! il est responsable ! Le critique est d’abord un homme ! il se tient debout devant le système et le marché du livre ! devant les écrivaillons et les grands éditeurs ! Il sait ce qu’il a à faire ! Il sait comment agir, comment il va affaiblir l’ennemi ! Le critique n’est la dupe de personne, c’est clair ! Soldat Cooper, quel est le deuxième précepte du critique ?
     _ Il n’y a pas de bonnes critiques sans arguments !
     _ Il n’y a pas de bonnes critiques sans arguments ! Le critique n’est pas une star ! Il n’appartient pas au show-biz ! Le critique fait son job, thats’it ! et il le fait pour la patrie de l’intelligence ! pour la santé mentale de ses camarades ! On ne demande pas au critique son humeur du matin ! s’il aime tel livre parce que sa nounou lui fait des crêpes au chocolat le soir ! On ne veut pas du critique qu’il se dandine sous les projecteurs d’un studio de télévision ! Laissons cela à la graisse du système ! Nous, on veut un critique efficace sur le terrain ! donc on veut une critique argumentée ! que chacun puisse vérifier ! On veut une critique à la Zola, quasiment scientifique ! On veut des preuves ! Please, give me : ahouhah, sergent !
     _ Ahouhah, sergent !
     _ Aujourd’hui, vous serez lâchés sur zone avec tout votre paquetage à cinq heures ! Certains auront froid ou encore sommeil ! Pourtant il faudra tenir ! La cible sera une cible de supermarché, donc apparemment facile, mais il y aura peut-être des pièges ! C’est Apprendre à vivre, de Luc Ferry, édité par J’ai bu ! N’oubliez pas que vous serez jugés en fin de journée sur la réussite de l’exercice ! Des questions ? Non ? Alors exécution !

 

      Luc Ferry ! Ce lion de la pensée, ce symbole de la laïcité éclairée ! L’homme qui parle comme s’il avait gardé un morceau d’appareil dans la bouche ! Ce sépulcre ambulant veut nous apprendre à vivre ! Remarquez qu’un de ses précédents livres s’appelait : Qu’est-ce qu’une vie réussie ?, de la part d’un auteur triste comme la mort, c’est osé ! Enfin, sur la couverture de celui-ci, donc, des jeunes lisent ou se croisent, avec un ciel mauve qui tend vers la nuit, puisque des lumières blanches semblent y figurer des étoiles, ce qui élargit infiniment le champ de la réflexion des personnages ; le résultat que l’on voulait atteindre étant de donner un caractère éternel à ce livre, comme si les générations allaient se le passer respectueusement, non sans un coup d’œil complice puisque nous serions entre initiés, presque avec le regret de ne pas continuer l’expérience, tellement elle est belle ! en s’unissant aux nouveaux venus, mais l’un des premiers pas de la philosophie n’est-il pas de reconnaître qu’il y a une fin ?
     Cette illustration ne vous rappelle-t-elle rien ? Mais si voyons, des hommes vêtus de draps qui déambulent et qui devisent librement devant des bâtiments d’une remarquable pureté ! C’est… c’est l’âge d’or de la philosophie, c’est l’Antiquité ! sur laquelle est calquée la Maison blanche ! le Capitole ! La sagesse transmise au nouveau monde ! Le flambeau du savoir allumé dans la caserne des gendarmes de la planète !
     C’était la façon de vivre idéale, la raison marchant, douée de jambes ! C’était le triomphe de la tolérance et du discernement, avant que ce fout… christianisme n’arrive et salisse tout ! Excusez-moi, une seconde je me suis mis dans la peau d’Ernest Renan !
     Ernest Renan ! L’auteur de la Vie de Jésus et qui a tenu à préciser que les condamnés n’étaient pas crucifiés à deux ou trois mètres du sol, comme on s’était plu sans doute à le croire dramatiquement, mais qu’ils étaient cloués à cinquante centimètres à peine ! On pouvait, en passant, leur faire faire des grimaces avec leur bouche ! Est-ce à dire que s’il était presque possible de poser le pied on souffrait moins ?
     Mystérieux Renan ! qui déclarait dans ses Souvenirs : « Quand je regarde en arrière, oui, je crois que je peux être satisfait, car somme toute je suis un peu au-dessus de la moyenne des gens ! » Le bon élève Renan, qui se trouvait dans la vie comme dans une classe d’école et qui avant de quitter cette bonne vieille Terre est allé en pèlerinage sur l’Acropole, y laisser parler sa muse, puisque c’est là-bas que la perfection avait été atteinte (désolé kids ! le meilleur est passé, révolu à jamais !)
     « O ligne, ô pureté, ô equilibre… ! » Je vous fais grâce de cet élan de scientifique, autant essayer de faire planer une brique, mais pour ces penseurs, qui voulaient l’avènement de la logique, son règne rayonnant et bienfaiteur, les arts et particulièrement la poésie devaient être également du ressort des savants. Il n’était pas question de considérer qu’il existât des gens à part, avec un talent spécial, a priori instables et irresponsables, ç’aurait été la porte ouverte à toutes sortes d’abîmes !
      Du temps de Freud, on ne pouvait plus nier ces différences fondamentales entre les individus, mais le père de la psychanalyse régla magistralement le problème : « Les arts, le mysticisme, des branches malades de l’humanité ! » Hein ? C’est pas de l’ordre, ça ! C’est presque bavarois ! en tout cas ça relève de l’esprit germanique !
     Toutefois, avant ce coup de balai, Voltaire, par exemple, se croyait poète : il écrivait des tragédies dans sa propriété suisse, devant lesquelles il avait la larme à l’œil en compagnie de ses invités : Voyez comme Zaïre est accablée ! Quelle n’est pas non plus la cruauté du prince ! 
     Ce chantre helvétique et universel n’aimait pas Rousseau : « Le malheureux, il a voulu porter le manteau du misanthrope Diogène ! » disait-il de lui ! Mais Rousseau, qui était sans doute malade, reconnaissons-le, lui, avait une écriture bien plus passionnée que ses contemporains, plus proche de l’art en définitive, il avait les mains dans le feu et il connaissait les hommes : il savait quelles canailles pouvaient être aussi à l’occasion Diderot, d’Holbach et les soi-disant objectifs encyclopédistes ! C’est le privilège du poète que de voir clair dans les cœurs !
     Et comme disait très justement Baudelaire, Voltaire est l’antipoète par excellence : c’est le menuisier qui fait des vers, il n’est pas emporté par son chant, par sa nature, c’est pourtant cela qui permet la connaissance première des caractères, c’est sur cette sensibilité-là qu’ils s’impriment et se dévoilent, bien avant toute analyse !
     Mais Voltaire compte ses syllabes et hop ! un coup de scie et les vers s’entassent comme des planches !
      De même, malheur à celui qui suit le rêve de Luc Perry, l’enfant étoilé qui avance en considérant chaque phénomène comme une manifestation de la pensée et donc rangeant chacune avec une étiquette, car cela pourrait donner ça, surtout de nos jours : « Passe-moi ton sac, ou j’te taillade avec mon cutter ! », « Je me demande sur quel système il s’appuie ! »
     La vie n’est pas un supermarché de la pensée, on n’oublie pas la pauvreté du monde et sa colère en poussant tranquillement son caddie parmi les rayons ! Il y a toujours un abîme entre ce que dit l’homme et ce qu’il est réellement ! Ah ! les égoûts de l’Antiquité ! La xénophobie viscérale des Grecs ! Tous ceux qui n’étaient pas eux étaient des sous-hommes ! bons pour l’esclavage ! Devisons, devisons tout de même, pendant que dans les mines rigolent nos mauvaises répliques ! Et les enfants mal formés jetés du mont Taygète ? « Bah, ces spartiates, tous des barbares ! » déclare l’Athénien, le Parisien du coin, quoi !
     Mais considérons l’avant-propos du livre de Luc Ferry ! Le philosophe argenté nous raconte comment il en est arrivé à écrire son ouvrage. On dirait du Gide républicain, quoique ! Le ton ne laisse pas d’évoquer un aristocrate en balade… Je singe, pour les besoins de l’enquête : « Un petit peu après Moncrueg, là où le plateau hercynien s’incurve vers la douceur de la vallée du Fleuret, à l’heure où les premières chauves-souris s’ébattent dans le velours de l’ombre, des enfants, des villageois s’approchèrent de ma calèche arrêtée. Ils portaient gravement une sorte de lampion et m’entourèrent alors que j’étais sur le marchepied.
     _ Monsieur Luc Ferry, me dirent-ils, nous voudrions profiter de l’honneur que vous nous faites, en passant dans notre humble région, pour que vous nous appreniez à fabriquer un planeur ! Nous savons que vous êtes maître en cette sience et que vous connaissez parfaitement l’histoire de l’aviation, de Socrate à Schopenhauer ! 
     Je ne pouvais qu’essayer de satisfaire une aussi bonne volonté et très vite je me dirigeai vers quelques buissons, afin d’obtenir du bois adéquat. Hélas ! malgré mes efforts, je dus admettre que rien autour ne convenait et que je devais sans doute construire moi-même mes pièces, à partir de mes propres matériaux ! 
     C’est pourquoi j’ai écrit ce livre, il était nécessaire, il comble un vide, personne avant moi n’avait été aussi précis dans l’histoire de ceux qui planent ! Adieu donc incurie, faux-semblants et merci encore à la population qui vit au-dessous des pommes ! Elle m’a procuré l’occasion de me montrer envers moi-même encore plus brillant que d’habitude ! »
     Luc Ferry ! L’étendard des morts vivants ! L’homme qui tua la nuance ! Le mensonge à portée de main ! Mettez-le au RSA et piquer lui son tour au moment où il se dirige vers le guichet : vous aurez le chien des Baskerville en face de vous, les crocs en avant, la rage au ventre et tout près de vous arracher la gorge !
     A propos de la philosophie, j’ai bien envie de vous citer un auteur qui a toujours été lucide sur les êtres et les choses ; un auteur dont on reparlera sûrement ici, je veux parler du bien nommé Lesage, l’auteur de Turcaret et qui dans son Gil Blas fait dire à son héros dès les premières pages : « Je m’appliquai aussi à la logique, qui m’apprit à raisonner beaucoup. J’aimais tant la dispute que j’arrêtais les patients, connus ou inconnus, pour leur proposer des arguments. Je m’adressais parfois à des figures hibernoises qui ne demandaient pas mieux, et il fallait nous voir nous disputer. Quels gestes ! quelles grimaces ! quelles contorsions ! Nos yeux étaient pleins de fureur, et nos bouches écumantes ; on nous devait plutôt prendre pour des possédés que pour des philosophes. Je m’acquis toutefois par là, dans la ville, la réputation de savant ! » 

     Rapport du sergent instructeur Wallace : la cible, avant d’être atteinte, a réclamé le droit à une « sagesse de l’amour », où l’homme acceptant enfin la mort simplement créerait un humanisme vraiment pratique ! J’avoue que ces paroles arrêtèrent la troupe un moment, mais soudain un soldat s’écria : « Le compteur Geiger s’affole, cet homme est radioactif ! » et aussitôt chacun troua joyeusement cette tête en fer blanc. Moralité : il faut d’abord avoir le coeur pur avant de l’ouvrir !