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Samedi, 01 Août 2009 13:23
UNE MESAVENTURE A GASPARD
Ce soir-là, Gaspard errait dans les rues et il s’arrêta devant un bar. Il hésitait à y entrer, il n’avait pas envie de s’ennuyer, or, c’était ce qu’on faisait dans ce genre d’endroits, Gaspard le savait bien, il les avait longtemps fréquentés, même si certaines tables semblaient bien s’amuser, mais ça, c’était à cause de l’alcool et Gaspard connaissait la fin de l’histoire : il faudrait toujours plus d’alcool, pour que l’euphorie ne retombât pas, puis la fatigue prendrait le dessus et les frustrations réapparaîtraient à vif : ce serait l’heure de la violence, où on refuserait la fermeture et de prendre le chemin du retour !
Gaspard préférait n’importe quelle activité même anodine plutôt que de s’ennuyer, mais ce soir-là il ne pouvait plus supporter son logement, il n’y tenait plus en place, sans doute lui fallait-il du nouveau et il entra dans l’établissement. Un intérieur chic et une musique un peu trop forte furent les premières choses dont il prit conscience, avant de se laisser choir dans un fauteuil. On prit sa commande et il regarda autour de lui. Une jeune femme le fixait et il eut peur.
« J’ai peur, pensa-t-il, parce qu’elle me plaît et que si je vais plus avant elle va troubler ma vie… Oui, c’est cela et d’ailleurs, rien que pour la séduire il faudrait déjà se préparer ! » Un court vertige éprouva Gaspard, mais un autre discours maintenant l’envahissait. C’était des propos qu’il avait entendus mille fois et qui disaient : « Surtout n’hésitez pas à être l’artisan de votre bonheur ! S’il vous faut effectuer une démarche, allez-y ! Fi de la timidité ! Dépassez votre peur du ridicule ! soyez simple ! »
Ce discours émanait généralement de spécialistes, de psychologues qui passaient à la télévision et qui rendaient toute solitude stérile ! « Ils ont raison, continuait de songer Gaspard, si je n’ai pas le courage d’agir, je vais retrouver le vide odieux de mon appartement et de ma vie ! Allons, ce soir, tu ne te défiles pas, comme tant d’autres fois, espèce de salopard ! » En se lançant ces derniers mots, Gaspard but encore une gorgée, après il irait !
Pourtant, une chose le gênait : s’il regardait encore le reste de la salle et particulièrement les autres jeunes femmes, il était attiré par toutes, il n’y en avait pas une qui lui plaisait plus que les autres et apparemment il aurait pu partir au bras de n’importe laquelle ! Mais enfin l’une d’entre elles avait été la première et c’était à elle qu’il fallait s’adresser : s’il se dispersait, il risquait de rentrer bredouille, ça, il en avait déjà fait l’expérience !
Il se leva et se mit à marcher. Mon Dieu ! comme il devait paraître balourd à approcher comme ça ! De l’autre côté, on devait se dire : « Attention ! voilà le mâle qui arrive, avec ses gros sabots ! Tu vas voir comment on va le recevoir, celui-là ! » Enfin, Gaspard fut devant la jeune femme et il bredouilla :
_ Bonsoir ! Est-ce que je peux me joindre à vous !
En même temps son cerveau lui murmurait : « Il n’y a pas de honte, tu as joué franc jeu : on t’a montré que tu plaisais et tu as fait voir qu’on te plaisait aussi, c’est une attitude de type mûr ! Si maintenant on t’envoie sur les roses, tu n’auras rien à te reprocher, tu auras eu affaire à une folle, voilà tout ! »
_ Oui, je vous en prie, asseyez-vous !
Apparemment la jeune femme avait la même maturité que Gaspard, car cette réponse résonnait joyeusement aux oreilles de ce dernier quand il prit sa nouvelle place. Ils se plurent et racontèrent sommairement qui ils étaient, sommairement car ils avaient surtout faim de la chair de l’autre et d’ébats amoureux.
Ils partirent donc sans tarder, pour l’appartement de la jeune femme qui s’appelait Patricia. En chemin, Gaspard ruminait d’anciennes expériences pénibles et qui pour la plupart concernaient ce qu’on appelle l’éjaculation précoce. « L’éjaculation précoce ! s’écria en lui-même Gaspard, quelle expression horrible ! En fait, ceux qui en sont victimes sont le plus souvent les meilleurs amants, car c’est bien la peur de ne pas satisfaire sa partenaire qui les angoisse et qui les conduit à ce qu’il considère comme un échec ! Dans ce cas, l’éjaculation est bien un drame et la femme se trompe si elle y voit tout de même une source de plaisir pour l’homme ! »
« Mais le corps du sexe qui nous est opposé reste si mystérieux ! continuait à songer Gaspard. Pour le mâle, le plaisir de la femme est difficile à interpréter, elle est un creux qui accueille, mais qui paraît également insondable… »
Cependant, depuis sa dernière relation, Gaspard s’était affermi et le risque d’une éjaculation précoce ne le toumentait pas outre mesure, il savait que pour y remédier il fallait aussi qu’il pensât à lui, à son plaisir ! C’est la fragilité psychologique qui, en excluant une véritable conscience de soi, est à l’origine de ce désagrément irritant.
Non, ce qui préoccupait plus Gaspard, alors qu’on pénétrait dans l’appartement de Patricia, c’était le préservatif ! Il ne craignait pas qu’il en manquât, il ne discutait pas non plus sa nécessité, par contre sa pose était toujours un moment qui coupait l’effusion : d’abord l’objet n’avais jamais paru à Gaspard facile à manier, mais surtout il était l’entrée de la société dans sa vie privée et cela il ne le supportait pas !
Quand il fallait penser au préservatif, Gaspard voyait Line Renaud ou Jane Birkin avec ses deux dents devant, comme si elle était encore une enfant, ce qui garantissait faussement son innocence et donc son talent. Gaspard repensait à un tas d’artistes qui s’étaient justement appelés les « Enfoirés », car Gaspard ne leur reconnaissait aucunement le droit de donner des leçons, comme d’inciter à l’usage du préservatif, puisqu’ils étaient si peu artistes et qu’ils avaient leur bonne place au soleil, en étant complaisants ou aveugles envers un système que Gaspard, lui, abhorrait de toutes ses forces à cause de son hypocrisie et de son injustice !
Et il en avait toujours été ainsi et s’il se rappelait encore sur le même sujet Laurent Delahousse ou le monde enchanté d’Elise Lucet, il fermait les yeux et se disait qu’il n’arriverait jamais à prendre du plaisir dans ces conditions. Bien sûr il était un citoyen et remplissait ses devoirs, mais ce qu’il pensait au fond et surtout ses histoires d’amour avaient un caractère sacré et c’était sûrement pas l’affaire de cette quasi prostituée qu’était la société ! Or, par le préservatif, cette dernière avait comme réussi à pénétrer dans son lit !
Quant à ceux qui soutenaient qu’avec cet objet les sensations étaient plus vives ou que la relation était la même, Gaspard pensait qu’ils étaient des bœufs et que le mot n’était pas trop fort ! Car cela voulait dire qu’ils n’avaient jamais été révoltés par le monde des adultes, par sa fausseté ou son avidité (rien que sur la jouissance du pouvoir les hommes sont incroyablement malhonnêtes !) et qu’ils s’y étaient placés comme le bétail devant la mangeoire ! Leur sensibilité n’était pas plus évoluée que celle des bêtes à cornes ! Et dire que des scientifiques semblaient fiers du préservatif comme s’il était une victoire de l’homme sur la nature ! comme s’il était le témoin de notre haute technologie !
Enfin, ce soir-là Patricia fut assez adroite pour que tous deux eussent une belle nuit et les jours suivants ils ne se quittèrent pas, apprenant de plus en plus à se connaître. Gaspard était-il amoureux ? En vérité, il n’aurait pas su le dire, mais sa vie passée lui apparaissait maintenant comme un mauvais rêve ! Désormais, il s’intéressait à toutes sortes de choses, il était beaucoup plus sociable, il rencontrait du monde, parlait volontiers et n’en revenait pas d’avoir été aussi ours pendant tant de temps ! Et sans doute que Patricia avait les mêmes pensées pour elle-même !
Pourtant, à l’époque où il était encore seul, Gaspard avait eu aussi des centres d’intérêt et non des moindres puisque ceux-ci lui avaient permis de continuer à vivre, mais le changement était si radical que Gaspard n’essayait même pas de les retrouver et il s’installa définitivement chez Patricia, ainsi qu’elle le voulait également.
Les mois passèrent et le couple parut à tous exister depuis toujours. Il arriva même que Patricia évoquât l’idée d’un enfant, en minaudant encore cependant, comme s’il s’était agi d’un caprice ! Puis, un matin, il y eut une première dispute, elle venait de Gaspard, parce que subitement Patricia lui portait sur les nerfs et il l’a fit pleurer. Quand il retrouva son calme, il eut honte et fut extrêmement embarrassé : il connaissait la souffrance et s’il y avait bien une chose qu’il ne voulût pas faire ressentir aux autres, c’était bien celle-là ! Il se confondit en excuses et il se réconcilièrent. A cette occasion et comme c’est le plus courant dans ce cas, ils firent merveilleusement l’amour.
Cependant, cet incident n’était que le signe avant-coureur d’une éruption plus spectaculaire et plus violente. Quelque chose en Gaspard poussait inexorablement et les disputes se succédèrent. A chaque fois, Gaspard s’en voulait un peu plus et se muselait davantage, d’autant qu’il n’était pas sans se rappeler le vide de sa précédente existence. Il se disait qu’avec Patricia tout était à construire et qu’il devait être prêt à tous les efforts pour changer. Il mit donc toutes ses forces dans la bataille, mais plus il se contraignait et plus sa colère d’après était soudaine et vive. Patricia ne vivait plus que dans une vallée de larmes et justement elle demanda à Gaspard de partir : elle n’en pouvait plus, ce que Gaspard comprit et il s’en alla, chose à laquelle il n’avait pu se résoudre par lui-même.
Pendant des années il resta meurtri, partagé entre le remords et ses propres blessures. Il n’était pas de ceux qui sautaient d’une histoire à une autre, il n’était pas superficiel, il avait encore voulu croire au bonheur et il avait perdu ! Il se raccrocha à son travail et le temps passa, solitaire mais moins douloureux, laborieux mais cicatrisant !
Enfin, un soir, un soir d’été, il ne supporta plus de rester dans son appartement et il sortit. Il s’arrêta devant un bar et hésita à y entrer : il ne voulait pas s’y ennuyer, car c’est ce qu’il se produit généralement dans ce genre d’endroits. Puis, finalement, Gaspard entra et assis, il remarqua qu’une jolie femme le fixait. Il eut peur et il pensa : « J’ai peur parce que si l’affaire suit son cours, cela va déranger ma vie… » Mais Gaspard n’alla pas plus loin dans sa réflexion, il avait senti qu’elle était en partie fausse et il regarda autour de lui. De nouveau, il se rendit compte que toutes les femmes qui étaient là l’attiraient, qu’il n’y en avait aucune qui lui plaisait plus que les autres et qu’il pourrait accompagner la première qui lui tendrait le bras…
Et soudain il comprit, il comprit que son état dépressif lui jouait encore un tour : il pourrait aimer n’importe laquelle, parce que lui-même se sentait n’importe qui ou n’importe quoi, il n’avait plus conscience de ses qualités, de ce qu’il était vraiment. La seule chose qui le poussait, c’était l’envie non d’avoir un supplément de plaisir, mais de se fondre, de disparaître dans l’autre, car sa vie lui était devenue trop lourde ! En allant vers l’autre, il s’en débarrassait, quitte étrangement à se charger d’une vie qu’il ne connaissait pas, celle de sa partenaire, alors qu’il ne maîtrisait déjà pas la sienne !
Quel était alors le scénario ? Eh bien, c’était celui qu’il avait vécu avec Patricia : un jour ou l’autre, il allait mieux, il reprenait des forces et il redevenait plus lui-même. A ce moment, celui ou celle avec qui on vivait n’était plus qu’une charge, capable de peser toujours plus, ce qui conduisait inévitablement à la souffrance et à la rupture.
Toujours dans son fauteuil, Gaspard repensa à ces relations qu’il avait refusées parce qu’il avait pris conscience, à tel ou tel signe, que ça n’aurait pas pu fonctionner. Alors pourquoi, maintenant, aucune critique, aucune clairvoyance n’existait plus ? Non, pour que la relation durât, Gaspard devait d’abord être à peu près fier de lui, se sentir un tant soit peu vainqueur, dans l’état d’esprit d’un constructeur pour l’avenir ! Ainsi, il choisirait quelqu’un à cause d’une qualité précise et qui serait toujours là pour lui plaire, la vieillesse même s’installant !
Mais comment être victorieux quand on combat pour le bien et que le mal triomphe ? C’est une autre histoire ! Et la stratégie simpliste des psychologues ? Non, mais tu as vu leur gueule !
Gaspard préférait n’importe quelle activité même anodine plutôt que de s’ennuyer, mais ce soir-là il ne pouvait plus supporter son logement, il n’y tenait plus en place, sans doute lui fallait-il du nouveau et il entra dans l’établissement. Un intérieur chic et une musique un peu trop forte furent les premières choses dont il prit conscience, avant de se laisser choir dans un fauteuil. On prit sa commande et il regarda autour de lui. Une jeune femme le fixait et il eut peur.
« J’ai peur, pensa-t-il, parce qu’elle me plaît et que si je vais plus avant elle va troubler ma vie… Oui, c’est cela et d’ailleurs, rien que pour la séduire il faudrait déjà se préparer ! » Un court vertige éprouva Gaspard, mais un autre discours maintenant l’envahissait. C’était des propos qu’il avait entendus mille fois et qui disaient : « Surtout n’hésitez pas à être l’artisan de votre bonheur ! S’il vous faut effectuer une démarche, allez-y ! Fi de la timidité ! Dépassez votre peur du ridicule ! soyez simple ! »
Ce discours émanait généralement de spécialistes, de psychologues qui passaient à la télévision et qui rendaient toute solitude stérile ! « Ils ont raison, continuait de songer Gaspard, si je n’ai pas le courage d’agir, je vais retrouver le vide odieux de mon appartement et de ma vie ! Allons, ce soir, tu ne te défiles pas, comme tant d’autres fois, espèce de salopard ! » En se lançant ces derniers mots, Gaspard but encore une gorgée, après il irait !
Pourtant, une chose le gênait : s’il regardait encore le reste de la salle et particulièrement les autres jeunes femmes, il était attiré par toutes, il n’y en avait pas une qui lui plaisait plus que les autres et apparemment il aurait pu partir au bras de n’importe laquelle ! Mais enfin l’une d’entre elles avait été la première et c’était à elle qu’il fallait s’adresser : s’il se dispersait, il risquait de rentrer bredouille, ça, il en avait déjà fait l’expérience !
Il se leva et se mit à marcher. Mon Dieu ! comme il devait paraître balourd à approcher comme ça ! De l’autre côté, on devait se dire : « Attention ! voilà le mâle qui arrive, avec ses gros sabots ! Tu vas voir comment on va le recevoir, celui-là ! » Enfin, Gaspard fut devant la jeune femme et il bredouilla :
_ Bonsoir ! Est-ce que je peux me joindre à vous !
En même temps son cerveau lui murmurait : « Il n’y a pas de honte, tu as joué franc jeu : on t’a montré que tu plaisais et tu as fait voir qu’on te plaisait aussi, c’est une attitude de type mûr ! Si maintenant on t’envoie sur les roses, tu n’auras rien à te reprocher, tu auras eu affaire à une folle, voilà tout ! »
_ Oui, je vous en prie, asseyez-vous !
Apparemment la jeune femme avait la même maturité que Gaspard, car cette réponse résonnait joyeusement aux oreilles de ce dernier quand il prit sa nouvelle place. Ils se plurent et racontèrent sommairement qui ils étaient, sommairement car ils avaient surtout faim de la chair de l’autre et d’ébats amoureux.
Ils partirent donc sans tarder, pour l’appartement de la jeune femme qui s’appelait Patricia. En chemin, Gaspard ruminait d’anciennes expériences pénibles et qui pour la plupart concernaient ce qu’on appelle l’éjaculation précoce. « L’éjaculation précoce ! s’écria en lui-même Gaspard, quelle expression horrible ! En fait, ceux qui en sont victimes sont le plus souvent les meilleurs amants, car c’est bien la peur de ne pas satisfaire sa partenaire qui les angoisse et qui les conduit à ce qu’il considère comme un échec ! Dans ce cas, l’éjaculation est bien un drame et la femme se trompe si elle y voit tout de même une source de plaisir pour l’homme ! »
« Mais le corps du sexe qui nous est opposé reste si mystérieux ! continuait à songer Gaspard. Pour le mâle, le plaisir de la femme est difficile à interpréter, elle est un creux qui accueille, mais qui paraît également insondable… »
Cependant, depuis sa dernière relation, Gaspard s’était affermi et le risque d’une éjaculation précoce ne le toumentait pas outre mesure, il savait que pour y remédier il fallait aussi qu’il pensât à lui, à son plaisir ! C’est la fragilité psychologique qui, en excluant une véritable conscience de soi, est à l’origine de ce désagrément irritant.
Non, ce qui préoccupait plus Gaspard, alors qu’on pénétrait dans l’appartement de Patricia, c’était le préservatif ! Il ne craignait pas qu’il en manquât, il ne discutait pas non plus sa nécessité, par contre sa pose était toujours un moment qui coupait l’effusion : d’abord l’objet n’avais jamais paru à Gaspard facile à manier, mais surtout il était l’entrée de la société dans sa vie privée et cela il ne le supportait pas !
Quand il fallait penser au préservatif, Gaspard voyait Line Renaud ou Jane Birkin avec ses deux dents devant, comme si elle était encore une enfant, ce qui garantissait faussement son innocence et donc son talent. Gaspard repensait à un tas d’artistes qui s’étaient justement appelés les « Enfoirés », car Gaspard ne leur reconnaissait aucunement le droit de donner des leçons, comme d’inciter à l’usage du préservatif, puisqu’ils étaient si peu artistes et qu’ils avaient leur bonne place au soleil, en étant complaisants ou aveugles envers un système que Gaspard, lui, abhorrait de toutes ses forces à cause de son hypocrisie et de son injustice !
Et il en avait toujours été ainsi et s’il se rappelait encore sur le même sujet Laurent Delahousse ou le monde enchanté d’Elise Lucet, il fermait les yeux et se disait qu’il n’arriverait jamais à prendre du plaisir dans ces conditions. Bien sûr il était un citoyen et remplissait ses devoirs, mais ce qu’il pensait au fond et surtout ses histoires d’amour avaient un caractère sacré et c’était sûrement pas l’affaire de cette quasi prostituée qu’était la société ! Or, par le préservatif, cette dernière avait comme réussi à pénétrer dans son lit !
Quant à ceux qui soutenaient qu’avec cet objet les sensations étaient plus vives ou que la relation était la même, Gaspard pensait qu’ils étaient des bœufs et que le mot n’était pas trop fort ! Car cela voulait dire qu’ils n’avaient jamais été révoltés par le monde des adultes, par sa fausseté ou son avidité (rien que sur la jouissance du pouvoir les hommes sont incroyablement malhonnêtes !) et qu’ils s’y étaient placés comme le bétail devant la mangeoire ! Leur sensibilité n’était pas plus évoluée que celle des bêtes à cornes ! Et dire que des scientifiques semblaient fiers du préservatif comme s’il était une victoire de l’homme sur la nature ! comme s’il était le témoin de notre haute technologie !
Enfin, ce soir-là Patricia fut assez adroite pour que tous deux eussent une belle nuit et les jours suivants ils ne se quittèrent pas, apprenant de plus en plus à se connaître. Gaspard était-il amoureux ? En vérité, il n’aurait pas su le dire, mais sa vie passée lui apparaissait maintenant comme un mauvais rêve ! Désormais, il s’intéressait à toutes sortes de choses, il était beaucoup plus sociable, il rencontrait du monde, parlait volontiers et n’en revenait pas d’avoir été aussi ours pendant tant de temps ! Et sans doute que Patricia avait les mêmes pensées pour elle-même !
Pourtant, à l’époque où il était encore seul, Gaspard avait eu aussi des centres d’intérêt et non des moindres puisque ceux-ci lui avaient permis de continuer à vivre, mais le changement était si radical que Gaspard n’essayait même pas de les retrouver et il s’installa définitivement chez Patricia, ainsi qu’elle le voulait également.
Les mois passèrent et le couple parut à tous exister depuis toujours. Il arriva même que Patricia évoquât l’idée d’un enfant, en minaudant encore cependant, comme s’il s’était agi d’un caprice ! Puis, un matin, il y eut une première dispute, elle venait de Gaspard, parce que subitement Patricia lui portait sur les nerfs et il l’a fit pleurer. Quand il retrouva son calme, il eut honte et fut extrêmement embarrassé : il connaissait la souffrance et s’il y avait bien une chose qu’il ne voulût pas faire ressentir aux autres, c’était bien celle-là ! Il se confondit en excuses et il se réconcilièrent. A cette occasion et comme c’est le plus courant dans ce cas, ils firent merveilleusement l’amour.
Cependant, cet incident n’était que le signe avant-coureur d’une éruption plus spectaculaire et plus violente. Quelque chose en Gaspard poussait inexorablement et les disputes se succédèrent. A chaque fois, Gaspard s’en voulait un peu plus et se muselait davantage, d’autant qu’il n’était pas sans se rappeler le vide de sa précédente existence. Il se disait qu’avec Patricia tout était à construire et qu’il devait être prêt à tous les efforts pour changer. Il mit donc toutes ses forces dans la bataille, mais plus il se contraignait et plus sa colère d’après était soudaine et vive. Patricia ne vivait plus que dans une vallée de larmes et justement elle demanda à Gaspard de partir : elle n’en pouvait plus, ce que Gaspard comprit et il s’en alla, chose à laquelle il n’avait pu se résoudre par lui-même.
Pendant des années il resta meurtri, partagé entre le remords et ses propres blessures. Il n’était pas de ceux qui sautaient d’une histoire à une autre, il n’était pas superficiel, il avait encore voulu croire au bonheur et il avait perdu ! Il se raccrocha à son travail et le temps passa, solitaire mais moins douloureux, laborieux mais cicatrisant !
Enfin, un soir, un soir d’été, il ne supporta plus de rester dans son appartement et il sortit. Il s’arrêta devant un bar et hésita à y entrer : il ne voulait pas s’y ennuyer, car c’est ce qu’il se produit généralement dans ce genre d’endroits. Puis, finalement, Gaspard entra et assis, il remarqua qu’une jolie femme le fixait. Il eut peur et il pensa : « J’ai peur parce que si l’affaire suit son cours, cela va déranger ma vie… » Mais Gaspard n’alla pas plus loin dans sa réflexion, il avait senti qu’elle était en partie fausse et il regarda autour de lui. De nouveau, il se rendit compte que toutes les femmes qui étaient là l’attiraient, qu’il n’y en avait aucune qui lui plaisait plus que les autres et qu’il pourrait accompagner la première qui lui tendrait le bras…
Et soudain il comprit, il comprit que son état dépressif lui jouait encore un tour : il pourrait aimer n’importe laquelle, parce que lui-même se sentait n’importe qui ou n’importe quoi, il n’avait plus conscience de ses qualités, de ce qu’il était vraiment. La seule chose qui le poussait, c’était l’envie non d’avoir un supplément de plaisir, mais de se fondre, de disparaître dans l’autre, car sa vie lui était devenue trop lourde ! En allant vers l’autre, il s’en débarrassait, quitte étrangement à se charger d’une vie qu’il ne connaissait pas, celle de sa partenaire, alors qu’il ne maîtrisait déjà pas la sienne !
Quel était alors le scénario ? Eh bien, c’était celui qu’il avait vécu avec Patricia : un jour ou l’autre, il allait mieux, il reprenait des forces et il redevenait plus lui-même. A ce moment, celui ou celle avec qui on vivait n’était plus qu’une charge, capable de peser toujours plus, ce qui conduisait inévitablement à la souffrance et à la rupture.
Toujours dans son fauteuil, Gaspard repensa à ces relations qu’il avait refusées parce qu’il avait pris conscience, à tel ou tel signe, que ça n’aurait pas pu fonctionner. Alors pourquoi, maintenant, aucune critique, aucune clairvoyance n’existait plus ? Non, pour que la relation durât, Gaspard devait d’abord être à peu près fier de lui, se sentir un tant soit peu vainqueur, dans l’état d’esprit d’un constructeur pour l’avenir ! Ainsi, il choisirait quelqu’un à cause d’une qualité précise et qui serait toujours là pour lui plaire, la vieillesse même s’installant !
Mais comment être victorieux quand on combat pour le bien et que le mal triomphe ? C’est une autre histoire ! Et la stratégie simpliste des psychologues ? Non, mais tu as vu leur gueule !
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L'histoire du mois