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Mardi, 01 Septembre 2009 15:06

QUELLE SALADE !

      Il y a longtemps que je veux porter à mon tableau de chasse Michel Le Bris (pourquoi ? parce qu’il me les br…, non ! restons poli et puis ça serait trop facile !) En fait, la véritable raison est que Le Bris est un esbroufeur, un matamore, qui se croit de la race des aigles et ami des poètes tels que Rimb ou Baudelaire ! Il les comprend, pense-t-il, il est dans leur intimité et il serait de leurs rêves s’ils venaient à repasser par Saint-Malo !
      Ainsi, dans cette ville magique, Le Bris a créé un festival, celui des Etonnants voyageurs (hémistiche de Baudelaire !), qui remporte un tel succès que ces gogos de Paris s’y intéressent ! Là, parmi cette littérature pour la littérature, auprès de ces écrivains fantômes pour avoir justement voulu devenir des écrivains, devant ces piles de livres tel du corail mort, des Deniau, des Giraudeau et d’autres pantins se disent, se déclarent, entre deux petits-fours, d’un air désinvolte et à l’oreille de journalistes aveuglés par une sotte admiration, se disent aventuriers, marins, bref tout sauf écrivains, car en plus leur génie leur permet de… et pourquoi pas d’être ébéniste, mère au foyer ou officier parachutiste pendant qu’on y est ! 
      Marin ! Pour ma part, j’ai longtemps été moniteur de voile et ma plus longue traversée fut celle de l’Atlantique, à deux sur un voilier qui s’appelait Le Machiavélique (fallait oser !) et pourtant on pourrait me chauffer les pieds je ne me dirais pas marin ! Je suis écrivain et encore mieux poète ! Et je le prouverai quand on veut, je n’ai pas peur ! Alors, les gars, prêts à effacer de la carte cet imposteur de Le Bris ?

      Chez Le Bris la réflexion va bon train, ce qui prouve une réelle sensibilité et aussi sans doute de la timidité, d’où la barbe ! Ainsi, tout irait bien si le talent était lui aussi tout autant vrai, mais comme ce n’est pas le cas et c’est ce que nous allons montrer, les conclusions auxquelles parvient le personnage sont erronées, fausses et même artificielles ! Quand on est au fond un menteur, peut-on arriver à un autre résultat ?
      Cependant, la carrure de Le Bris en impose et comme on le voit sur la couverture du livre, les os de l’auteur sont larges : ici, la lumière semble s’arrêter sur ce beau front de poète ; ce qui n’est pas sans m’évoquer un tableau de Cézanne, je crois, représentant ce coquin d’Ambroise Vollard… Toujours est-il que pour bien remettre à plat et au clair les pensées d’un homme taillé telle une barrique ou un menhir, il faut frapper fort et ne pas hésiter à casser des membres, ainsi que Steven Seagal dans ses meilleurs moments. Evidemment, ça fait crier, mais je ne vois pas d’autres solutions si on ne veut pas faire comme cette presse parisienne, qui trouve de l’intérêt là où il y a beaucoup de monde ! Les journalistes, comme les éditeurs, s’assemblent comme des mouches quand déjà la chose est connue et qu’elle n’a quasiment plus besoin de soutien ! Et dire que ces gens-là sont payés plus que le SMIC !
      Chaque année, c’est pareil ! Au printemps, Michel Le Bris prend sa voiture et quitte la région parisienne. A cette occasion, Michel presse son épouse, qui ne semble pas aller assez vite pour charger les affaires, puis sur l’autoroute il montre des signes d’impatience. Près de Morlaix, où il a une résidence secondaire, Michel laisse sa femme, qui encore une fois lui paraît lente, et il démarre en trombe pour rejoindre un endroit spécial. C’est le bout d’un champ, où arrive Michel, alors que pris par l’émotion il a oublié de fermer sa voiture. D’ailleurs, il n’en peut plus tant la tension est forte, mais il atteint le sommet de la butte et là, les larmes aux yeux, il constate une nouvelle fois que la baie de Morlaix est encore bien présente, dans sa beauté absolue, et ce n’est qu’à ce moment, à ce moment seulement que Michel, brisé et les lèvres marmonnantes et terreuses, se rassure !
      Vous y croyez ? Moi, pas le moins du monde ! D’ailleurs, si chaque année j’avais ce pèlerinage à faire, il m’ennuierait profondément. Ce passage, qui commence le livre, est pourtant destiné à montrer que Michel a gardé toute sa pureté, son innocence et donc que son talent est authentique ! 
      J’ai vérifié sur une carte l’endroit dont parle Michel et de là il peut aussi voir, en plus des lieux qu’il décrit, la commune de Carantec. Or, voici ce qu’en dit, dans Voyages avec ma pipe, un écrivain infiniment plus juste que Le Bris, Léon Werth (je ne résiste pas à le citer tellement il est savoureux !) : « Carantec, village aux maisons disséminées, village sans courage qui n’a su devenir ni un bourg véritable, ni une station balnéaire reniant son fumier. Carantec n’a renié que ses morts et, les ayant chassés du cimetière qui entourait l’église, les a parqués dans un terrain clos de murs. Les morts de carantec pouvaient déplaire aux baigneurs. Les morts disparus, plus rien ne pouvait les incommoder, plus rien, pas même la mer. Car elle se dissimule en de si étroites baies, qu’on l’aperçoit comme un prisonnier voit le ciel par la lucarne de sa cellule. La mer verruqueuse de Carantec, on la voit, mais en se penchant, comme à travers le trou d’une serrure. On la voit, mais, hélas ! c’est en voyeur… 
      Pas de fermes basses aux murs blanchis à la chaux, aux toits d’ardoise qui, vers le soir, s’apaisent, mats comme de l’étain. Les maisons sont semblables aux maisons de la plus enfumée des banlieues. Salement crépies, elles semblent couvertes de ces toiles d’araignée qui sont aux angles des poutres. Et ce village, moins champêtre que Vaires-Torcy ou Chelles-Gournay, est d’une gaîté terrifiante. Carantec est un bon petit pays : il n’y a pas de casino ; mais une population de joyeux Parisiens y transforme le mois d’août et le mois de septembre en un éternel samedi soir. Si bien que la nuit, tard dans la nuit, quand les lampions multicolores des farandoles sont éteints, quand les phonographes se sont tus, le seul bruit que l’on entende encore est celui des derniers carambolages sur le billard de l’hôtel. Et, quand les billes du billard sont enfin immobiles, Carantec, je ne sais pour quelle raison mystérieuse, est le seul village du monde où l’on n’entende pas le silence. Le silence ne veut pas de Carantec. Je n’ai qu’une oreille d’écrivain. J’ai voulu que Florent Schmitt (un ami) écoutât Carantec. Je l’ai amené une nuit sur une route. Pas plus que moi, il n’a entendu la mer ou le silence.
      _ Eh bien ? lui ai-je demandé.
      Et il m’a répondu :
    _ On n’entend rien, c’est vrai ; mais, la nuit comme le jour, cela sent abominablement l’oignon, partout, toujours… »
    Cependant, si j’écris cette chronique ce n’est pas pour donner un cours de géographie et si Michel Le Bris parle de la baie de Morlaix c’est parce qu’il y a vécu une expérience forte et troublante et qui est à la base de sa philosophie. A quatorze ans, alors qu’il est élève dans un lycée de Versailles, il fait un retour en Bretagne et devant la mer retrouvée il éprouve un déchirement : la beauté du site l’écrase en lui interdisant toute fusion ! Et Michel de conclure « Que n’est trouvé beau que ce qui se peut mettre à distance, parce qu’on ne l’habite pas ou plus. »
      Et Michel, à la page deux, nous dit qu’on peut vivre la même expérience avec les êtres, quand un instant on voit dans leur regard qu’ils nous échappent inéluctablement. Mais c’est une sensation nécessaire, nous précise Michel, elle nous fait grandir, elle constitue la découverte de l’Autre et elle crée cet espace, cet éloignement, elle représente ce désenchantement, cette désillusion (puisque l’Autre est aussi inaccessible) qui vont permettre et favoriser l’imagination et la création artistique. Notre condition porterait alors la marque de l’exil et c’est pour cela que Michel écrit, pour ravauder la réalité en quelque sorte ! pour réparer une plaie pourtant inguérissable !
      Plus je considère les conclusions de Le Bris et plus j’ai envie de m’écrier : « Comme c’est cucul ! quelle bêtise ! On dirait les cahiers de l’Herne, mais en plus mièvre ! » Car au fond de quelle expérience il s’agit ici ? Si la beauté d’un site nous paraît hors de portée, jusqu’à nous arracher une plainte, c’est parce que notre état du moment est fortement diminué et que nous sommes victimes de la dépression. Je le sais d’autant mieux que ce sentiment m’est plus courant depuis que ma santé altérée m’interdit les grands voyages et si vous ne me croyez pas je vous renvoie au petit poème en prose de Baudelaire, intitulé Le Confiteor de l’artiste. Certes, le poète dit : « L’étude du beau est un duel où l’artiste crie de frayeur avant d’être vaincu », mais c’est seulement dans le cas où, comme le précise encore l’auteur, ses nerfs trop tendus ne donnent plus que des vibrations criardes et douloureuses. L’enfant de quartorze ans qui est frappé jusqu’au fond de l’âme par la beauté de la baie de Morlaix est d’abord un enfant désemparé et déprimé, parce que depuis longtemps plongé dans un milieu qui n’est pas le sien, celui de Versailles. Et il en est de même quand cette expérience a lieu non avec un paysage, mais avec une personne : c’est parce qu’à cet instant nous nous sentons quasiment transparent ou inexistant que l’Autre nous semble irrémédiablement étranger.
      Mais jamais l’artiste ne mesure mieux la beauté que quand il est en pleine possession de ses moyens et s’il est peintre il se dira : « Ici, je vais mettre un beau bleu, là un vert, là un rouge et par là un orange, qui ira sur le jaune, etc. » La charpente de l’œuvre se dresse hardiment ! Et jamais la présence de l’autre ne nous paraît plus réelle que quand justement nous le comprenons, nous saisissons ces sentiments ! Et surtout jamais la création et l’imagination ne se développent mieux que dans la solitude et on parle avec raison du narcissisme du poète ! Mais cet amour de soi n’est pas odieux si l’artiste est vrai, car alors il renvoie à l’expérience universelle : le poète tient bien un miroir, mais dans lequel chacun peut se voir !
      Le problème, c’est quand on a affaire à des gens qui se racontent des histoires et qui ne sont pas à leur place ! Pour pallier le manque de fond et de talent, on prend des vessies pour des lanternes, on adore la préciosité, on s’enivre de formules ! Un exemple proche de Michel Le Bris est celui de Kenneth White, qui se dit découvreur de la géopoésie. Or, il n’y a pas plus de géopoésie que de beurre en broche. Le phénomène n’est pas limité aux auteurs, mais il s’étend également chez les critiques et les lecteurs, car il permet aux premiers de gloser et aux seconds de fabuler. Combien de bobos par exemple ne se plaisent-ils pas à se faire peur avec Cioran ou Bukowsky, sans relever l’absurdité de certains des propos qu’ils lisent (je pense notamment à ces hommes, chez l’écrivain américain, qui font l’amour à une morte dans une morgue !) ? Le flou, la folie ouvrent les brèches par lesquelles s’engouffre la médiocrité ! 
      Cela me rappelle ces jeunes (dont j’ai fait partie !) qui abandonnent le judo au profit de l’aïkido, car apparemment celui-ci fait moins mal (il y en a même qui terminent avec le tai-chi, qui a pourtant sa difficulté !), ou bien ça m’évoque ces gens qui quittent le christianisme, le trouvant trop directif, pour le bouddhisme ou pire pour le néodruidisme, au lieu de faire face et d’essayer de comprendre pourquoi Jésus a dit : « Je vous donne ma paix ! »
      D’ailleurs, en allant vers l’exotisme, attention aux erreurs d’interprétation : exemple, le yoga chez nous est une technique de relaxation, alors qu’il a été inventé en Inde pour tirer des élèves de leur état trop lymphatique (yog veut dire joug, contrainte). 

      Enfin, si nous pouvons avoir le sentiment d’un exil, ce n’est pas que nous soyons seulement les hôtes de la nature, car nous sommes bien issus d’elle, mais c’est bien le mensonge, l’hypocrisie et l’avidité des hommes qui créent un monde capable de nous désorienter et à ce monde-là contribue malheureusement Michel Le Bris ! Son dernier livre a pour titre : Nous ne sommes pas d’ici, et j’ai envie de dire ni d’ici, ni d’ailleurs, aux éditions Grassouillet.