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Mardi, 01 Septembre 2009 13:23

UNE FOLIE A GASPARD

      Gaspard était peintre, artiste peintre, il est nécessaire de le préciser, surtout aujourd’hui, surtout pour les centres d’actions sociales, car quand quelqu’un y dit : « Je suis peintre », tous les visages s’éclairent d’un sourire, car on pense : « Voilà une bonne formation ! On devrait sans trop de mal trouver du travail à celui-là ! » Mais la personne ajoute : « Peintre, artiste peintre… » et aussitôt tout le monde fait de nouveau grise mine, de nouveau la réalité glauque de l’endroit se fait ressentir : un artiste peintre, c’est un problème, c’est quasiment un cas social, c’est un boulet ! 
      C’est vrai, un artiste, surtout quand il a du talent, quand il est un véritable créateur, c’est une croix à porter ! La question est : quand sera-t-il indépendant financièrement ? Il a fait le désespoir de ses parents, de ses amis, continuera-t-il par celui de la société ? On a envie de dire que le vrai peintre gagnera sa vie quand tous les médiocres auront eu leur tour ! Eh ! dame ! si le médiocre ne fait pas tout pour s’imposer, qui ira le chercher ? Il a bien raison, le bougre, de faire croire qu’il a du génie ! Donc, le vrai talent attendra et le plus souvent il passera les trois premiers quarts de sa vie dans la galère ! le dernier quart lui apportant, avec de la chance toutefois, les honneurs et la maladie !
      Avant de connaître ce triste sort, Gaspard peignait et pour vivre il bénéficiait du RSA. Sur le terrain, ça donnait quoi exactement ? Eh bien, Gaspard avait droit à l’ancienne allocation RMI (400 € par mois) et il travaillait aussi deux jours par semaine comme animateur dans un centre aéré ! Autant dire qu’il s’en sortait bien, deux jours par semaine, ce n’était pas la mer à boire ! Pourtant, il fallait tout de même à Gaspard un certain temps pour récupérer ! Il allait au centre le lundi et le mardi ; le mercredi il se reposait et se débarrassait progressivement de tout ce qui n’était pas lui et c’est seulement le jeudi qu’il se remettait devant la toile. C’est seulement à ce moment qu’il reprenait son vrai travail, mais allez expliquer ça à l’administration, au gouvernement et à tous les gens haineux !
      Ce jour-là, Gaspard fut pris par l’enthousiasme et il rêva d’une peinture merveilleuse. Dans son esprit, il en fit le dessin et pensa à toutes les couleurs qu’il allait utiliser. L’œuvre fut ainsi bâtie à moitié avant même le premier trait de pinceau ! Eh ! mais Gaspard ne se moquait pas du monde, il ne se croyait pas sorti de la cuisse de Jupiter, pour trouver remarquable le moindre de ses barbouillages ! Quand je vous dis que Gaspard travaillait ! Et il savait qu’à présent l’attendaient des moments magnifiques, où un bleu attirerait, où un vert séduirait, où un jaune éclaterait !
      Après une application prudente, on parvint à un mélange de plus en plus varié, à une pâte de plus en plus riche ! Les coups de pinceaux devinrent plus larges, plus maîtrisés, plus puissants ! La matière, plus épaisse, se laissait transformer et les effets qu’elle produisait étaient à la fois surprenants et saisissants !
      Les semaines passaient et la plupart du temps Gaspard était enchanté : son œuvre avait pris une belle tournure, notamment parce qu’il avait bien négocié certaines parties difficiles. Gaspard connaissait la suite : un peu avant la fin, il y aurait un feu d’artifice ! Sur la toile, il serait partout à la fois, il enlèverait son travail, il lui donnerait un seul esprit et la peinture alors vivrait, rayonnerait, sans lui, à travers le temps ! Mais, jusqu’à cet instant précis, on ne pouvait pas dire l’œuvre réussie, terminée ; il était encore possible qu’elle restât inachevée, infirme, à demi éclairée, à demi inerte ; sans qu’on sût très bien pourquoi… On avait perdu le feu en route…
      Justement, Gaspard maintenant travaillait moins vite, à vrai dire il s’ennuyait et de peindre lui pesait. Il étalait encore sa peinture, mais d’une manière qui lui semblait machinale. Il était toujours appliqué, mais au fond il n’y croyait plus et il finit par s’arrêter tout de bon. Bien qu’il s’approchât de la fenêtre, son regard était vide et une nouvelle fois il considéra la situation. Avait-il vraiment du talent ? Ne se leurrait-il pas ? Depuis des années, il vivait dans l’inconfort, dans la gêne, souvent comme un sauvage. Il avait beau donner de lui-même, cela ne lui rapportait rien ! Il était toujours au même point ! Certes, les tableaux s’entassaient, mais personne n’en voulait ! Sans doute était-il trop seul, il manquait d’appui, mais il n’était pas liant non plus et de nouveau Gaspard maudit son caractère ! 
      Ses amis d’enfance, eux, avaient réussi : on en voyait certains dans les médias et les autres au moins gagnaient de l’argent ! Mais, lui, qu’est-ce qu’il avait, à part du pain bis ? Encore s’il s’était attaché à une femme ! C’était facile, il suffisait de s’intéresser à elles ! Maintenant, il y en aurait une qui serait là, comme un rayon de soleil, elle l’amuserait, ils se taquineraient, il n’aurait pas l’air d’une bête et sans doute aussi qu’elle le pousserait, l’aiderait dans sa carrière, parce qu’elle serait forcément plus sociable ; elle serait à l’origine de vernissages ! Mais même ça, Gaspard l’avait laissé en suspense, ne se décidant pas, fuyant quand la relation devenait inéluctable ! On ne pouvait pas continuer ainsi, Gaspard se le répétait, il fallait changer de vie, radicalement !
      Eh ! mais, il avait une autre profession, un autre métier ! Il était animateur et il avait déjà un diplôme, le BAFA. Ce n’était peut-être pas grand-chose, mais pourquoi ne s’investissait-il pas plus dans cette branche, en passant par exemple son BAFD ? Il deviendrait directeur d’un centre de vacances, il aurait des responsabilités, ce qui ne serait pas pour lui déplaire, il aurait au moins une meilleure image de lui-même… et puis il gagnerait enfin sa vie ! Il serait indépendant et il pourrait faire des projets, de vacances, de famille ! Oui, il ne serait plus en train de souffrir comme maintenant ! Il serait de nouveau un être humain ! Sa folie avait assez duré !
      Convaincu, Gaspard rangea sa peinture et il élabora un mode de vie tout neuf. D’abord, puisque c’était le week-end, il sortit, bien décidé à paraître aimable, disert, agréable, enjoué ! Ce soir-là, il entra dans deux bars et même s’il ne se passa rien de sérieux, Gaspard sentit qu’il avait tout de même amorcé son nouveau départ et il était satisfait. Ainsi, le lundi matin, ce fut un tout autre homme qui se présenta au centre aéré. Ferme et concentré, Gaspard s’occupa des enfants et à la place des moments où habituellement il les laissait se débrouiller, il leur trouva à chaque fois un nouveau jeu. Activité était devenue son maître mot !
      Il discuta aussi pédagogie avec ses collègues, il posa des questions sur leur carrière et se pourvut de quelques livres spécialisés, qui traitaient de la psychologie des enfants ou des responsabilités d’un directeur de colonie. Ses collègues s’en étonnèrent, c’était deux filles, l’une grosse et l’autre éteinte, Isabelle et Sophie, et bref elles n’en furent que plus amoureuses de Gaspard, qui les avait déjà séduites par son côté mystérieux et qui désormais leur paraissait plus présent !
      Et les semaines passèrent et Gaspard était toujours plus actif. A présent qu’il s’était décidé à changer de vie, il ne faisait pas les choses à moitié ! Quand il n’était pas au centre aéré, on le voyait au centre d’orientation, où il se renseignait le plus possible sur toutes les formations qui lui étaient à peu près accessibles… et les diplômes et les postes s’accumulaient dans son esprit. Autrement, il fréquentait plus souvent le centre-ville, il regardait davantage les vitrines, il achetait du linge propre, il prenait place à des terrasses, avait une vision mûre des femmes qui passaient, en imaginant quel futur on pouvait avoir avec chacune d’elles ! Il marchait plus vite, mangeait mieux, se lavait plus : il était plus grand, plus fort !
      Sa métamorphose était donc sur la bonne voie, pourtant… pourtant quelque chose se déréglait en lui. Oh ! c’était encore presque imperceptible, mais c’était tout de même là. En fait, Gaspard se montrait de moins en moins patient et de plus en plus agressif. Les enfants étaient trop lents, trop bêtes ; quant à Isabelle et Sophie, la première était une truie et la seconde une sorte de cadavre ambulant ! Mais il n’y avait pas que sur le centre aéré que le regard de Gaspard s’était fait de plus en plus aigu : dès qu’il repérait chez autrui une maladresse, une faute contre l’efficacité, il était soudain cinglant, moqueur, hautain ; lui, il était entièrement tourné vers la performance, autant qu’un requin, il n’y avait plus rien d’inutile dans sa personne et il aurait pu servir de modèle à tous !
      Ah ! si seulement, dès le commencement, il avait été aimé, soutenu ! Où ne serait-il pas à cette heure ? Quelle haute sphère ne fréquenterait-il pas ? Mais ses parents avaient été égoïstes, surtout préoccupés par leur propre carrière et il avait été plutôt une gêne, un poids pour eux ! Il en avait été fragilisé et il leur en voulait, car il faut bien le dire, maintenant cette blessure s’était réouverte et Gaspard retrouvait tout son ressentiment ! Mais il réussirait malgré eux, malgré cette mauvaise base, malgré aussi la lâcheté des hommes, car pour la plupart ils étaient faibles !
      Un jour, Gaspard se cogna et il eut une marque au front. En la regardant, il se rappela que bien des années auparavant il avait frappé un garçon plus jeune que lui, en lui laissant la même cicatrice. « La vie fait éprouver ce qu’on a fait subir aux autres, pensa Gaspard, ainsi Dieu est juste ! » Tout de même, cette réflexion le fit frissonner.
      Puis, ce fut inexorable comme la montée de la mer, une idée l’envahit, le submergea : « Mais pourquoi ne me supprimerais-je pas ? se demanda-t-il. Si on fait le bilan, il n’y a que de la peine ! Et si on regarde les perspectives, jamais je ne serai la première mouche sur le gâteau, je ne suis pas assez dur pour ça ! Cette mauvaise plaisanterie n’a-t-elle pas suffisamment duré ? Si ! »
      Encore une fois, Gaspard avait pris une décision et il n’en reviendrait pas. D’ailleurs, très vite, il imagina un suicide à la mode romaine : après une dernière réflexion philosophique, il se tranchait le poignet. Il essaya plusieurs couteaux à viande, mais ils ne coupaient pas assez bien et il opta pour le cutter, c’était plus sûr. Puis, il entra dans sa baignoire, autant ne pas salir derrière soi. Laisserait-il un mot ? A quoi bon ! Et une ultime fois Gaspard se moqua de la naïveté de la science en général et de la psychanalyse en particulier, car toutes les deux voulaient voir des raisons à tout ; le suicide étant considéré comme une sorte de vengeance : « Je me tue afin que les autres éprouvent un sentiment de culpabilité. » Mais Gaspard était complètement indifférent à ce qu’on pourrait penser de lui, ce qu’il voulait, c’était juste se reposer, oui, c’était cela : se reposer ! 
      Avec le courage qui le caractérisait, Gaspard s’y prit à plusieurs fois, il désirait vraiment mourir et le sang gicla. Il coula sous Gaspard, qui s’apprêta alors à ressentir une sensation de froid, puis un engourdissement devait venir et enfin il ferait « le grand saut » ! Mais au bout de quinze minutes, Gaspard était toujours là et la situation devenait embarrassante : il fallait agir et finalement Gaspard se décida à appeler les pompiers.
      Il fut conduit à l’hôpital, où on l’opéra, car les tendons avaient été sectionnés. Un peu plus tard, dans les couloirs, Gaspard plaisantait avec les infirmières et cela le surprit, car il y avait moins d’une heure il avait voulu disparaître. Au fond qu’avait-il gagné à la suite de cette histoire, sinon une attelle à sa main gauche, afin que la blessure se cicatrisât le mieux possible ? Toutefois, son acte l’avait rendu à lui-même, en brisant le rythme infernal qu’il s’était imposé et dans lequel il avait sombré.
      Le lendemain, il était de retour chez lui et il appréhenda de revoir la pièce où il s’était fait tant de mal, mais sa nouvelle bonne humeur n’était pas une illusion et très vite il n’eut plus qu’un désir, celui de se remettre à peindre ! Il se demandait même comment il avait pu s’interrompre, tant son plaisir de reprendre les pinceaux était délicieux. Heureusement, la main restée libre était la bonne ! Gaspard regoûtait à la paix, cette douce joie, et il comprit ce qu’il venait de se passer : la dépression lui avait encore joué un tour ! Sous le poids d’un quotidien morne et difficile, il avait fini par perdre tout sens de sa valeur jusqu’à se détester. Pour changer, il était entré en guerre contre lui-même et fatalement contre les autres, puisque nous étions tous pareils.
      Certes, il y avait bien une lutte entre le bien et le mal ! Certes encore, les méchants, ceux qui se livraient au mensonge, pour mieux satisfaire leurs appétits, avaient l’avantage, mais il y avait moyen de vivre sans être en conflit ouvert avec eux et cela commençait par vivre en accord avec soi. Plus heureux, on était alors plus tolérant, encore fallait-il se préserver et Gaspard maintenant se le tenait pour dit. Il était peintre, c’était sa joie, même si le reste du monde, par son indifférence, semblait lui laisser entendre le contraire !
      Et le modèle de la psychologie moderne, cet être qui s’épanouissait grâce au sexe et aux relations sociales ? Mais c’était une calamité ! N’avons-nous pas déjà dit que chacun arrivait au bonheur en s’acceptant tel qu’il était ?
Publié dans L'histoire du mois