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Mardi, 01 Septembre 2009 13:53
SUR BAUDELAIRE ENCORE
On ne m’en voudra pas de puiser dans un auteur aussi intelligent que Baudelaire. Intelligent… Le mot n’est ni trop fort, ni suranné. Savez-vous que l’intelligence est la chose la plus reposante qui soit ? Car l’intelligence comprend, elle est au service de la vie, au contraire par exemple du radicalisme religieux, qui, lui, justement ne veut pas comprendre et qui donc devient une source atroce de violence ! Il n’y a pas plus éloigné que lui de la sagesse divine ! « Salut, reine Sagesse, que Dieu te sauve avec ta sœur, sainte et pure simplicité ! » disait saint François. Mais le monde musulman, qui possède des gouvernements religieux, a peur que le mode de vie occidental ne bouleverse tout chez lui et comme il est dit dans La Guerre des étoiles : La peur engendre la haine…
Vous voyez, nous commençons à comprendre… et à devenir des ouvriers de paix. Cependant, l’intelligence que je préfère n’est pas l’intelligence scientifique, celle qui permet de résoudre des problèmes logiques et hautement abstraits, même si elle me dépasse largement… Non, celle qui m’attire le plus est plus pratique, plus proche de la réalité, en tout cas elle ne quitte pas l’essentiel, c’est celle qui voit dans les cœurs, malgré les apparences, et dans ce sens vient en premier l’intelligence des mystiques, puis celle des poètes ou des artistes. Ce sont les plus fines qui soient et surtout elles contiennent l’ultime espérance, c’est-à-dire Dieu ; non parce qu’il y aurait une vie après la mort, mais bien parce qu’il y aurait une justice et donc une vérité. Ce sont au fond les plus belles choses qui soient, tant le mensonge essaye de fausser notre vision du monde ! Le désespoir est fait de tous ces petits coups chargés de nous désorienter, et ils sont continuels qu’on y prenne garde ou pas, comme un rayonnement électromagnétique ! On vient de vous faire mal et vous essayez d’en faire prendre conscience, mais déjà la lise des sentiments s’est refermée, vous laissant seul avec votre douleur. Et si l’écho du vent était l’injustice qui rigolait !
Mais revenons à notre sujet du mois… L’une des grandes croisades de l’auteur des Fleurs du mal a été de combattre l’idée que l’art pouvait ou devait avoir la valeur d’un enseignement. C’est ce que résumera plus tard Gide par sa formule : « On ne fait pas de bons livres avec de bons sentiments ! » Mais, comme nous allons le voir, il appartient à Baudelaire d’avoir essayé d’expliquer pourquoi, notamment dans ces deux merveilleux articles sur Edgar Poe. Si je reviens sur cette hérésie littéraire, comme l’appelait lui-même Baudelaire, c’est parce qu’aujourd’hui elle a changé de nom, tout en gardant à peu près la même forme ; elle s’appelle l’engagement !
De nos jours, si un journaliste interroge un artiste, la discussion sur l’art tourne très vite court, pour dériver sur l’engagement : « Alors, ce qu’il faut dire aux gens, c’est que vous n’êtes pas seulement artiste, mais vous vous occupez aussi d’une association pour les malades de la météorite 33, tous ceux qui un dimanche de carême ont été frappés par le corps céleste, dans le département de la Gironde… _ Oui, si je peux contribuer à leur confort… _ Vous êtes un artiste engagé, en somme ! _ Non, en Gironde ! » Enfin, le mot est lâché ! C’est un artiste engagé ! Comme si l’artiste ne pouvait être honnête ou un homme de bien que dans ce cas ! Comme si l’art ne pouvait prendre toute sa valeur que s’il sert une cause ! Oh ! le vilain créateur, il est enfermé dans sa tour d’ivoire ! Honte à lui, puisque le monde souffre tant ! Saint-Exupéry ! ça, c’était un homme ! parce qu’il n’était pas seulement écrivain ! Mais il était aussi pilote, résistant et même facteur !
Du temps de Baudelaire, on voulait que l’art poursuivît l’école et qu’il montrât ce qu’était la vertu et ce qu’elle n’était pas (ce que de toute façon il fait, mais là où ça se gâte, c’est quand il le fait expressément !). On était alors au début de l’ère industrielle, la science faisait des pas de géant (l’électromagnétisme, la théorie cellulaire…), le tableau noir commençait à être le grand horizon de la jeunesse ; on écrivait même des poèmes à la gloire de la vapeur ou pour expliquer son fonctionnement ! Au sujet de Baudelaire, on parle toujours de modernité, mais parce qu’il est en fait le premier républicain, le premier homme seul et sans appui dans la ville !
Maintenant, on voudrait que l’art soit le prolongement du journal télévisé et qu’il traite du SIDA ou du racisme, afin d’appuyer le message des autorités, parce que nous vivons dans un monde déjà grevé de problèmes ! L’artiste nous paraît irresponsable si par son action il ne vient pas soulager le combat de ceux qui déjà luttent pour moins d’injustice et qui ont l’air si impuissants devant l’ampleur de la tâche. Nous voulons un engagement tant la situation nous semble tendue ! Au bout du compte, nous continuons à donner à l’art une mission éducative, comme si le beau dans la nature était moral ! Alors, oui, il nous approche de la pureté, mais trouvons-nous au sommet des plus hautes montagnes ou dans les grandes profondeurs de l’océan des pancartes disant : « Tu ne tueras point ! » ou « Qui vole un œuf vole un boeuf ! » ?
En fait, ce que veut faire comprendre Baudelaire, c’est que dès que l’artiste cherche avant tout à transmettre un message, plutôt que de céder à ses goûts, son œuvre perd de son pouvoir de suggestion. Ainsi, paradoxalement, plus il la veut explicite et persuasive et moins elle sert la cause qu’il voulait défendre ! Pour bien comprendre ce phénomène, nous devons revenir à ce qui motive en premier l’artiste et disons-le tout net, c’est l’amour de soi ! C’est le bonheur qu’éprouve l’artiste à sentir toute la richesse de son imagination ! Ce narcissisme serait vite détestable s’il ne se rapprochait pas de celui de Dieu, le créateur suprême ! Dans la Genèse, à chaque fois que Dieu crée une partie de l’univers, il voit que cela est bon ; autrement dit il en ressent du plaisir et la puissance de sa force créatrice l’enchante !
Si l’écrivain est jugé nombriliste, c’est que nous avons affaire à un imposteur, car le véritable artiste, encore une fois, témoigne d’une joie première de créer, il est un vecteur qui conduit à plus grand que lui ! Evidemment, en réalité les choses ne sont pas aussi simples : par exemple, le génie de Chateaubriand est inconstestable et pourtant son égotisme peut finir par lasser… Cependant, nous sommes là devant des choses quasi mystérieuses, il suffit de se poser la question : « Qu’est-ce qui fait une œuvre d’art ? » pour s’en convaincre. En effet, ce n’est pas la publicité, ni la critique, sinon nous serions submergés d’horreurs ; non, c’est une reconnaissance générale qui s’effectue peu à peu et il faut bien alors que beaucoup retrouvent dans l’oeuvre une partie d’eux-mêmes, ce qui induit que le travail de l’artiste renvoie à une unité, à quelque chose de commun entre les hommes !
Et là où le phénomène laisse rêveur, c’est qu’il n’est jamais aussi éclatant que quand les conditions font que l’artiste devrait disparaître rapidement, parce qu’il est isolé, comme dans le cas de Van Gogh par exemple. Comment se fait-il que son œuvre finisse par s’imposer, alors que des milliers d’autres, bénéficiant de soutiens autrement plus puissants, sombrent dans l’oubli ? Avouez qu’il y aurait de quoi gloser !
Cependant, de tout ce qui a été dit jusqu’à présent ressort une chose qui est sûre, c’est que le premier guide de l’artiste, c’est sa fantaisie ! C’est elle seule qui garantit le plaisir de l’artiste et donc son envie de créer ! A ce stade, cela paraît une chose évidente et pourtant je vous garantis que ce n’est pas compris par la majorité de ceux qui croient s’y entendre en littérature ou en matière d’art ! Voici ce que m’a écrit un jour un éditeur, au sujet de ma poésie : « Vous êtes dans la lignée devenue rarissime des poètes que l’on appelait fantaisistes, dont vous avez la vivacité et l’aisance, etc. »
Outre que je devrais me flatter qu’on m’ait rendu quelques mots, voici pourtant ce qu’aurait pu répondre Baudelaire à cet éditeur (lettre à Ancelle) : « Et à propos, qu’est-ce donc que la poésie fantaisiste ? Il y a donc une poésie fantaisiste et une poésie qui ne l’est pas ? Qu’est-ce c’est que celle-là qui n’est pas basée sur la fantaisie de l’artiste, du poète, c’est-à-dire sur sa manière de sentir ? »
On le voit, il y a encore une éternité de travail ! Mais, l’artiste étant guidé par sa fantaisie, nous arrivons ici à un carrefour, d’où se séparent la science et l’art. Pour la science, le monde est produit par des lois et il l’est ; mais pour l’art il est aussi gratuit, enfantin et libre et il l’est aussi. Avec des conceptions aussi différentes, on conçoit que puissent se former deux camps capables de frictions ! Il est même tentant que l’un veuille dévorer l’autre, c’est par exemple ce qu’essaye la psychanalyse… Mais, si on prend un peu de hauteur, on s’aperçoit que les actions de l’un et de l’autre peuvent être considérées comme complémentaires : la science responsabiliserait le monde, quand l’art lui permettrait de s’évader !
Evidemment, là encore, dans les faits les choses ne sont pas aussi tranchées, mais on peut tout de même constater le phénomène suivant : plus la science occupe le devant de la scène et plus les problèmes apparaissent dans leur logique inexorable ! C’est dans ce contexte que l’on demande à l’art de s’engager, pour participer à l’effort de guerre en quelque sorte. Mais cela ne veut pas dire que la science possède toutes les données de la situation et que son avis prévaut forcément à cause de son sérieux. Bien au contraire !
Le véritable artiste remet justement en question ce point de vue, il est dans « l’autre camp » un guerrier farouche ! Et sur quoi s’appuie-t-il ? Mais sur sa fantaisie ! C’est elle qui lui donne raison, qui lui donne autorité et ce, plus il se montre audacieux et créatif ! A un tel point que la vie peut traîner l’artiste dans la boue jusqu’à sa mort, il n’en démordra pas ! Il est sûr ! il est sûr de son talent, parce que sa fantaisie le nourrit à profusion ! Elle est sa mère nourricière, il s’en abreuve comme au sein ! Et plus il la sonde et plus sa création est originale ! Ainsi un monde à part se crée, comme une petite bulle, face à une autre bulle, qui, elle, est gigantesque, c’est le monde qui existe déjà.
Puis, un jour, la petite bulle est acceptée par la grande, qui par cet apport augmente de volume. La vie des hommes en est changée, l’oeuvre d’art transforme leur regard, leur façon de voir évolue, leurs perspectives aussi. Ce n’est sans doute pas l’apanage de l’art, la science produit le même effet, mais de cette liberté, de cette légèreté et même de cette foi de l’artiste, il reste quelque chose, que la science a peu, et qui fait que l’homme touche à la grâce et à ce qu’elle comporte d’innocence !
Et au fond c’est bien ce qu’il nous manque le plus aujourd’hui ! La science nous entraîne toujours plus loin avec ses pieds lourds ! Certes, elle aussi est porteuse d’espoir, mais elle est dépourvue de cet élixir revigorant qu’est la foi ! Ah ! j’entends déjà un tas d’imbéciles (et de malhonnêtes !) s’écrier : « C’est facile, ça, de croire que Dieu va arranger les problèmes ! qu’il va par exemple résoudre celui du réchauffement climatique ! Les hommes responsables, eux, et dont je fais partie, savent ce qu’ils ont à faire… et ce sera pas de la tarte, croyez-moi !» Mais, justement, croire sincèrement alors qu’il y a tant de souffrance est la chose la plus difficile qui soit !
Celui qui y parvient à la légèreté de l’enfant, il n’est plus tourmenté, il est confiant et plus l’artiste se livre à sa fantaisie, à son plaisir de créer et plus il ressemble à celui-là ! mais cela demande un courage sans bornes, une persévérance sans failles ! Il paraît si raisonnable de se ranger du côté du plus grand nombre, de rejoindre l’avis général, de faire semblant, de s’engager pour moins s’inquiéter, de passer à l’action, loin de ce qu’on sait le mieux faire !
Pourtant, qui apportera le plus à l’humanité ? qui la soulagera le plus ? C’est bien l’artiste qui rapportera ce qui semble le plus difficile à atteindre, à savoir la foi, la confiance, qui offre la paix, la disponibilité ! En conclusion, jamais un artiste n’est plus engagé que quand il se consacre entièrement à son œuvre, jamais il n’est plus utile que quand il suit de toutes ses forces sa fantaisie !
Et c’est pourquoi aujourd’hui nous admirons encore Rembrandt ou Van Gogh, comme des marques que nous sommes de la race du soleil, que Dieu nous aime comme des enfants, qu’il nous pardonne et qu’il veille sur nous ! C’est un sentiment qui, si nous arrivons à le goûter une seconde, est inestimable !
Vous voyez, nous commençons à comprendre… et à devenir des ouvriers de paix. Cependant, l’intelligence que je préfère n’est pas l’intelligence scientifique, celle qui permet de résoudre des problèmes logiques et hautement abstraits, même si elle me dépasse largement… Non, celle qui m’attire le plus est plus pratique, plus proche de la réalité, en tout cas elle ne quitte pas l’essentiel, c’est celle qui voit dans les cœurs, malgré les apparences, et dans ce sens vient en premier l’intelligence des mystiques, puis celle des poètes ou des artistes. Ce sont les plus fines qui soient et surtout elles contiennent l’ultime espérance, c’est-à-dire Dieu ; non parce qu’il y aurait une vie après la mort, mais bien parce qu’il y aurait une justice et donc une vérité. Ce sont au fond les plus belles choses qui soient, tant le mensonge essaye de fausser notre vision du monde ! Le désespoir est fait de tous ces petits coups chargés de nous désorienter, et ils sont continuels qu’on y prenne garde ou pas, comme un rayonnement électromagnétique ! On vient de vous faire mal et vous essayez d’en faire prendre conscience, mais déjà la lise des sentiments s’est refermée, vous laissant seul avec votre douleur. Et si l’écho du vent était l’injustice qui rigolait !
Mais revenons à notre sujet du mois… L’une des grandes croisades de l’auteur des Fleurs du mal a été de combattre l’idée que l’art pouvait ou devait avoir la valeur d’un enseignement. C’est ce que résumera plus tard Gide par sa formule : « On ne fait pas de bons livres avec de bons sentiments ! » Mais, comme nous allons le voir, il appartient à Baudelaire d’avoir essayé d’expliquer pourquoi, notamment dans ces deux merveilleux articles sur Edgar Poe. Si je reviens sur cette hérésie littéraire, comme l’appelait lui-même Baudelaire, c’est parce qu’aujourd’hui elle a changé de nom, tout en gardant à peu près la même forme ; elle s’appelle l’engagement !
De nos jours, si un journaliste interroge un artiste, la discussion sur l’art tourne très vite court, pour dériver sur l’engagement : « Alors, ce qu’il faut dire aux gens, c’est que vous n’êtes pas seulement artiste, mais vous vous occupez aussi d’une association pour les malades de la météorite 33, tous ceux qui un dimanche de carême ont été frappés par le corps céleste, dans le département de la Gironde… _ Oui, si je peux contribuer à leur confort… _ Vous êtes un artiste engagé, en somme ! _ Non, en Gironde ! » Enfin, le mot est lâché ! C’est un artiste engagé ! Comme si l’artiste ne pouvait être honnête ou un homme de bien que dans ce cas ! Comme si l’art ne pouvait prendre toute sa valeur que s’il sert une cause ! Oh ! le vilain créateur, il est enfermé dans sa tour d’ivoire ! Honte à lui, puisque le monde souffre tant ! Saint-Exupéry ! ça, c’était un homme ! parce qu’il n’était pas seulement écrivain ! Mais il était aussi pilote, résistant et même facteur !
Du temps de Baudelaire, on voulait que l’art poursuivît l’école et qu’il montrât ce qu’était la vertu et ce qu’elle n’était pas (ce que de toute façon il fait, mais là où ça se gâte, c’est quand il le fait expressément !). On était alors au début de l’ère industrielle, la science faisait des pas de géant (l’électromagnétisme, la théorie cellulaire…), le tableau noir commençait à être le grand horizon de la jeunesse ; on écrivait même des poèmes à la gloire de la vapeur ou pour expliquer son fonctionnement ! Au sujet de Baudelaire, on parle toujours de modernité, mais parce qu’il est en fait le premier républicain, le premier homme seul et sans appui dans la ville !
Maintenant, on voudrait que l’art soit le prolongement du journal télévisé et qu’il traite du SIDA ou du racisme, afin d’appuyer le message des autorités, parce que nous vivons dans un monde déjà grevé de problèmes ! L’artiste nous paraît irresponsable si par son action il ne vient pas soulager le combat de ceux qui déjà luttent pour moins d’injustice et qui ont l’air si impuissants devant l’ampleur de la tâche. Nous voulons un engagement tant la situation nous semble tendue ! Au bout du compte, nous continuons à donner à l’art une mission éducative, comme si le beau dans la nature était moral ! Alors, oui, il nous approche de la pureté, mais trouvons-nous au sommet des plus hautes montagnes ou dans les grandes profondeurs de l’océan des pancartes disant : « Tu ne tueras point ! » ou « Qui vole un œuf vole un boeuf ! » ?
En fait, ce que veut faire comprendre Baudelaire, c’est que dès que l’artiste cherche avant tout à transmettre un message, plutôt que de céder à ses goûts, son œuvre perd de son pouvoir de suggestion. Ainsi, paradoxalement, plus il la veut explicite et persuasive et moins elle sert la cause qu’il voulait défendre ! Pour bien comprendre ce phénomène, nous devons revenir à ce qui motive en premier l’artiste et disons-le tout net, c’est l’amour de soi ! C’est le bonheur qu’éprouve l’artiste à sentir toute la richesse de son imagination ! Ce narcissisme serait vite détestable s’il ne se rapprochait pas de celui de Dieu, le créateur suprême ! Dans la Genèse, à chaque fois que Dieu crée une partie de l’univers, il voit que cela est bon ; autrement dit il en ressent du plaisir et la puissance de sa force créatrice l’enchante !
Si l’écrivain est jugé nombriliste, c’est que nous avons affaire à un imposteur, car le véritable artiste, encore une fois, témoigne d’une joie première de créer, il est un vecteur qui conduit à plus grand que lui ! Evidemment, en réalité les choses ne sont pas aussi simples : par exemple, le génie de Chateaubriand est inconstestable et pourtant son égotisme peut finir par lasser… Cependant, nous sommes là devant des choses quasi mystérieuses, il suffit de se poser la question : « Qu’est-ce qui fait une œuvre d’art ? » pour s’en convaincre. En effet, ce n’est pas la publicité, ni la critique, sinon nous serions submergés d’horreurs ; non, c’est une reconnaissance générale qui s’effectue peu à peu et il faut bien alors que beaucoup retrouvent dans l’oeuvre une partie d’eux-mêmes, ce qui induit que le travail de l’artiste renvoie à une unité, à quelque chose de commun entre les hommes !
Et là où le phénomène laisse rêveur, c’est qu’il n’est jamais aussi éclatant que quand les conditions font que l’artiste devrait disparaître rapidement, parce qu’il est isolé, comme dans le cas de Van Gogh par exemple. Comment se fait-il que son œuvre finisse par s’imposer, alors que des milliers d’autres, bénéficiant de soutiens autrement plus puissants, sombrent dans l’oubli ? Avouez qu’il y aurait de quoi gloser !
Cependant, de tout ce qui a été dit jusqu’à présent ressort une chose qui est sûre, c’est que le premier guide de l’artiste, c’est sa fantaisie ! C’est elle seule qui garantit le plaisir de l’artiste et donc son envie de créer ! A ce stade, cela paraît une chose évidente et pourtant je vous garantis que ce n’est pas compris par la majorité de ceux qui croient s’y entendre en littérature ou en matière d’art ! Voici ce que m’a écrit un jour un éditeur, au sujet de ma poésie : « Vous êtes dans la lignée devenue rarissime des poètes que l’on appelait fantaisistes, dont vous avez la vivacité et l’aisance, etc. »
Outre que je devrais me flatter qu’on m’ait rendu quelques mots, voici pourtant ce qu’aurait pu répondre Baudelaire à cet éditeur (lettre à Ancelle) : « Et à propos, qu’est-ce donc que la poésie fantaisiste ? Il y a donc une poésie fantaisiste et une poésie qui ne l’est pas ? Qu’est-ce c’est que celle-là qui n’est pas basée sur la fantaisie de l’artiste, du poète, c’est-à-dire sur sa manière de sentir ? »
On le voit, il y a encore une éternité de travail ! Mais, l’artiste étant guidé par sa fantaisie, nous arrivons ici à un carrefour, d’où se séparent la science et l’art. Pour la science, le monde est produit par des lois et il l’est ; mais pour l’art il est aussi gratuit, enfantin et libre et il l’est aussi. Avec des conceptions aussi différentes, on conçoit que puissent se former deux camps capables de frictions ! Il est même tentant que l’un veuille dévorer l’autre, c’est par exemple ce qu’essaye la psychanalyse… Mais, si on prend un peu de hauteur, on s’aperçoit que les actions de l’un et de l’autre peuvent être considérées comme complémentaires : la science responsabiliserait le monde, quand l’art lui permettrait de s’évader !
Evidemment, là encore, dans les faits les choses ne sont pas aussi tranchées, mais on peut tout de même constater le phénomène suivant : plus la science occupe le devant de la scène et plus les problèmes apparaissent dans leur logique inexorable ! C’est dans ce contexte que l’on demande à l’art de s’engager, pour participer à l’effort de guerre en quelque sorte. Mais cela ne veut pas dire que la science possède toutes les données de la situation et que son avis prévaut forcément à cause de son sérieux. Bien au contraire !
Le véritable artiste remet justement en question ce point de vue, il est dans « l’autre camp » un guerrier farouche ! Et sur quoi s’appuie-t-il ? Mais sur sa fantaisie ! C’est elle qui lui donne raison, qui lui donne autorité et ce, plus il se montre audacieux et créatif ! A un tel point que la vie peut traîner l’artiste dans la boue jusqu’à sa mort, il n’en démordra pas ! Il est sûr ! il est sûr de son talent, parce que sa fantaisie le nourrit à profusion ! Elle est sa mère nourricière, il s’en abreuve comme au sein ! Et plus il la sonde et plus sa création est originale ! Ainsi un monde à part se crée, comme une petite bulle, face à une autre bulle, qui, elle, est gigantesque, c’est le monde qui existe déjà.
Puis, un jour, la petite bulle est acceptée par la grande, qui par cet apport augmente de volume. La vie des hommes en est changée, l’oeuvre d’art transforme leur regard, leur façon de voir évolue, leurs perspectives aussi. Ce n’est sans doute pas l’apanage de l’art, la science produit le même effet, mais de cette liberté, de cette légèreté et même de cette foi de l’artiste, il reste quelque chose, que la science a peu, et qui fait que l’homme touche à la grâce et à ce qu’elle comporte d’innocence !
Et au fond c’est bien ce qu’il nous manque le plus aujourd’hui ! La science nous entraîne toujours plus loin avec ses pieds lourds ! Certes, elle aussi est porteuse d’espoir, mais elle est dépourvue de cet élixir revigorant qu’est la foi ! Ah ! j’entends déjà un tas d’imbéciles (et de malhonnêtes !) s’écrier : « C’est facile, ça, de croire que Dieu va arranger les problèmes ! qu’il va par exemple résoudre celui du réchauffement climatique ! Les hommes responsables, eux, et dont je fais partie, savent ce qu’ils ont à faire… et ce sera pas de la tarte, croyez-moi !» Mais, justement, croire sincèrement alors qu’il y a tant de souffrance est la chose la plus difficile qui soit !
Celui qui y parvient à la légèreté de l’enfant, il n’est plus tourmenté, il est confiant et plus l’artiste se livre à sa fantaisie, à son plaisir de créer et plus il ressemble à celui-là ! mais cela demande un courage sans bornes, une persévérance sans failles ! Il paraît si raisonnable de se ranger du côté du plus grand nombre, de rejoindre l’avis général, de faire semblant, de s’engager pour moins s’inquiéter, de passer à l’action, loin de ce qu’on sait le mieux faire !
Pourtant, qui apportera le plus à l’humanité ? qui la soulagera le plus ? C’est bien l’artiste qui rapportera ce qui semble le plus difficile à atteindre, à savoir la foi, la confiance, qui offre la paix, la disponibilité ! En conclusion, jamais un artiste n’est plus engagé que quand il se consacre entièrement à son œuvre, jamais il n’est plus utile que quand il suit de toutes ses forces sa fantaisie !
Et c’est pourquoi aujourd’hui nous admirons encore Rembrandt ou Van Gogh, comme des marques que nous sommes de la race du soleil, que Dieu nous aime comme des enfants, qu’il nous pardonne et qu’il veille sur nous ! C’est un sentiment qui, si nous arrivons à le goûter une seconde, est inestimable !
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